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A BRÛLE-POURPOINT !…

La conférence de Benoît LAURIE du 09/11/19 et l’AG ordinaire qui l’a suivie pour apporter quelques modifications statutaires  au fonctionnement de l’AECF, m’offrent l’occasion de  (dé)livrer quelques réflexions sur l’évolution de notre association. Des fondateurs de cette dernière, il ne reste plus « grand monde » ! « La planque » est devenue le moyen  idéal pour ne pas avoir à s’exposer, ni à exposer et à soutenir ses positions, de crainte de passer pour un(e) adepte du dogmatisme et de la fermeture, dès lors que l’on ne transige pas sur le primat du signifiant. Ces arguments sont d’autant plus débiles qu’ils discréditent la parole, nécessaire à la mise en évidence de la signifiance. Ils aggravent l’inhibition et mettent au grand jour leur caractère dénégatif en tant qu’ils excluent ainsi toute référence à l’altérité, caractéristique de l’inconscient. En un mot, les fervents prôneurs de ce mode d’ouverture contribuent à l’aggravation d’une apathie intellectuelle, qui conforte en définitive l’inhibition de chacun (e) en les mettant sous le joug d’une fermeture, devenue le gage  de l’unité groupale, qui n’a de cesse de bafouer l’inconscient.

 

Comme il n’y a plus guère  de réunions autour de thèmes variés et originaux, qui risqueraient de violenter les adeptes de l’apathie et de l’inhibition intellectuelles, je me résous encore une fois à écrire, à « mettre noir sur blanc » ce que je pense, tout en ne me faisant aucune illusion quant à la suite qui sera donnée à cet écrit.

 

Malgré ses orientations théoriques, et partant politiques, l’AECF s’est laissée gagner par la sclérose intellectuelle ambiante, qui s’avère tellement dominante qu’elle parvient à soumettre à ses impératifs explicites et implicites, tous ceux et toutes celles qui la décrient, voire la condamnent de façon plus ou moins spectaculaire, voire histrionique. Ces récriminations et autres « jérémiades » ne sont pas crédibles, lorsque sur le plan interne elles ne s’accompagnent pas du travail théorique  et épistémologique, censé les soutenir et les développer. Les  présentations ponctuelles d’exposés n’ouvrent aucun « chantier » visant à renouveler un questionnement ou à reformuler une problématique. L’absence de travail, censé articuler le collectif et l’individuel, réduit et restreint considérablement « la compactification de la faille » dans laquelle chacun (e ), est engagé (e ) , grâce à d’autres qui ne sont pas trop dépendants de l’infatuation moïque, et qui peuvent, pour cette raison, passer pour des « terroristes » qui violentent les «  belles âmes », tout entières consacrées à apporter le bonheur à leur prochain, dans un élan unitaire, à la morale est exemplaire. Grâce à cette adaptation aux diktats pernicieux de l’idéologie dominante et sclérosante, la régression intellectuelle est acquise, de même que la corruption du discours analytique. La psychanalyse a servi et sert encore de bouche-trou à bon nombre de ceux et de celles qui ne veulent rien savoir de la douloureuse et éprouvante « compactification de la faille », qu’une association psychanalytique, digne de ce nom, se doit de mettre à l’ordre du jour, tout le temps et dans tous les domaines qui concernent son fonctionnement. Les différentes institutions soignantes sont légion pour nous montrer comment elles ont perverti la psychanalyse et son éthique, pour la ravaler in fine à une pratique idéologique, au service des objectifs du capitalisme que la psychiatrie, selon ses fondements théoriques, rejoint totalement, en les faisant siens. Comme ce système économique d’exploitation des ressources et des êtres parlants réussit à dissimuler sa véritable teneur, notamment en faisant croire qu’il détient les moyens de réaliser le rapport sexuel, censé être atteint par des milliardaires qui peuvent tout se payer, il faudra convertir et adapter tous les « égarés » à des conceptions du monde, qui donnent l’espoir d’ accéder un jour à cette complétude idéale, grâce à l’avoir qui garantirait l’être. La psychanalyse a été intégrée à ces théories au point de devenir un instrument, au service d’une aliénation sociale, qui pousse à « l’hommosexualité » pour mieux exclure la féminité, entendue comme position subjective, articulée à la fonction paternelle et à l’interdit de l’inceste. Ainsi, il est commode et facile de flatter la psychanalyse lorsqu’elle est pervertie et  dégradée en idéologie renforçatrice de l’infatuation moîque, pouvant aller jusqu’à la mégalomanie.

 

Comment ne pas prêter main forte à ceux qui font indécemment main basse sur le discours analytique en vue de le soumettre aux impératifs de l’hégémonisme du bilatère, qui tend à éliminer toute référence à la signifiance ?

Même si je n’ai pas la prétention de changer le monde, il n’appartient pas à ce monde, tel qu’il est organisé, de m’imposer de renoncer à ma condition de « parlêtre » !  Parler, en préservant le souci de « bien dire » ce que j’énonce, est la première des réactions contre la sclérose intellectuelle et la perversion généralisée que commande la « psychose sociale ».

 

Je le répète : dénoncer celle-ci est peut-être nécessaire. Mais c’est loin d’être suffisant si la « compactification de la faille » n’est pas constamment entretenue et consolidée, pour mieux fonder ces dénonciations . Pis, celles-ci peuvent se muer, faute de tâcher et de s’atteler à les fonder sur cette « faille » ou ce « défaut constitutif » du sujet, en modes pervers de trahison du discours analytique, dont la paupérisation actuelle participe à l’avènement d’un totalitarisme, accompagnant, comme toujours, des idéologies ontologiques, pleines d’illusions, que les identifications groupales alimentent grâce à l‘infatuation partagée par des individus, soucieux de s’affranchir de la subjectivité et de ses lois structurales.  C’est une des raisons pour lesquelles ils peuvent « se donner corps et âme », pour se convaincre d’être libres, notamment de l’inconscient ,qui les altère en les divisant. Je reprends ici le titre de l’intervention de Benoît : « se donner corps et âme », et propose quelques commentaires de ses énoncés.

 

Se donner corps et âme est un mode sacrificiel qui permet de conserver sa conviction ontologique. C’est un choix qu’on rencontre dans la clinique des psychoses et des autismes, comme dans celle des suicides dans lesquels se donner la mort signifie une affirmation ontologique imparable (cf les islamistes qui « se font sauter » pour échapper à leur condition de parlêtre en utilisant Dieu, qui devient le témoin de leur être absolu, d’autant plus qu’ils sont exonérés de toute culpabilité et que leur place au paradis est réservée . C’est ce que j’avais appelé « l’idolêtrie » ou l’adoration de l’être grâce au recours à un Dieu qui a le pouvoir et l’omnipotence de libérer le « sacrifié » de sa condition de parlêtre, soumis à l’indéfectible castration symbolique).

 

Par ailleurs, même si un autiste donne son corps pour « boucher » ce qui manque à l’autre, c’est peine perdue. L’ « ex-sistence » de cet autre est compromise, même si le sacrifice autistique nourrit l’illusion d’avoir vaincu l’Autre, qui est métaphorisé par « l’âme », laquelle n’est rien d’autre que le nom du vide qui donne vie au sujet. L’âme (« l’âme à tiers » LACAN) ou le vide leste le corps au symbolique pour qu’il matérialise le « manque à être ». Le corps devient la concrétisation de ce dernier, qui l’anime et détermine les pulsions en tant qu’elles sont révélatrices de l’impossibilité d’assurer une quelconque complétude. Même l’objet qu’elles visent et qu’elles semblent conquérir leur révèlent leur ratage de la complétude. Elles témoignent et confirment qu’elles sont constamment à la merci du manque à être, corrélatif du ratage de l’objet qu’elles convoitent pour réaliser une unité ontologique, d’autant plus mobilisatrice de l’imaginaire qu’elle finit par mettre au jour son ancrage symbolique, et partant l’impossibilité de s’approprier un objet, censé apporter la solution définitive au défaut constitutif de la subjectivité : le manque à être, fondateur du sujet, toujours représenté par le « parêtre », qui témoigne de l’absence radicale et permanente d’être.

 

Dès que cette absence vient à être,  peu ou prou, mise en doute, l’association devient insidieusement et subrepticement, un espace organisé autour du « lâchage » du discours analytique. La lâcheté s’en donne à cœur joie en se parant de formules convenues et de slogans devenus des mots de passe,  partagés par tous ceux  et toutes celles qui considèrent que l’éthique est une abstraction, dont la valeur ne peut égaler celle des théories « efficaces », qui sévissent sur le marché du colmatage du sujet, colmatage autour duquel se déroulent une compétition et une concurrence acharnées, nourries par des « érudits », confondant allègrement le savoir avec la vérité, et arbitrées par les instances du savoir académique, aux ordres de l’idéologie dominante et du pouvoir d’Etat, gardien de la raison classique et des conceptions bilatères qu’il encourage et défend sans cesse, surtout lorsque ces dernières sont en crise, comme actuellement.

 

Une association, œuvrant pour le discours analytique, doit rester fidèle à quelques engagements essentiels, comme celui qui consiste à s’affranchir de tout réalisme par le biais duquel la signifiance est battue en brèche, alors que la fonction signifiante montre à l’envi qu’aucun fait ou événement – dit objectif- n’existe en soi et par lui-même. Leur existence est liée à leurs relations et aux rapports noués avec les êtres parlants qui les narrent :ils sont relatés et rapportés grâce aux sens qui leur sont prêtés, et que l’on peut partager ou bien réfuter, en en proposant d’autres. Aussi, si un sens est attribué  à un fait, il lui donne sa consistance sans pour autant  le substantiver,  ni le figer dans un essentialisme réducteur. La signifiance ou la plurivocité sémantique témoigne de l’écart irréductible entre le fait en question et la construction du sens qui lui est attribué par un parlêtre, qui tend, grâce à ce que lui permet l’ordre symbolique, à oublier qu’il lui est soumis et partant, confronté à un impossible. Rappeler cet enseignement de la psychanalyse, menacé par la « psychose sociale » qui alimente l’aliénation sociale, est censé enrichir – en les subvertissant – des productions bilatères, adaptées à celle-ci. En les évidant, il devient fort possible de mettre en évidence une signifiance, qui protège contre le fétichisme capitaliste, lequel fait de la plus-value, l’objet idéal de complétude, pour lequel et autour duquel les batailles sont sans merci, même si le nombre de morts est impressionnant .

 

Une association qui rassemble des « serviteurs » du discours analytique, doit sa réputation à ceux qui mettent en œuvre en son sein, tous les moyens pour que les productions nécessairement bilatères ne  suffisent plus, même si un certain nombre s’associe pour leur éviter l’évidement, propice à l’émergence de l’unilatère. C’est ainsi que ce qui est censé être à l’œuvre dans la cure se densifie et se renforce dans l’association. Les rapports entre celle-ci et celle-là doivent aussi être élucidés, notamment à travers le transfert qui n’a pas à se muer –en raison de sa dimension imaginaire- en résistance contre la dépendance du symbolique et la mise en valeur du caractère opérant du vide, qui détermine la relation d’objet. Si l’association fait valoir, à partir des activités et du travail qu’elle propose, le « parêtre », corrélatif du signifiant et du « manque à être », c’est parce qu’elle ne promet aucune reconnaissance, et ne propose aucune suppléance ontologique, d’autant plus que son fonctionnement récuse toute hiérarchie.

 

Si un groupe se rassemble et se réunit pour s’appliquer à construire un « collectif », « un lien social, nettoyé de toute nécessité de groupe » (LACAN), et qu’il n’y parvient pas, la fidélité à l’éthique du discours analytique commande d’en chercher les raisons et de les expliciter auprès de tous, en vue de les soumettre à l‘analyse de chacun (e ), exactement comme on procède dans la cure, et peut-être avec un avantage non négligeable : la réduction du transfert imaginaire avec l’analyste. Si un tel travail, certes exigeant, ne peut pas rassembler les membres du groupe pour qu’il soit mené à bien, alors –toujours par fidélité à l‘éthique du discours analytique- mieux vaut préparer sérieusement, et dans les meilleures conditions possibles, la dissolution pour qu’elle ne se résume pas à un simple passage à l’acte, qui consacre le refus de savoir la dépendance du symbolique de tous (toutes) et de chacun (e ) et une bonne adaptation à la « psychose sociale », qui n’a que faire de la coupure, opérée par la cure, pour ouvrir de nouvelles perspectives quant à la réécriture du roman de celui ou de celle qui le soumet à l’appréciation d’un ou de plusieurs lecteurs, dont l’analyste. Censé occuper une position de choix, inédite, ce dernier met en œuvre une « coupure épistémologique » qui favorise l’advenue d’une faille ontologique, d’un défaut d’être irrémédiable, nécessaire à l’avènement du sujet.

 

Comment soutenir le sujet sinon en « compactifiant la faille » qui le fonde, et qui est rejetée par les rapports sociaux dominants ? Comment se démarquer de ceux-ci en se rassemblant dans une association, qui privilégie l’aliénation signifiante en tant qu’elle préserve de l’aliénation sociale, dont personne ne peut s’affranchir totalement ?  Comment l’inaliénable aliénation symbolique peut-elle aider à redéfinir la citoyenneté ? etc…

 

Autant de questions, et bien d’autres encore, qui peuvent réunir tous ceux et toutes celles que la cure a réussi à aider à distinguer et à différencier le savoir de la vérité !

 

    Amîn HADJ-MOURI

13/11/19

 

 

 

 

 

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