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Addition d’addictions

 

 ADDITION D’ADDICTIONS

Je réagis à la lecture d’un article du courrier international (n°1261, du 1er au 7 janvier 2015, p26 à 30 : « Ma vie offline » de David Roberts ).

Pour résumé, il y est question de ce qui serait une nouvelle maladie mentale; à savoir la dépendance aux outils numériques, notamment l’usage des sites internets : blogs et autres réseaux sociaux.
Dans cet article il s’agit particulièrement de l’histoire d’un journaliste travaillant avec l’outil internet: publiant tweet et alimentant son blog de chroniques journalistiques…
L’auteur explique comment il est devenu addict à l’utilisation de ces outils, y passant la majeure partie de son temps : du réveil au coucher. Il rapporte une anecdote où il pose cette question à son fils: « Tu sais ce que je fais comme métier ? », et son fils de répondre : « Tout ce que tu fais, c’est rester assis devant ton ordinateur… »

Il s’agit là d’une histoire particulière. C’est précisément ce particulier qui nous permet d’avancer que ce dont parle cet auteur est davantage qu’une simple addiction. Il s’agit de son histoire, construite sur sa vie réelle.

La solution au problème qui s’est ainsi révélé à lui –notamment par la remarque de son fils– a été, pour ce journaliste (David Roberts), de  le considérer comme une addiction puis de tenter de la guérir comme telle : notamment par un certain sevrage et des méthodes de méditations.

La question qui s’est posée à moi, à l’issue de cette lecture, était de savoir comment un psychanalyste pourrait répondre au mieux de son regard sur une telle histoire.

Ma réponse consistera justement à valoriser l’histoire dans le discours de celui qui s’est découvert porteur d’un trouble. M. Roberts s’est retrouvé troublé de ce qu’il était devenu et de ce qu’il n’aurait alors plus été…

Dans chacune des cinq analyses que FREUD1 a restituées par écrit, il est surtout question du contenu du récit des porteurs de troubles dont il a été fait cas, et de l’interprétation qu’il en propose. Ce sont des regards portés sur des vécus singuliers. Ce qui me semble compter comme évidence pour la psychanalyse est l’incidence de ces différents regards potentiels –comme quantité infinie d’interprétations possibles – sur le vécu de ceux qui en sont sujets.
Au-delà de toutes logiques physiques, neuronales, comportementales ou autres, trône, pour le sujet parlant, la possibilité des discours.

C’est le langage qui mène un sujet humain –par définition : habité par ce langage– à commettre davantage qu’une vie physique marquée par la satisfaction de besoins entre la naissance et la mort. Un des travaux essentiels dans la théorie freudienne insiste sur cet au-delà du principe de plaisir2, qui appelle chacun d’entre nous à reconnaître d’autres forces que celles qui poussent à conserver la vie ou à y trouver un maximum de plaisir.
Il s’agit notamment de ce qui pousse à la répétition.

C’est bien de cela dont se plaint celui qui dit souffrir de ce qu’il fait. Dans l’article auquel je fais référence, M. Roberts se plaint de ne pouvoir s’empêcher de passer son temps devant un écran d’ordinateur, reconnaissant tout ce que cela l’empêcherait de faire par ailleurs : notamment de passer du temps avec ses proches, avec des relations de paroles et des rencontres dans un monde physiques ; avec son corps.

Ce qui caractérise le sujet humain, disais-je, est ce langage. Et ce langage suppose que le monde réel ne soit, pour lui, appréhendable que par le biais de représentations. Il n’existe de monde réel que par le prisme de réalités. Chacun porte des réalités qui ne sont que traductions de ce qu’il en est réellement, au point que chacun ne puisse vivre une même situation que : trahie par ses propres représentations, et donc sous un regard différent de celui des autres.
Voilà ce qui rend impossible pour chacun de véritablement comprendre l’autre quand bien même cet autre est un être des plus aimés par soi.
C’est d’un écart à supporter dont il s’agit : écart entre Réel et réalité, lequel suppose écart entre soi et les autres.

Cet écart est supporté des constructions de vérités singulières dont chacun se fait l’auteur (qu’il le veuille ou non). Ces vérités singulières apparaissent comme des points de repères au beau milieu d’un monde sans nom véritable que l’on ne saurait mieux définir que comme un univers sans fin ; c’est-à-dire par une définition abstractive.
Ces repères participent de notre identité,  avec : ses constructions imaginaires (notamment de ce pour qui l’on se prend) et ses appuis symboliques. Les appuis symboliques sont ces bagages d’outils communs dont les mots de chaque langue sont les exemples les plus parlant en tant que trame commune et continue, en constante modification. Ils sont partagés par tous ceux qui les portent et participent au minimum d’entendement que requiert une vie sociale…
Les mots sont instruments du langage qui est, lui-même, responsable de la coupure de chaque sujet entre un monde qui ne serait que le sien et un monde qui ne serait que celui de l’Autre, l’un ne pouvant jamais compléter l’autre et l’un n’allant pas sans l’autre.
Ainsi le sujet est manquant et l’Autre est manquant.  Il y a écart entre le sujet et l’Autre.

L’inscription dans le langage est synonyme d’une inscription dans un monde de créativité. Le Réel auquel on a à faire est subverti par ce que l’on en fait : par ce pour quoi on le prend et ce pour quoi on s’y prend.
Il y a comme une déception constamment renouvelée dans notre confrontation à ce Réel intenable en tant qu’il est insaisissable, notamment au sein de nos rencontres avec les autres.
L’amour est à la fois le point de rencontre de cette  déception et le point de salvation contre la tromperie qui mène au symptôme en tant que l’autre aimé (ou haï) me renvoie ce qui participe de moi que j’avais laissé insu de moi, en tant qu’il pointe, en moi, ce qui m’échappe…

Dans le récit de M. Robert, il y a cette anecdote où son enfant lui rappelle ce qu’il pourrait être et à quoi il a renoncé : quelqu’un d’autre qu’une personne qui passe son temps assis devant un écran. En lui disant ce qu’il ne cesse pas de faire, il lui dit aussi qu’il y a un reste qu’il a laissé en ne cessant pas de répéter ce qui le conforme à une certaine identité… Si bien qu’il pourrait laisser croire qu’il serait aussi régulier et aussi peu surprenant qu’une machine… Si bien qu’il aurait lui-même l’air d’un ordinateur.
Son fils lui parle et il s’adresse à un être de parole. C’est ce qui permet d’entendre dans sa réflexion : « Mais enfin pour qui te prends-tu ? ». C’est d’ailleurs déjà dans la question du père que s’entend une certaine débilité puisqu’il appelle l’autre à le définir par la profession qui serait la sienne. Autrement dit il pose une question à laquelle il est impossible de répondre : « Qui suis-je ? ». La seule réponse possible répondrait à cette autre question : « Qu’ai-je ? »

Dans le récit de M.Robert, celui-ci semble se dire sauvé de cette tentative de réification par laquelle il passe en tendant à n’être plus qu’un homme connecté à une machine.

Et cette façon de se connecter à une machine, elle en concerne plus d’un. On peut certainement dire que c’est un fait de société pour les accros aux ordinateurs, à l’internet ou à la télé… Seulement rien de nouveau sous les tropiques : passer son temps enfermé à lire peut avoir la même teneur, par exemple. Et bien d’autres exemples peuvent être énoncés de ces voies qui participent à l’inhibition. On peut se référer à l’article de FREUD« Inhibitions, symptômes et angoisses » pour donner une lecture de ces troubles qui permette de reconnaitre leur dynamique de négation : du manque et de l’inévitable inexistence du sujet sans l’Autre. 3

M. Roberts explique être devenu un « déconnecté », c’est-à-dire quelqu’un qui se sèvre de ce à quoi il aurait été dépendant. D’une certaine façon, il s’exerce à n’être plus sous le joug de l’objet qu’il utilisait sans relâche. On retrouve là, me semble-t-il ce que les thérapeutes cognitivo comportementalistes appellent le « désapprentissage ».
Ce qui apparaît criant à la lecture de ce récit c’est qu’en se disant « déconnecté », M. Roberts laisse entendre qu’il se définit encore comme tel, à la seule différence qu’il le dit maintenant sous forme inversée : « Je ne suis pas/plus connecté». Sous l’angle de la psychanalyse, on peut parler ici de dénégation, en ce que l’inconscient continue de se faire manifeste du symptôme quand celui qui le porte affirme en être libéré.
M. Roberts pourra certainement être davantage considéré guéri du jour où il ne se réfèrera plus à son usage d’internet pour parler de lui. Ou, au moins lorsqu’il en fera beaucoup moins un point de mire de son identité.

Qu’avons-nous à dénoncer dans ces méthodes de « désapprentissages » du symptôme ? Qu’est-ce qui nous poussent à dire qu’elles constituent une (autre) tromperie (que celle que révèle le symptôme) ?

Au même titre que l’usage des psychotropes qui donnent une expérience de ce qui pourrait être vécu sans le symptôme (je dis bien « pourrait », en pensant aux personnes défoncés par leurs psychotropes ou à ceux qui font leurs exercices de relaxation et qui ont, ainsi, l’air bien malade), les méthodes qui aident à faire sans, revêtent la logique toxicomaniaque : car elles ajoutent une rêverie à la rêverie structurelle.
Ces rêveries artificielles qu’elle provoquent s’ajoutent à la rêverie inévitable que j’évoquais plus haut en terme de représentations et qui nous poussent à percevoir le Réel toujours sous une forme tronquée.
En quoi ajoutent-elles une rêverie artificielle ? En ce qu’elles fonctionnent sur la logique du besoin : de la même façon qu’un aliment coupe la faim momentanément avant que cette faim ne revienne… Elles apportent une solution momentanée qui laisse croire que ce qui dérange est similaire à un besoin qui se manifeste de façon discontinue et qu’il suffirait de satisfaire pour qu’il se taise.
C’est là un flagrant déni de la logique pulsionnelle et de ce qu’elle suppose : LE désir.

Ce désir est continu en ce que rien ne peut jamais complètement le satisfaire. Il y a une force constante qui pousse le sujet à éprouver du manque et à devoir en passer par l’Autre là où ses constructions singulières pourraient lui fournir l’illusion contraire par une espèce de « Je sais qui je suis ». Le paradoxe de ces constructions de savoirs est que, si elles alimentent une illusion de suffisance, elles sont tout autant révélatrices, du fait de leur singularité, de leur insuffisance.

Pour éclairer ce discours théorique, je reprends l’exemple de M. Roberts qui aura trouvé un temps, dans son usage de son ordinateur, une certaine voie pour combler le temps qui est le sien.
Qui sait réellement ce qu’il est censé faire ? Il n’y a pas d’autres buts que ceux que nous nous fixons, sauf peut-être celui qui nous est commun : la mort.
Plutôt que de se lever chaque matin sans savoir de quoi l’instant suivant serait fait, M. Roberts avait une habitude inscrite de telle façon qu’il lui semblera, plus tard, qu’elle était devenu inévitable. L’incertain propre à l’existence de chacun aura ainsi été « évité ». Et cet incertain, il se trame dans sa rencontre avec l’Autre. Lorsqu’il s’adresse à son fils, M. Roberts se présente disposé à recevoir un éventuel « non », ou un changement de cap si vous préférez. Dès que je m’adresse à un autre, même sans que celui-ci ait à me répondre, il me fait entendre de l’Autre dans mon discours, et notamment une certaine étrangeté qui me rappelle qu’à chaque instant je ne saurais être complètement moi-même car le moi n’est que le fruit de mes constructions…

Alors comment fonctionne la psychanalyse si ce n’est pas en aidant l’autre à « désapprendre » ses mauvaises habitudes ?
S’il y a bien une technique qu’emprunte la psychanalyse c’est celle de la parole mais pas n’importe quelle parole ! Pas une parole tronquée par le truchement de je ne sais quel apprentissage, pas une parole qui récite sa leçon ni une parole qui fait des politesses mais une parole qui se veut être le flux d’un discours subjectif. Comme je l’ai rappelé, ce que suppose le terme de « sujet » en psychanalyse, c’est une coupure qui a amené LACAN à l’écrire d’un s barré.

Que fait un analysant sur le divan (ou assis ou debout, d’ailleurs) ? Il raconte son histoire !
Et en quoi est-ce que cela lui apporterait quoi que ce soit ? En l’aidant à éprouver que ce qu’il raconte ce ne sont que des histoires, quand bien même celles-ci s’appuient sur du vécu réel… Certes il put y avoir, au cours d’une vie,  des évènements extrêmement douloureux ou agressant que l’on aura dit traumatisant, n’empêche qu’ils ne sont pas l’unique cause de tous les problèmes de celui qui les raconte.
Une histoire racontée laisse insue (inconscient) une partie du Réel ; elle en fait l’économie pourrait-on dire. Mais cela passe malgré tout à l’insu de celui qui la raconte : dans ce qu’il n’entend pas de ce qu’il dit ou même dans ce qu’il ne regarde pas de ce qu’il fait.
Qu’est-ce qui tend à rester insu ? Ce qui est refoulé et d’où émergent ce qui s’y substitut à l’insu du sujet ; notamment les symptômes et autres formations de l’inconscient.

Dans l’histoire de M. Roberts, ce qui lui échappe, ce n’est pas tant de se trouver dépendant de son ordinateur puisque cela justement il le dit et le dénonce comme ce qui le trouble… Ce qui lui échappe est davantage ce à quoi s’est substitué cette dépendance qui le trouble et qui l’a sustenté un temps…
Il m’est impossible de dire comment cela se traduira pour M. Roberts puisque nous ne disposons pas (dans l’article de presse) d’un récit plus important où il se raconterait, sans forcément rester centré sur son symptôme… Et parce qu’aucune interprétation ne saurait suffire à expliquer les constructions symptomatiques d’un récitant.

Lorsque que FREUD découvre l’inconscient avec ses formations, il met en évidence ce que LACAN soulignera davantage, après lui : à savoir ce que le langage suppose : des constructions de vérités (qui se différencient d’une vérité que l’on ne saurait « dire toute »4 ). De ces constructions de vérités il y a ce qu’elles laissent apparaître ET les constructions et les faits réels déjà inscrits et qui font encore trace à l’insu de celui qui les porte.
Ainsi, on peut être paré de n’importe quel maquillage et de n’importe quel « tissu de vérités »5 reste notre chaire (flétrie par le temps) apparente et, dans notre discours, les marques de nos véritables histoires ainsi que la trace de nos « vrais passages » par-delà nos traces « faussement fausses » (cf. LACAN Séminaire « L’angoisse », séance du 12 décembre 1962)6.

Ce que la psychanalyse se propose de faire est de reconnaître une partie des formations inconscientes au cours de notre travail d’analyse pour poursuivre ce travail de reconnaissance encore et encore afin de moins se berner à laisser nos symptômes exprimer ce qu’on aurait tendu à laisser insu.
Cela ne veut pas dire que l’on se débarrassera de l’inconscient. Au contraire, il s’agit de reconnaître sa portée afin de mieux  se duper en acceptant de laisser ses formations faire leur travail qui est notamment celui de nous apporter plus que de simples satisfactions de besoin ; du « plus-de-jouÏr » comme s’en expliquait LACAN.

Benoît LAURIE – 3  janvier 2015



1 Cf. “Cinq psychanalyse”, editions PUF (1954 pour la première édition réunissant cinq articles de FREUD).

2 FREUD (1920) “Au-delà du principe de plaisir” in Essais de psychanalyse (Payot) ou dans le tome XV des œuvres complètes (PUF).

3 FREUD (1926) Inhibitions, Symptômes et angoisses, ed.PUF

FREUD y explique l’étiologie sexuelle (pulsionnelle) des troubles névrotiques et pointe l’articulation de l’angoisse et du refoulement. L’angoisse est décrite comme la marque d’une possible perte de l’objet, en tant que cet objet serait la condition de l’amour de l’autre ; amour métaphorique de l’amour maternel  et protecteur (des dangers extérieurs).
L’inhibition est différenciée du symptôme. Le symptôme étant le substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu car refoulée. Et l’inhibition étant l’abaissement de l’exercice d’une fonction dans la mesure où celui-ci provoquerait de l’angoisse… L’angoisse est la manifestation d’une tentative de satisfaction (pourtant impossible) de la pulsion en ce que cette satisfaction serait synonyme de la transgression d’un interdit fondamentale lié à la menace de castration (perte de l’objet)

4  LACAN (1974) Télévision (ed. Le Seuil)

5 cf. B.LAURIE « par les tissus de vérités » – inédit.   cf. http://www.aecf-lille.com/les-tissus-de-verites/

6 LACAN (1962) Séminaire X « L’angoisse », séance du 12 décembre.