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AU FIL DU TEMPS… ET DE FIL EN AIGUILLE !

« C’est par la parole qu’un homme vaut mieux que les animaux. Mais les animaux vaudront mieux que toi si tu ne parles pas bien. » (SAADI. Le jardin des roses et des fruits)

« Les pensées tournent donc sans cesse autour du problème du mode de connexion de ce tout que nous appelons le monde ou la vie (selon que nous nous y pensons nous-mêmes comme exclus ou inclus) et de la place qu’y occupent les connexions particulières auxquelles est consacrée une grande partie du travail de notre existence. »

« …Il faut toujours réexaminer et à nouveau résoudre les questions de savoir ce que la réalité est véritablement. » (Werner HEISENBERG. Manuscrit de 1942.)

«Mais en définitive on doit encore et toujours se rendre compte que la réalité dont nous pouvons parler, n’est jamais la réalité « en soi », mais seulement une réalité dont nous pouvons avoir un savoir, voire dans bien des cas une réalité à laquelle nous avons nous-mêmes donné forme. …Pour nous, « il n’y a » justement que le monde dans lequel l’expression « il y a » possède un sens ». (W. HEISENBERG. Ibid.) (C’est moi qui souligne).

« Car le livre est la jonction d’une idée à une autre et les idées ne peuvent être jointes aux idées tant qu’elles ne sont pas déposées dans les lettres et les mots. Une fois que ceux-ci les contiennent, elles sont susceptibles d’être jointes les unes aux autres, en suivant la jonction des lettres qui se nomme écriture… » (IBN ARABI. Les illuminations de La Mecque).

« L’existence est une lettre dont tu es le sens ;

Et je n’ai dans les créatures d’autre espoir que Lui… » (IBN ARABI. Ibid.)

« Le monde tout entier est une lettre (ou une particule) venue exprimer un sens. Ce sens, c’est Allah, afin que ses décisions se manifestent dans le monde, car Dieu ne peut être Lui-même un lieu pour la manifestation de Ses décisions. Le sens ne cesse d’être attaché à la lettre et de même Dieu est avec le monde. Et il est avec vous où que vous soyez. » (IBN ARABI. Ibid.)

 

En voulant écouter sur Youtube une intervention de René LEW, à propos de « l’incorporation », prononcée au Canada, je suis tombé par inadvertance sur une communication, donnée par une « psychopathologue », qui a « fait des études de psychanalyse », Houriya ABDELOUAHED. Son propos concerne la défense des femmes musulmanes, victimes d’une violente oppression, qui règne dans leurs sociétés, et qui est issue du corpus musulman (Coran et hadiths ou propos prêtés au Prophète), caractérisé par deux interprétations majeures : l’une, considérée comme orthodoxe : le sunnisme, et l’autre, dissidente et hétérodoxe : le chiisme. Le recours de Houriya ABDELOUAHED aux propos d’IBN ARABI (mystique musulman andalou du 12ème/13ème siècle), me laissait entrevoir qu’il était encore possible de sortir des sentiers battus et rebattus du féminisme ontologique et idéologique, qui court les rues, en brandissant l’étendard de la modernité. Je m’attendais à ce que, à la lumière du discours analytique, cette « psychanalyste » m’éclaire sur la nature des liens et des rapports sociaux qui prédominent dans chaque société dite arabe et/ou musulmane, et qui procèderaient directement du corpus musulman : autrement dit, éclairer les façons dont l’Islam, comme système idéologique, prend part à la lutte des classes qui a cours dans ces sociétés, comme dans toutes les autres, même si les formes, prises par celle-ci, sont différentes, voire spécifiques? De quelle(s) façon(s) particulière(s), en fonction de l’histoire de chaque société, cette référence religieuse occupe-t-elle une place, plus ou moins hégémonique dans ces rapports, au point de les organiser et de les imposer, sans oublier non plus ses accointances avec des facteurs extérieurs, exogènes, liés à la domination du monde par un système économique terrible et mortifère, pourvoyeur de guerres et de massacres divers et variés, sous couvert de démocratie et de liberté, à savoir le capitalisme, expert en « soft barbarie » (cf. l’hyper austérité imposée aux Grecs « vampirisés » par le FMI et les institutions bancaires européennes).

J’ai eu droit en fait à la ritournelle habituelle des critiques, certes justifiées, contre les privilèges réservés aux hommes qui s’autorisent à reléguer les femmes, en vertu de prescriptions coraniques, soutenues et défendues de manière acharnée par certaines forces sociales, ayant intérêt, pour le moment du moins, à supplanter le droit positif, mis en place et en œuvre par les Etats-nations. Cependant, si l’assignation sociale dégradante des femmes dans ces sociétés, doit être sérieusement et résolument combattue, c’est à mon avis à partir de la prise en compte de la féminité, telle que la définit la structure subjective. Je respecte ces déplorations, ces lamentations et ces condamnations, sans pour autant partager la raison,  trop spécieuse à mes yeux, qui les sous-tend et les soutient.

Il ne s’agit pas de faire des femmes les « égales » de l’homme, qui est identifié imaginairement au tout phallique, comme un étalon face auquel il faut se mesurer, quitte à en découdre avec lui, de manière hystérique pour se hisser à sa hauteur. Dans ce cas, de quel(s) supplément(s) et de quel(s) complément(s) doivent se doter les femmes pour qu’elles atteignent ce niveau de plénitude imaginaire ? Et qui peut prétendre le(s) leur apporter, alors qu’elles sont maintenues dans une position erronée, même par ceux et celles qui veulent les « sauver » ? L’égalité devra se définir autrement : mieux placées que les hommes pour comprendre le manque à être, qui marque et leste aussi bien ces derniers, il ne faut surtout pas qu’elles participent au renforcement de l’aliénation sociale, qui refoule, voire forclot cet atout, en nourrissant l’illusion que l’impossibilité de triompher, de venir à bout de ce défaut structural, est franchissable. L’imputation de cette impossibilité au pouvoir des hommes, refoule sa nature structurale. D’autre part, on peut se demander comment articuler l’égalité socio-économique entre les hommes et les femmes, dans une société donnée, avec l’égalité face à ce manque à être, imposée par la structure à tous les êtres parlants, quel que soit leur sexe ?

Si les hommes (mâles) croient détenir leur être en surestimant ce qui leur apporte l’illusion de plénitude, voire de complétude, à savoir le pénis phallicisé (confondu avec le phallus), les femmes, elles, ont l’avantage que la féminité, telle que la met en œuvre la structure (du sujet), a la capacité de les libérer de tout le fatras ontologique imaginaire masculin, en promouvant une incomplétude féconde, confirmant le manque à être, refusé par les premiers, captifs de leurs fantaisies ontologiques. Il s’agit donc, grâce à la féminité, au sens que lui confère la structure subjective, de faire valoir sans cesse le « manque à être », auquel les hommes n’échappent pas, même s’ils croient avoir la force de le dominer, en asservissant des femmes, parmi lesquelles certaines sont toujours prêtes à participer activement à son déni. Il n’est pas rare de constater une complicité, voire une solidarité « phallique » entre des hommes et des femmes, qui refusent la castration symbolique, à laquelle ils sont tenus et qui leur assigne la place d’êtres parlants et désirants, quel que soit leur sexe, puisqu’aucun des deux n’est à l’abri du défaut de rapport sexuel. (Même avec quatre femmes, voire plus, ce défaut ne peut être résorbé ! Bien au contraire, la polygamie le souligne et le met bien en évidence !). Le pire est atteint lorsque certaines femmes croient posséder l’objet destiné à assurer la complétude de certains hommes, en proie au manque à être, qu’ils cherchent à éradiquer grâce à elles. L’échec, au lieu qu’il mette en évidence le défaut structural, est imputé à ces femmes qui se montrent incapables de faire recouvrer, à certains hommes, la plénitude et la complétude qu’elles prétendent apporter, en réponse au fantasme qui mobilise ces derniers. Cet échec, profondément décevant, peut être à l’origine d’une haine de soi et de l’autre, qui nourrit le sadomasochisme pervers , et infecte les relations entre des hommes et des femmes, en « enfumant » toutes les questions ayant trait au désir de chacun(e), tant le pathos doloriste est prégnant.

Si défaut insurmontable il y a, c’est parce qu’il rappelle et répète inlassablement le manque à être essentiel, qui confirme que la « mort de l’être » est nécessaire à l’ex-sistence. Elle en est le fondement principal et irréversible, et devient la source de tourments identificatoires, qui tentent de trouver un terme au manque à être, quitte à en mourir, d’ailleurs. Définitivement séparé de son être, tout parlêtre, quel que soit son sexe anatomique, est à la recherche d’un complément qui lui assurerait un recouvrement de sa complétude et de sa plénitude, dans le cadre d’une harmonie, récusée et rendue impossible en raison même du « défaut de rapport sexuel », qui détermine la structure subjective. C’est pourquoi, l’être est l’apanage du seul Dieu, dont l’Unité absolue fait son unicité. Il est le nom de l’exception absolue, le nom du « rapport d’exclusion interne » (LACAN), qui permet au parlêtre d’exister, à partir de son manque à être éternel et insoluble. Aussi, dans ce contexte, Dieu devient-il le garant du primat du signifiant. C’est aussi à mon avis ce que recèlent entre autres veines, les écrits d’IBN ARABI.

La contribution de Houriya ABDELOUAHED, représente à mes yeux un coup de force idéologique : à la faveur du combat légitime de certaines femmes contre l’islamisme, la féminité se voit profondément dévalorisée, parce qu’elle est déliée et déprise de la structure, pour rejoindre le sens qu’elle a acquis dans la phraséologie féministe de type naturaliste et ontologique, logiquement apparentée à celle que développent toutes les idéologies qui refusent que la raison bilatère, soutenant leurs productions, soient évidées et poussées à se mettre en continuité avec une Autre raison, celle de l’unilatère, qui renvoie à la prééminence du signifiant, lequel « désacralise » toute fiction, prétendant s’identifier au réel, en vue de le maîtriser. Toute production intellectuelle est en vérité une extension, qui subsume l’intension ou la signifiance, les métaphorise et les matérialise, sans quoi elles restent complètement insaisissables. Par conséquent, il n’y a pas d’insaisissable en soi. L’insaisissable procède de ce qu’il engendre, et qui est saisissable. C’est cette logique, mise en œuvre par l’inconscient en tant qu’il rend opérante l’absence en la présentifiant constamment, que LACAN retrouve dans le travail d’IBN ARABI, auquel il rend d’ailleurs hommage, en raison, à mon avis, des commentaires qu’il propose quant aux rapports de l’unité et de l’unicité divines. «Ya d’l’UN » fait écho à l’absoluité de l’Etre qu’est Dieu : de l’ « Au moins un » à « l’hommoinsun » (LACAN). Sa nécessité conditionne l’existence des hommes (au sens générique) en tant qu’ils sont subordonnés à son absoluité, qui les renvoie à leur contingence.

Les « ouvertures », initiées par ce penseur musulman, mettent à l’honneur la signifiance en tant qu’elle témoigne de l’échappement du signifié et est, à ce titre, dévolue à Dieu. En outre, elles montrent à l’envi le caractère transcendantal de la fonction signifiante, qui détermine et consacre toute langue, aussi sacrée fût-elle, en rendant possibles des lectures et des interprétations différentes et diverses, mettant en évidence l’indécidabilité et l’incertitude comme effets de l’échappement, qui renvoie à la transcendance divine. Cette transcendance est ravalée et corrompue par des interprétations qui l’asservissent et la réduisent à la seule raison prédicative, surestimant le bilatère (différence, distinction et opposition locales) en vue de tendre à éliminer l’unilatère (l’identité globale), lequel advient toujours à l’issue d’un travail exigeant, consistant à mettre en en continuité ce qui paraissait fondamentalement opposé et inconciliable initialement. La subversion « père-verse », ô combien exigeante, favorise la mise au jour de l’unilatère (identité globale), qui est contenu dans et par le bilatère. Elle perturbe la raison classique, sphérique, en mettant en évidence l’écart irréductible entre le signifiant et le signifié, nécessaire à la construction de n’importe quelle réalité, qui induit toujours des réels, pouvant mettre en cause et en question les valeurs d’usage, affectées à toute réalité, définie dès lors comme« fictionnelle ».

L’incorporation du langage par le corps se traduit par « le montage des pulsions », qui sont dès lors libérées du caractère primitif et archaïque que leur confèrent les spéculations obscurantistes, provenant de théories psychologiques animalières. Les pulsions confirment le manque à être, qui comme fondement du sujet, détermine et organise les quêtes d’objets, capables de garantir une identité ontologique, dont le caractère imaginaire révèle d’autant plus sa caducité, qu’elle s’avère compromettante pour « l’ex-sistence » elle-même : « la vie » ne peut se passer du manque à être, confirmé par la répétition du ratage que procure tout objet, aussi fétichisé soit-il. Il devient propice dès lors à l’affirmation du désir, qui comporte la Loi, c’est à dire l’interdit de l’inceste en tant qu’il empêche radicalement toute réalisation d’une unité ontologique, exclusive de la division subjective.

La psychologisation outrancière de la problématique féminine, dans le cadre de l’Islam, entendu comme système idéologique et politique, pervertit les concepts analytiques et défait la logique du discours analytique. Elle atteint son comble lorsqu’elle s’ingénie à évacuer l’inscription des problèmes de la féminité de la lutte des classes, qui sévit dans chaque société, en lui imprimant une histoire et un cours particuliers, et en apportant à chacune des spécificités et des caractères propres. Invoquer ce concept marxiste peut passer, aux yeux de bon nombre d’ « illettré(e)s », pour une prise de position politique partisane. Que dire alors d’un LACAN lorsqu’il réussit à forger le concept de « plus de jouir » à partir de la « plus value » de MARX, pour montrer que l’économie psychique, déjà élaborée par FREUD, partage les mêmes fondements logiques, à l’œuvre dans l’économie politique ? Pour mettre en pratique cette raison qui met en continuité, et n’exclut d’aucune façon, le bilatère de l’unilatère (et inversement, comme le montre la Bande de MOEBIUS), il faut se déprendre de tout asservissement idéologique à un bilatère quelconque, dont l’effet indubitable revient à renforcer l’aliénation sociale et l’inhibition intellectuelle, en aggravant d’autant plus l’impensé que le recours à la psychanalyse s’avère vain, voire pervers. Une des manœuvres idéologiques consiste, non seulement à psychologiser la psychanalyse, mais aussi et surtout à la médicaliser, pour mieux l’insérer dans le discours médical, exclusif du sujet, et ainsi, mieux la dépolitiser en pervertissant certains de ses concepts fondamentaux, comme la confusion entretenue entre l’individu libre et autonome, et le sujet de l’inconscient, laissant accroire que ce dernier est bien adapté aux sornettes des idéologies individualistes et libertaires, chères au capitalisme triomphant, qui n’a de cesse de combattre la temporalité de la structure subjective, et notamment la présentification de l’absence, insupportable et inacceptable pour les spécialistes de la thésaurisation et de l’accumulation fétichistes.

L’éthique du discours analytique est fondamentalement politique ! Elle subvertit la réduction de la politique à des prises de position partisanes, dont les oppositions, parfois très spectaculaires ne sont pas tellement éloignées les unes des autres, lorsqu’il s’agit de rejeter l’inconscient : certaines y font même recours, pour mieux l’éradiquer.

Si les conservateurs croient être les maîtres, leurs propres maîtres en détenant les moyens de réaliser leur jouissance, identifiée à leur toute puissance, et si les progressistes croient à cette ineptie et à ce type d’illusions, ceux-ci s’enferment ipso facto dans la « prison idéologique » que leur offrent ceux-là. Pris dans l’illusion de la jouissance universelle, partageable et déliée de toute singularité, ils oublient de subvertir le système d’exploitation économique, et de battre en brèche les constructions idéologiques qui le légitiment et le justifient. Ainsi, ces « progressistes » réussissent l’exploit de renforcer et de consolider les idéologies qu’ils sont censés combattre, de manière parfois véhémente, péremptoire et spectaculaire, croyant ainsi arracher la conviction de tous ceux qui prennent le parti, et font le choix de « prendre des vessies pour des lanternes ». La médiocrité de la doxa triomphe et atteint son paroxysme lorsque les idéologies qui la servent et la nourrissent, font croire que la réforme d’un corpus religieux, en l’occurrence le Coran, et ses différentes lectures, sont déliées des luttes politiques et idéologiques qui sévissent dans les sociétés concernées. Comme si en Occident, « les Lumières » étaient nées, et apparues ex nihilo, indépendamment des luttes féroces qui ont eu lieu dans les sociétés européennes. De plus, cette doxa, enferrée dans une raison bilatère, qui n’hésite pas à censurer tout avènement de l’unilatère, se montre généreusement perverse lorsqu’elle occulte le fait que ces mêmes « Lumières » n’ont pas empêché l’entreprise d’extermination des Juifs d’Europe par les nazis. Certaines des composantes de ces « Lumières » y ont même participé activement, en apportant à « la solution finale » des arguments philosophiques, pour la soutenir et la légitimer. C’est le cas de M .HEIDEGGER, entre autres, et pas uniquement en Allemagne. L.F. CELINE, en France, en est un parangon caricatural, s’il en est ! Sans oublier un Emmanuel BERL, juif et collaborateur de PETAIN, au début de sa prise de pouvoir et de sa collaboration avec le régime nazi.

L’adaptation à la doxa qui fait pression pour adhérer à la débilité sphérique, conduit immanquablement à incriminer l’Islam de manière simpliste, et à donner libre cours à un « orientalisme » exotique et « larbinique», couard et « pleurnichard », au service de l’idéologie dominante, et à un « béni-oui-ouisme », saupoudré de références historiques lointaines et contradictoires, garantissant –moyennant compromissions- une « belle » place au soleil de l’aliénation sociale, en guise de compensation et de récompense réconfortantes pour le moi, toujours avide d ‘infatuation.

D’une part, à quoi servent dans ce contexte, les citations d’IBN ARABI, si ce n’est à offrir de belles « arabesques » ornementales ? D’autre part, pourquoi la logique et la raison qui déterminent, soutiennent les commentaires de ce mystique musulman, apparaissent-elles obsolètes de nos jours, et ne servent plus de références pour l’élaboration de nouvelles théories plus inventives, et même réellement subversives pour les conceptions ambiantes, qui paraissent d’autant plus « plombées » qu’elles ont toutes les peines du monde à se déprendre des idéologies prédicatives, dominant la planète, sous prétexte qu’elles sont associées au progrès scientifique  et technologique? En vérité, elles servent simplement de caution pour valider la doxa et l’idéologie dominante, qui tient par dessus tout à l’univocité sémantique qu’elle confère à la « modernité » en tant qu’elle assure et garantit une jouissance suprême, triomphante de la dépendance du signifiant et de l’incomplétude du symbolique, du langage. A ce titre, on n’est pas loin de penser que, comme « la pensée arabe » ou « la pensée arabo-musulmane », au regard de la doxa, est par essence réfractaire  à « la modernité », il faut réserver celle-ci à ceux qui savent l’intégrer et l’assimiler : ainsi, le nec plus ultra de l’humanisme, consisterait à préparer une psychanalyse compréhensive, dégradée, mais adaptée au niveau de tous ceux qui sont sous le joug de cette pensée, afin qu’ils puissent enfin être libérés, à l’image de certain(es)de leurs intellectuel(le)s, qui peuvent leur servir de modèles d’identification, tant ils montrent quotidiennement « patte blanche » pour confirmer et se faire confirmer leur intégration et leur assimilation, d’autant plus que l’idéologie dominante, très humaniste, les emploie volontiers comme vecteurs d’un exotisme orientaliste. (Cf . les travaux d’Edward SAÏD sur l’orientalisme, développé par certains idéologues occidentaux dont l’ethnocentrisme forclot complètement toute référence sérieuse à la subjectivité).

Ce genre de « transactions » idéologiques , qui nourrissent plus ou moins implicitement une hostilité, voire une haine contre le manque à être, corrélatif de l’altérité constitutive du sujet, s’accompagne inévitablement d’un mauvais traitement, infligé au discours analytique. Il se voit convoqué et invoqué pour servir de viatique à des compromissions, qui finissent toujours par se retourner contre son éthique: il se retrouve impliqué dans une aggravation de l’aliénation sociale et dans un dévoiement pervers de la logique qu’il est censé promouvoir : l’aliénation signifiante, et toutes ses conséquences, que les autres discours s’ingénient à refouler et à refuser. Parmi ces effets, il y a la faille constitutive de la subjectivité, matérialisée par le manque à être, insupportable, et insoutenable en tant qu’il est considéré par la raison prédicative et sphérique, comme le signe d’une faiblesse, dont il faut à tout prix se départir et se libérer. Ainsi, il métaphorise le féminité en tant qu’elle met en jeu une altérité intime, qui assure une unité sur fond de division et de discord, de dysharmonie, inouï pour les « mâles (mal) entendants», qui n’ont d’yeux que pour « l’hommosexualité », confondant pénis et phallus, et déniant la béance laissée par le troumatisme irrémédiable, lié à l’incorporation du symbolique par le corps, sans lequel la sexualité serait restée « animale », c’est à dire confinée à la seule reproduction. C’est ce troumatisme essentiel, (castration inhérente à la dépendance du symbolique et à l’incomplétude irréversible qu’il induit), nécessaire à l’ex-sistence et à l’advenue du sujet, qui s’impose comme féminité à tous les êtres parlants, quel que soit leur sexe anatomique. L’incomplétude du symbolique fait que chez ces derniers, même l’anatomie n’est pas totalement déterminante quant à leur identité sexuelle. Il s’agit là encore d’un effet de cette féminité, inhérente à l’incorporation du langage, qui perturbe la « naturalité » des corps, pour les mettre face à un défaut irrémédiable, qu’aucun savoir -quelles que soient sa source et sa force- n’est capable de suturer, malgré les appels de détresse lancés indéfiniment, de façon parfois incompréhensibles, et pour cause, mais toujours susceptibles d’être améliorés et précisés, par tous ceux qui les reçoivent, afin qu’ils deviennent mieux entendus par ceux qui les profèrent.

La féminité met au jour l’altérité intime qui l’accompagne et rend le décentrement quelque peu inquiétant pour les tenants de l’infatuation moïque. Elle est subversive lorsqu’elle transforme « l’inquiétante étrangeté », provenant de cette altérité, en « familiarité » ordinaire, qui met un terme au combat hostile mené contre le manque à être, support et soutien du sujet. Elle consiste en une négativité, « troumatisante » pour les deux sexes, dans le sens où elle met en avant le sujet, qui les transcende en les mettant à l’épreuve du manque à être et du désir dont il procède. Ainsi, la totalité et l’unité ontologiques font irrémédiablement défaut, malgré les divers apports des idéologies prédicatives, qui font l’apanage de l’un et/ou de l’autre sexe, voire des deux, pour mieux dissimuler le défaut de rapport qui caractérise leurs relations. Ce défaut structural, inhérent à la féminité ainsi définie, représente un troumatisme « infâmant » pour certains tenants et « nostalgiques » de théories ontologiques, destinées à « boucher » les négativités qu’il sécrète, quitte à se muer en « bouchers », et devenir des modèles d’identification imaginaire pour tous ceux qui sont confrontés à la haine de la féminité, et partant du sujet. Cependant, celle-ci constitue pour chacun d’eux la pierre angulaire de processus d’identification qui renvoient à la place de la paternité dans la structure, au sens où elle fait valoir l’interdit essentiel de la condition des êtres parlants : celui de l’inceste, qui, malgré le pervertissement de la fonction surmoïque, par les diverses idéologies injonctives et prédicatives, restera opérant, contre les prescriptions de la morale et les stratagèmes de l’aliénation sociale, de plus en plus psychotisante , lorsqu’elle s’oppose « frontalement » à l’impossibilité de jouir, fondée sur cet interdit, mis aussi en jeu dans et par la féminité. Elle nourrit l’imprédicativité en préservant le ratage inhérent au défaut de rapport sexuel, et entretient ainsi la positivité des négations mises en œuvre par l’inconscient. Elle fait autorité grâce au surmoi et noue de façon moebienne les pulsions de vie et de mort : elle permet à ces dernières de se libérer de l’inhibition et de la paupérisation intellectuelles, orchestrées par les idéologies et relayées par le surmoi de chaque un, en s’appuyant sur le signifiant, qui consacre « le meurtre de la chose » et favorise la critique et la déconstruction des logiques prédicatives, pour créer et produire de nouvelles lectures, qui ne cessent pas de solliciter la signifiance et de bouleverser toute représentation, qui aurait tendance à se réifier et à s’objectiver en faisant croire qu’elle est le reflet exact et total d’un réel, dont la caractéristique essentielle consiste à échapper et à se mettre hors de portée de toute maîtrise, même s’il favorise cependant et de ce fait même, les occasions de construire des réalités diverses et multiples. L’échappement rend le réel opérant sous la forme d’une absence omniprésente. Il est la source de production de toutes les conceptions, même celles qui le nient. Il s’impose toujours après les méfaits de quelques unes de ces dernières, soumises alors à des lectures qui mettent au jour, malgré tout, leur dépendance du signifiant, et partant leur échec à s’en libérer, en faisant ainsi croire à la possibilité d’une totale infatuation du moi. Le caractère totalitaire de certaines idéologies prédicatives, se manifeste lorsqu’elles prétendent apporter, par l’adhésion qu’elles sollicitent, cette garantie d’infatuation à des « moi », en butte et en lutte contre le manque à être, alors qu’il les fonde et les détermine. L’asservissement et la soumission aveugles à de telles conceptions à prétention prédicative totalitaire, transgressent l’écart que le signifiant nourrit entre lui et le signifié, et entretiennent des illusions, à terme mortifères, quant à l’abolition de l’interdit structural confirmant ce même écart. La loyauté, plus ou moins feinte, à ces idéologies, spectaculairement exhibée parfois, sert à montrer que la loyauté fondamentale à la structure du parlêtre est bafouée. Elle rejoint ainsi les objectifs de la « modernité » qui ne cesse d’appeler à l’exclusion du sujet et à la libération des « contraintes » qu’il impose, niant leur caractère nécessaire, pour mieux « psychotiser » tous ceux qui ont maille à partir avec la structure subjective, c’est à dire pour mieux attiser la haine de l’altérité et de la féminité, considérées comme les obstacles majeurs de l’accès à une jouissance, qui n’est plus réservée à certaines catégories sociales privilégiées et fautrices de discriminations. La confusion entre l’aliénation sociale et l’aliénation symbolique ou signifiante est à son comble. Les conceptions idéologiques sont là pour proposer des attributs et une identité garantis et purs de toute altération, qui réduiraient à néant le défaut ontologique, alors qu’il constitue une aporie essentielle, propre à l’être parlant. Elles représentent toutes, quelle que soit leur facture, une opération dénégative du manque à être et de la féminité, qui lui est corrélative en tant qu’elle est annonciatrice du statut spécifique de la vérité chez l’être parlant. Au service de l’aliénation sociale, elles imposent l’hégémonie du bilatère et censurent l’unilatère, qui met en continuité le distinct, le différent (localement) avec l’identique (globalement) grâce à la subversion logique (demi torsion) imprimée à un discours dont l’universalité a priori –fût-elle généreuse- ne laisse aucune chance à la singularité, qui met en scène de façon particulière la signifiance commune à tous les êtres parlants.

Battre en brèche ces conceptions qui s’insèrent dans différents discours, préoccupés par la mise en échec de l’inconscient et de ses conséquences, s’avère plus difficile que la participation au chœur des « pleureuses » de toutes obédiences, et plus exigeant que le renforcement des déplorations rhétoriques convenues. En tout cas, elles offrent une occasion rêvée de définir l’idéologie comme une construction théorique, une conception du monde, prétendant que la prédicativité qu’elle est censée maîtriser par différents moyens, dont des institutions diverses, est produite pour exclure toute imprédicativité, et libérer l’homme (au sens générique) de son assujettissement au signifiant et à la signifiance, qui risquent fort de mettre en danger et de tarir ces solutions prédicatives face au ratage, qui ne manquera pas d’accompagner toute quête et/ou conquête objectale. Malgré l’érudition dont peuvent s’enorgueillir ces fictions, malgré l’accumulation des connaissances dont elles peuvent se parer, elles pourront certes indiquer des chemins de perdition subjective, mais elles se montreront à terme incapables de suturer le vide qui les fonde et les met aux prises avec ce qui leur échappe, et finit par les culbuter et les renverser. Malgré les cohortes « d’illettrés » qui y adhèrent et les soutiennent, jusqu’à en mourir, elles verront toujours la vérité leur échapper. Le concours que leur apportent certains despotes en mettant en place des institutions qui les servent, ne viendra jamais à bout de ce qui ressortit à la structure subjective, et ce, quel que soit le degré de discrimination et de ségrégation violentes, instauré dans une société, fût-il majoritairement partagé pendant une longue période.

Exploiter le discours analytique (DA) pour consolider la raison bilatère qui caractérise les autres discours, participe au combat contre le sujet et accentue l’hostilité et la haine qui lui sont vouées. Il fait partie des tours de force idéologique qui dégradent les concepts freudiens fondamentaux pour les enténébrer et leur donner une connotation aussi obscure qu’obscurantiste (le pulsionnel devient l’archaïque, la division subjective équivaut au clivage, le contretransfert devient un mouvement affectif dépris du signifiant), d’autant que le lecteur ou l’auditeur est laissé dans l’ignorance la plus totale quant aux sens qui leur sont affectés.

Sans entrer dans les détails qui ont marqué la transcription, pour le moins tumultueuse, de la version « définitive », sacrée et consacrée du Coran (le Prophète, ne sachant ni lire, ni écrire, a énoncé ce que Dieu lui dictait : il a ainsi relaté à des proches les propos qu’il a reçus de Dieu, sans que de son vivant une version écrite soit établie), il est indubitable que le texte coranique, parce qu’il a engendré des lectures différentes, des interprétations conflictuelles, reste déterminé par le signifiant. Fondé sur ce dernier, il met en évidence des ambiguïtés et des équivocités internes qui ont donné et donnent encore lieu à des luttes et à des combats sémantiques engageant des désaccords profonds, notamment lorsqu’il s’agit de positions ontologiques, qui peuvent aboutir à la perpétration de massacres. L’Histoire nous enseigne à quel(s) moment(s) décisif(s) ce type d’accointance a pu se produire pour mettre un arrêt définitif à l’échappement induit par la composition signifiante du Texte. Il en est de même pour les Hadiths, (propos et commentaires) tenus par le Prophète et rapportés par ses proches.

Quant à la prétendue « pensée arabe », expression essentialiste et foncièrement erronée, malgré la présence de quelques traits communs, liés à la langue et à ses usages, il est préférable, à mon avis, de la laisser aux « orientalistes », et de se préoccuper davantage, à partir de l’éthique du DA, des rapports qui nouent le « défaut de rapport sexuel » à l’état des forces sociales engagées dans la lutte des classes pour s’emparer des pouvoirs, et imposer des discours, exclusifs de la dépendance du symbolique et de son incomplétude (castration symbolique). Autrement dit, comment dans des société arabes et/ou musulmanes, loin d’être identiques, l’Islam est-il utilisé comme idéologie, dont le sens fluctue et procède du rapport de force existant entre les différentes forces sociales, engagées dans des luttes internes redoutables, non sans quelque écho avec ce que trament, sur le plan international, les puissances dominant la planète, dont la paranoÏa, très contagieuse, infeste l’ensemble des rapports sociaux à travers le monde ? La subordination de ces sociétés à cet ordre mondial, qui croit avoir les moyens de forclore l’ordre symbolique, favorise l’éclosion de lectures du corpus religieux, en l’occurrence musulman, qui vont dans le sens de cette modernité, se prétendant libératrice de la « ringardise » du signifiant et de ses conséquences. L’islamisme djihadiste est une idéologie perverse qui consiste à exploiter Dieu, le seul qui échappe à la castration symbolique, pour mieux la signifier aux êtres parlants. Il asservit Dieu et le met au service d’une conception exclusive de toute limite, et promotrice d’une toute puissance, imaginairement égale à celle des puissances occidentales, qui passent pour celles qui détiennent tous les pouvoirs pour accéder à la jouissance totale et infinie. Ainsi, l’altérité, propre à l’aliénation signifiante, qui met en évidence le décentrement par rapport à l’infatuation moïque et partant l’inconscient, n’a plus rien à voir avec l’altérité, mise en œuvre par l’aliénation sociale, qui essentialise la différence, et qui, selon les moments historiques, nourrit, en alternance, soit la xénopathie et la xénophobie, soit la tolérance humaniste. En d’autres termes, si l’aliénation signifiante souligne et met en valeur l’altérité en tant que facteur constitutif, essentiel de la subjectivité, l’aliénation sociale, elle, intègre, selon les périodes, l’altérité dans des conceptions idéologiques différentes, qui peuvent se montrer parfois tolérantes et parfois ségrégatives. C’est en évidant celles-ci par un travail critique rigoureux qu’il devient possible de mettre au jour l’imprédicativité, inhérente à l’inconscient. Elle permet de dire, comme IBN ARABI, qu’il n’y a de l’invisible que parce qu’il y a du visible, et inversement. Cette logique moebienne se fonde sur le signifiant qui, tout en nous rapprochant du monde, nous sépare définitivement de la mainmise totale qu’on recherche éperdument à instaurer sur lui, pour ne donner en définitive que des constructions partielles, confirmant le manque à être, sans lequel l’existence subjective serait bien compromise, comme nous le montrent bien les autistes. La « mise à mort » définitive de l’être par le symbolique (« meurtre de la chose » et pulsion de mort au service de la vie) est subsumée par la soumission et la dépendance de cet ordre invariant et immuable, dont l’incomplétude renvoie à l’insaisissabilité du réel et à son échappement irréfragable. Ce point aveugle, contenu dans toute construction qui ne peut se passer du signifiant, quoi qu’ on dise, est source de contresens, notamment lorsque le signe est privilégié et qu’il cautionne l’univocité sémantique, censée être détenue par des « savants », réducteurs de la polysémie signifiante et de la signifiance. Et ce n’est certainement pas la multiplication de points de vue différents qui viendrait à bout de l’aporie qu’il indique. Elle est (re)mise en jeu chaque fois que le signifiant est à l’œuvre, et qu’elle tend à libérer de toute réification, et de toute tyrannie des signes, qui objectalisent et objectivent, en mettant en danger l’ex-sistence subjective, issue du décentrement du moi. Dès lors ce dernier, tout comme le sujet, sont indispensables l’un à l’autre : pas de moi sans sujet et inversement ! De même que le réel subsiste et persiste à travers toutes les réalités qu’il engendre, en leur échappant, et en les confrontant à l’indécidable, qui renvoie au ravissement de la polysémie signifiante. Tous ces éléments concrétisent la castration symbolique, qui est le lot commun de tous les êtres parlants, quel que soit leur sexe anatomique, auquel d’ailleurs ils ne sont pas contraints de correspondre ni de s’y identifier pour tenter de résoudre « le défaut de rapport sexuel », qui subsume la féminité. Aussi, même si les femmes sont objectalisées et objectivées pour répondre aux désirs sexuels masculins, selon des normes sociales convenues, il n’en demeure pas moins qu’elles sont aussi désirantes, même si le rapport au désir, de la part de tout un chacun, reste très problématique, d’autant plus qu’il n’y a nul objet prescrit à l’avance, par quelque savoir ou convention sociale que ce soit, qui puisse le combler. Ainsi, le désir précipite la confrontation de chacun(e) avec la Loi : l’interdit de l’inceste, que l’aliénation sociale pervertit, à la grande satisfaction d’hommes et de femmes, qui se refusent d’avoir affaire au désir et à ses contraintes. Mieux vaut alors s’en remettre au surmoi, quitte à faire les frais de sa férocité et rester captif du fétichisme objectal, si prisé par l’aliénation sociale, au service du système d’exploitation capitaliste.

La féminité, effet du manque à être, empêche de recouvrer ce qui a été définitivement perdu, en raison même de la parole. Cette perte fait l’objet d’une nostalgie, laissant accroire à une plénitude ontologique originelle, qu’il s’agit alors de reconquérir à nouveau, pour ne plus désormais la lâcher, d’autant que des idéologues prédicateurs sont là pour soutenir ce genre d’illusions, en répandant autour d’eux toutes sortes d’inepties prédicatives, exclusives du ratage, et partant du désir, dont la sublime créativité se retrouve dévoyée et corrompue. C’est ainsi que « le plus-de jouir », qui advient sur fond de castration symbolique, se conjoint à la féminité pour que le désir, l’autre versant de la Loi, ne cesse de se répéter, sans aucune prescription objectale, respectant de la sorte l’interdit de l’inceste. La féminité, signifiant aussi l’incomplétude du symbolique, permet de ne pas se laisser piéger par les conflits, provoqués par les compétitions mortifères entre constructions prédicatives, prétendant assurer l’être de tous ceux qui y adhérent, jusqu’au sacrifice parfois : certains se convainquent de leur être en faisant triompher une prédicativité qu’ils ont l’illusion d’incarner, pour mieux refouler l’imprédicativité qui la fonde, et qui procède de cette incomplétude du symbolique. Les femmes, qui n’incarnent pas la féminité, loin s’en faut, sont réifiées par les théories prédicatives, « naturalistes », et se retrouvent incluses dans les luttes ontologiques et identitaires. Certaines d’entre elles y trouvent leur raison d’être, en contribuant à suturer le « défaut de rapport sexuel » dont souffrent les hommes : elles vont jusqu’à se sacrifier en s’identifiant au complément qui permet d’accéder à l’unité et à la totalité ontologique masculine. Ainsi, elles réalisent leur être et croient s’être libérées de leur manque à être, c’est à dire de la féminité, à laquelle elles sont tenues, quoi qu’elles fassent et quoi que le groupe social leur apporte en termes de caution et de contagion mimétique. En acceptant de servir d’attribut au service de la complémentarité des hommes et de la leur propre, elles finissent par se heurter à un obstacle de taille, qui rend impossible l’entreprise consistant à suturer le défaut de complétude de tous les êtres parlants. Les illusions, entretenues par les idéologies prédicatives, qu’elles soient religieuses et/ou scientifiques, échouent à triompher du manque à être, malgré les complicités, parfois dramatiques, qui ont lieu entre des hommes et des femmes, haineux de se rendre à l’évidence que ce qui leur fait défaut persiste, et devient par là même un affront intolérable à leur infatuation moïque. Imputer à celles-ci cet échec, autorise certains hommes à dégrader la féminité qui devient avilissante, d’autant plus que certaines sont tentées, de plus en plus, de relever le défi consistant à faire échec à la structure subjective, c’est à dire au défaut structural, propre à la condition des êtres parlants.

Rendre les femmes coupables de la carence ontologique qui marque tous les êtres parlants, est une manœuvre de choix de toutes les conceptions prédicatives, qui ne souffrent pas le manque à être, commun aux deux sexes, et responsable d’un défaut ontologique, d’ordre structural, c’est à dire une « béance causale », qui s’avère essentielle à l’ex-sistence subjective et à ses évolutions. Cette existence, fondée désormais sur la féminité, compromet les infatuations phalliques, que partagent maintes et maintes femmes, qui à l’image de nombreux hommes sont pleines d’elles mêmes. Cette tautologie arrogante et inepte récuse violemment l’articulation dialectique entre le moi (la conscience) et le sujet en tant qu’ils sont distincts, mais jamais totalement clivés (sauf dans les psychoses), puisque l’un ne va pas sans l’autre, sans pour autant que leur division se dissolve dans une unité et une complétude, qui mettraient en péril l’indépassable incomplétude du symbolique, à laquelle chaque être parlant est soumis. Quels que soient les modes de relations entre hommes et femmes, le défaut de complémentarité et de complétude des uns et des autres, perdure en même temps que persiste le désir, qui met en échec toutes les idéologies prédicatives, faisant miroiter sa maîtrise, en le ravalant au niveau des besoins universels, qui ne tiennent nullement compte de la singularité qu’il met en avant : le sujet l’exprime, à travers tous les biais, imposés par le moi et ses liens avec le surmoi, renfort de l’aliénation sociale.

Si l’assignation des femmes à une place dégradée dans les sociétés dites arabes et/ou musulmanes, ressortit à une « faille », comme le profère Houriya ABDELOUAHED, encore faut-il préciser si cette faille, qu’elle définit comme une « faiblesse », correspond à un défaut ontologique lié à l’arabité et/ou à l’islamité, dont diverses lectures rendent compte, et pour quelles raisons socio-historiques, certaines de ces lectures et conceptions, prennent-elles une telle ampleur de nos jours ? Autrement dit, il s’agit de bien spécifier en quoi cette faille, qui procède de la structure même de la subjectivité, en serait déliée ? Et dans ce cas, quelles raisons socio-historiques précises l’éclaireraient, pour qu’elle cesse dès lors de servir de prétexte à des errements idéologiques, dont se repaissent de nombreuses spéculations psychologiques. La place des femmes dans toute société, est liée à la conception de la féminité qui domine les rapports sociaux, toujours organisés de telle sorte qu’ils font croire qu’en groupe, il est plus facile d’atteindre la plénitude ontologique, le mimétisme et l’identification imaginaires aidant. Cependant, si la féminité cesse d’être rapportée à une ontologie et à une essence, de quelque nature qu’elles soient, elle ne se confondra plus avec un quelconque féminisme, dont l’objectif, présenté comme un idéal, consiste à réconcilier une conception de l’Islam avec la modernité occidentale, hissée au rang de modèle imaginaire suprême, en tant qu’elle met en œuvre une raison exclusive de la négation, représentée par l’inconscient. Or si la féminité ne refoule pas la structure, et notamment son défaut essentiel, elle peut alors aider à l’émergence d’un discours, d’un lien social qui redonne ses « lettres de noblesse » au signifiant, qui subvertit toute univocité sémantique, soutenue par des conceptions, dont le caractère absolument bilatère et sphérique, ne les empêche pas de s’opposer et de s’unir pour censurer l’advenue de l’unilatère (identité globale), favorisant un autre discours susceptible de promouvoir une autre raison et partant, une autre intelligence des violences qui pervertissent les rapports sociaux de ces sociétés affublées de l’épithète : « arabo-musulmanes ». Ces sociétés sont loin d’être privées de la raison bilatère qui prévaut dans le monde occidental et met à mal la subjectivité. Elles sont sous le joug d’une telle raison qui accompagne et renforce le discours du maître, en instaurant son univocité et son unilatéralisme tyranniques, non sans l’assentiment et l’approbation des nombreux adeptes de « la servitude volontaire », d’autant plus qu’elle se fait passer pour la seule pourvoyeuse de succès, voire de triomphe sur leur faille maudite, qu’elle « enfume », tout en se gardant d’encourager les efforts pour la « bien dire ». C’est ce « bien dire » dont ces sociétés ont besoin actuellement, et de façon urgente, car il n’y a que la fiction pour dire la vérité. Elles ont déjà eu affaire, dans leur histoire, chacune à sa manière, à des bouleversements et à des basculements discursifs qui montrent l’impact essentiel du signifiant sur les constructions/déconstructions des réalités différentes et successives, procèdant de conceptions, toujours porteuses d’un impensé, qui tend à refouler l’échappement comme faille, et son « immaîtrisabilité », quel que soit le despotisme mégalomaniaque des pouvoirs qui prétendent le dompter. Cette faille met en évidence en fait la féminité, qui subvertit la raison dominante, laquelle rabat et identifie le sens qu’elle privilégie avec le signifié, au point de réduire considérablement la polysémie, qu’elle écarte de manière très souvent brutale et violente. L’écart que le signifiant instaure par rapport au signifié, correspond à l’écart ou à la faille par laquelle l’échappement se produit, remettant ainsi en jeu la signifiance, qui ne représente une « faiblesse » qu’aux yeux des passionnés de l’infatuation du moi, funeste pour le sujet. L’urgence consiste à conférer à la féminité sa juste dimension, celle qui répond à la nécessité de l’interdit, imposée par la fonction paternelle, et qui permet par là même la déconstruction de conceptions hostiles à l’inconscient, c’est à dire à l’altérité, élevée désormais au rang d’une composante essentielle de la structure subjective, née de la « mort de l’être », et salutaire pour chaque existence, qui la métaphorise sous la forme d’un manque à être perpétuel, éternel. Convoiter toute raison qui met en échec la structure subjective, revient à rencontrer à terme tous les négateurs du sujet, qui collaborent, chacun à sa façon, de manière explicite et/ou implicite au négationnisme, et à son développement. Les méfaits des islamistes se situent dans le sillage des idéologies dominant « l’Occi(re)dent », qui sont intéressées exclusivement par le conservatisme fétichiste des moyens de suturer la faille, inhérente à la féminité, et par l’exclusion de la négativité féconde de la logique de l’altérité, sous-tendue et développée par l’inconscient. C’est en mettant en jeu cette raison de la mise en continuité, que se dessineront les possibilités d’éclosion de discours et de liens sociaux qui pourront contrevenir à l’ordre mondial, tenu de mains de fer par des puissances, dont les pouvoirs mortifères ne s’embarrassent pas de considérations éthiques : les mensonges d’Etat accompagnent « allègrement » « l’humanitairerie de commande », toujours prête à l ‘emploi pour dénoncer certain(e)s sceptiques de « l’humanisme démocratique », qui affirme haut et fort vouloir le bien de tous les humains, dès lors qu’ils acceptent de piétiner leur subjectivité , et surtout de ne plus penser que selon les cadres de formatage que le « monde civilisé », veut bien « partager » avec eux. C’est sous le prétexte de cette « solidarité », que certains « camelots » de la psychanalyse, s’adonnent au commerce de « sous-produits freudiens », recyclés et adaptés au niveau intellectuel de ces sociétés considérées comme archaïques, qu’il s’agit toujours de civiliser, « généreusement », et en tenant compte de leur « arriération ». C’est à l’image de ce qui se passait durant les « fastes » périodes coloniales, pendant lesquelles il fallait « civiliser les sauvages », en les évangélisant notamment, que des islamistes s’adonnent à l’ islamisation de sociétés, pour les dominer et les écraser, en fonction d’ intérêts qu’ils dissimulent et taisent de manière perverse.

De la même façon, des idéologues de la psychanalyse, recrutés surtout parmi des convertisseurs illettrés, secondés par leurs supplétifs autochtones, répandent comme le nec plus ultra du discours analytique, les versions les plus adultérées de l’inestimable apport freudien, voire lacanien. Au despotisme et à la tyrannie qui font florès dans ces sociétés, viennent s’ajouter, sous prétexte de modernité, des inepties psychanalytiques, qui renforcent la raison bilatère, pourvoyeuse de conceptions prédicatives, mettant en péril la subjectivité, et finissant par rendre le DA complice de l’ordre social et des pouvoirs politiques qui le mettent en place. Le ravalement du DA à une « psychologie de bazar », qui entrave et met en échec les épiphanies du sujet, à travers les formations de l’inconscient, défait le travail critique, qui consiste à restituer au vide sa place centrale, notamment à travers la prise en compte et la mise en œuvre de cette dimension essentielle de la subjectivité : la présentification de l’absence, qui montre bien que ce n’est pas parce que quelque chose est absent, que cette absence n’ a pas d’effets, ni de retombées tangibles.

La NAHDA (Renaissance) tant attendue par lesdites sociétés, qui l’appellent de leurs vœux, se traduit chaque fois par une régression (cf. le fameux « Printemps arabe », soutenu par certaines puissances « occi(re)dentales, et son retentissant fiasco), qu’il s’agit d’analyser à partir des discours que génèrent certains bouleversements socio-politiques, censés réaliser un progrès quant à la réorganisation même des liens et des rapports sociaux. Il me semble que cette prétendue « renaissance » doit se garder de privilégier les emprunts à des discours qui surestiment les prédicativités, fondées sur la seule raison bilatère. Malgré la diversité des productions que celle-ci génère, dans le but de suturer la faille ou la faiblesse ontologique de certaines populations « maudites », elle tend à exclure l’asphéricité, caractéristique de la subjectivité. Il s’agira alors plutôt de passer au crible de la raison, intégrant l’imprédicativité liée au signifiant, toutes les conceptions idéologiques promettant la fin du manque à être, lesquelles n’ont pas manqué d’échouer, sous prétexte qu’elles n’étaient pas dotées des connaissances scientifiques, modernes, détentrices du monopole de l’obturation du défaut constitutif des êtres parlants, défaut entendu comme déficience et/ou de déficit, appelé à disparaître en tant qu’il fait obstacle à la jouissance phallique. C’est plutôt à l’aune de la dépendance du symbolique et de l’assujettissement au signifiant qu’il sera possible de déconstruire tous les « montages institutionnels » (Pierre LEGENDRE) marquant les différentes périodes, qui ont jalonné l’histoire de ces sociétés, ayant appartenu auparavant, pour la plupart d’entre elles, à l’Empire Ottoman, dépecé par les puissances occidentales, très intéressées à son déclin. Ainsi, il est possible de distinguer et d’articuler les différents temps de l’Histoire, sans les confondre, en vue de réactiver les écritures des « romans fictionnels » de ces organisations sociales, sans nostalgie aucune d’un prétendu âge d’or, qu’il s’agit de ressusciter et/ou de recouvrer pour alimenter les fadaises idéologiques, chauvines et nationalistes, de même acabit que celles qui ont cours au sein de la modernité « occi(re)dentale ». Aussi, l’islamisme criminel et totalitaire na-t-il rien à envier à cette dernière ! Il en est même un appendice et une excroissance, dont le totalitarisme sémantique vise la censure de la signifiance en tant qu’elle met en jeu la féminité, qui s’oppose radicalement à ce qu’un signifiant puisse se signifier lui-même, et de ce fait, fasse appel à un autre pour s’en soutenir, sans pour autant que le signifié –malgré la signification produite- soit enfin maîtrisé. La fonction signifiante ruine effectivement les illusions de contrôle et de maîtrise de l’indécidable, entretenues par la détention d’un ou de savoir(s) à prétention prédictive et prédicative, tendant de surcroît à faire échec à la « lalangue », entendue comme matrice transcendant toutes les langues, quelle que soient les ressources et les richesses qu’elles recèlent. Le neurologue Lionel NACCACHE illustre, à sa façon, et de manière exemplaire, cette fonction signifiante dans son ouvrage « Le chant du signe », notamment à travers ce qu’il appelle les « accidents de collision sémantique », c’est à dire les erreurs d’interprétation du signe, qui ne proviennent pas du signe lui-même mais de sa lecture. Ces « troubles » sont des manifestations de la subjectivité, qui évite à la conscience une funeste réification, en « succombant à la tyrannie des signes ». Lionel NACCACHE nous invite à « ré-enchanter les signes », autrement dit à nous intéresser à leur polysémie, qui procède du signifiant, avec lequel la collusion est constante, même si elle tombe dans l’oubli, via le refoulement (secondaire).

Le totalitarisme réificateur, promoteur de l’univocité sémantique, fomente des tautologies « débiles » (à deux dimensions, exclusives l’une de l’autre, pour éviter d’avoir affaire au signifiant), qui peuvent à un moment donné désarticuler les pulsions de mort et de vie, libérant les premières pour mettre à mort réellement, et s’opposer aux efforts de déconstructions et de reconstructions, respectant l’ordre symbolique, essentiel à la vie, c’est à dire à « l’ex-sistence » (la vie établie et édifiée une fois pour toute sur le manque à être) . La modernité qui consiste à se libérer de la dépendance de l’ordre symbolique, génère inévitablement des théories néfastes et mortifères, prônant une médiocrité intellectuelle, qui gagne d’autant plus de terrain, qu’elle stimule le mimétisme et l’adhésion à différentes idéologies prédicatives, les plus simplistes et les plus pragmatiques, sous couvert de pluralité et de diversité. (cf. l’éclosion et la multiplication tragi-comiques de « coaches », virtuoses de la prédicativité, en tous genres, et dans tous les domaines).

Les questions, soulevées et élaborées, à partir de la clinique, exigent des lectures rigoureuses et fondées en raison. Elles permettent de mettre au jour des problématiques susceptibles de mieux éclairer et élucider ce que les idéologies, au service de l’aliénation sociale, ne cessent « d’enfumer » et d’enténébrer. Ainsi, en distinguant l’individu du sujet, le DA peut contribuer à définir la citoyenneté : alors que l’individu ne cesse pas de croire à l’image qu’il se fait et donne de lui, comme s’il la construisait seul, de manière isolée, il tente par là même de se déprendre de ce qu’elle comble et dissimule, à savoir une altérité, que certaines manifestations parviennent à révéler et à mettre au jour. Toutes les facticités imaginaires ne doivent être ni dédaignées, ni méprisées : elles s’avèrent nécessaires à leur évidemment- même, qui permet de construire un nouveau « je » et un nouveau « nous », non plus déterminés par une opposition hostile à l’altérité (la sienne propre, intime et celle qui concerne l’autre, l’étranger), mais assis sur la reconnaissance continue et incessante de l’ordre symbolique, qui doit faire autorité et loi, sans mettre en danger la communauté dès lors que le défaut et la faille sont mis en avant et en valeur. De telles clarifications favorisent de nouvelles inscriptions dans les rapports sociaux, qui peuvent être alors reconfigurés et redéfinis de manière inédite. Elles contribuent par là même, à partir de la subversion des institutions, aux élucidations du concept d’Etat-nation et de tous ses pervertissements, inhérents aux fonctions qui lui sont dévolues par le système d’exploitation capitaliste, d’autant plus identifié à la liberté et à la démocratie que ses opposants, partageant sa logique fondamentale, n’ont pu déboucher finalement que sur un totalitarisme despotique, brutal et violent.

Fabriquer la loi à partir de l‘impossibilité qui marque la jouissance phallique et fait de l’interdit le garant d’un plus de jouir, devient une gageure, bénéfique à la démocratie, dès lors que la signifiance est prise en compte et respectée. Celle-ci est en vérité inséparable de celle-là ! Ainsi, il n’est pas déraisonnable de penser la place du défaut et de l’impossibilité du rapport sexuel dans l’organisation des rapports sociaux, et leur prise en compte par le Droit et l’Etat qui s’en réclame.

Incriminer seulement l’Islam dans le sort qui est fait aux femmes, consiste in fine à tomber dans le piège de ceux qui prétendent incarner, cette religion, et imposent leurs lectures, mises au service d’une idéologie totalitaire, qui prolonge les exactions de la « soft barbarie capitaliste », et dissimule de manière éhontée leurs accointances, voire leurs complicités, favorables en dernière analyse aux différents pouvoirs despotiques et tyranniques en place. C’est pourquoi, même s’il faut dénoncer et condamner l’usurpation par les djihadistes du corpus musulman, rester enlisé dans une logique exclusivement bilatère, pour les combattre, revient en définitive à partager la même raison que celle qu’on croit mettre en échec.

La condition des femmes dans les sociétés arabes et/ou musulmanes ne date pas d’hier, et n’est pas tributaire du seul Islam, qui est loin d’uniformiser ces communautés, tant leurs différences et leurs particularités locales sont importantes, malgré leur recours commun au Coran et à sa langue. La langue du corpus religieux, aussi « sacrée » soit-elle, n’exclut pas les langues spécifiques, au grand dam de certains Arabes paranoïaques, qui la fétichisent et la violent par là même, en la déliant du signifiant et de la « lalangue », qui la détermine en faisant valoir la dimension de ce qui lui est définitivement insaisissable, à savoir Dieu en tant qu’il n’offre à aucun être parlant, le pouvoir d’imposer un quelconque signifié. La perversion sociale consiste précisément à faire échec à ce Dieu, qui renvoie chacun et chacune à son manque à être, alors qu’il est le Seul et l’Unique à en être préservé. La féminité, comme place constitutive de la structure subjective, dénie à quiconque le pouvoir prétentieux de détenir le signifié, et l’imposer à d’autres êtres parlants, tous soumis à une humilité, due à cette condition irréversible et indépassable. En soumettant tout parlêtre à l’identification de Dieu à l’exception et à l’unicité absolues, la féminité se trouve induite en tant qu’elle signifie le manque à être essentiel, dont personne ne peut triompher, mais qui est à la base d’un effort constant, destiné à renforcer et à consolider ce qui ne cesse d’échapper aux êtres parlants. Ainsi, Dieu, comme je l’ai déjà écrit, est un nom du réel, en tant qu’il met en œuvre chez chacun(e) un impossible, nécessaire à l’émergence de possibles, qui l’intègrent tout en respectant les limites qu’il impose de manière radicale et irrévocable. Il est la métaphore du vide, omniprésent grâce à son absence. C’est pourquoi il soulève des questions intéressant la paternité, et plus précisément la fonction paternelle en tant qu’elle s’articule avec la féminité, en nouant la nécessité et la contingence, mises en jeu par l’inconscient. Ainsi définie, la paternité se distingue fondamentalement du patriarcat, et des formes diverses qu’il peut prendre dans des sociétés différentes.

L’explosion, à travers le monde, des idéologies funestes et mortifères, nourries par l’islamisme djihadiste, a montré que les crimes qu’elles commettent et justifient actuellement, existaient déjà dans des sociétés, marquées par la présence en leur sein de courants politiques et idéologiques correspondant à un rapport des forces sociales qui penchait en faveur de conceptions féodales, claniques et rétrogrades, voire réactionnaires, en raison, croit-on, de l’analphabétisme et de l’ignorance des « masses », ou des peuples. Comme si la méconnaissance, c’est à dire le refus de ne rien vouloir savoir, ne concernait pas ceux-ci, et ne pouvait pas déterminer leur(s) choix. Ils peuvent accepter un ordre social, participer à sa légitimation et à sa justification, en acceptant de partager et de se soumettre à des idéologies différentes : la religion musulmane, comme toute conception idéologique, engendre différentes lectures et interprétations, dont certaines , malgré leur pervertissement, deviennent, non seulement acceptables, mais dominantes, tout en soutenant le pouvoir hégémonique de certains clans féodaux, qui sont à l’initiative de ces corruptions logiques et sémantiques. Être victimes de ces derniers, n’élimine pas la responsabilité de tous ceux qui ont contribué, de près ou de loin, à leur mainmise sur le pouvoir. La lutte à mort, menée par l’islamisme djihadiste contre l’Occident et les mécréants de tous bords, ne sert qu’à dissimuler son adaptation et son assimilation à la sauvagerie du capitalisme, qu’il cautionne et renforce en y prenant part activement : beaucoup plus qu’au Coran, il est soumis aux « lois »  de ce système d’exploitation des corps : il les « presse », et les élimine, tant ils sont –et se laissent aussi- réifiés et objectivés, au titre de marchandises monnayables et corvéables à merci. Quant à la modernité « occi(re)dentale » capitaliste, elle montre à foison ses énormes capacités d’adaptation et de soutien à des structures sociales de type féodal, instaurées et imposées par des potentats sanguinaires. Elles réussissent, grâce à la « servitude volontaire », induite par des nationalismes béats, intégrant aussi bien la religion, à endiguer tout mouvement de contestation, qui aurait l’audace théorique et politique de proposer une véritable rupture avec la logique implicite, qui conjoint les despotes et leurs opposants.

Après les luttes de libération menées contre les colonialismes occidentaux, on peut se demander pourquoi le désenchantement, les régressions sociales, économiques et culturelles, ont précipité, dans certaines sociétés, l’émergence de conceptions mobilisant la religion, sous la férule de certaines forces sociales, tout acquises, par ailleurs, à la modernité occidentale, par leur adhésion totale, « corps et âme », à la mondialisation capitaliste. L’Islam devient alors le leurre idéologique préféré, qui voile l’assujettissement intégral à cette perversion planétaire, laquelle a tout intérêt à dissimuler les complicités et les soutiens qu’elle apporte aux forces rétrogrades « nationales », qui participent et collaborent à ses projets, sous prétexte de développer et de moderniser, non pas les peuples de ces sociétés-là, mais leurs supplétifs zélés et dévoués, qui maintiennent sous leur joug ces derniers. Captifs de l’illusion qui leur fait croire qu’enfin, grâce à leurs maîtres, détenteurs du pouvoir d’accès à la jouissance phallique, ils viendront à bout du manque à être, un grand nombre d’entre eux acceptent de faire d’abord allégeance aux lois les plus ensauvagées du marché, et si besoin, exhiber leur obéissance à un Dieu, totalement subordonné au fétichisme de l’argent, et exhibé, pour faire accepter par ceux qui souffrent, l’ordre socio-économique et politique instauré. Aussi, imputer au seul Islam la cause de la condition sociale réservée aux femmes dans les sociétés qui s’y réfèrent, ressortit-il, à mon sens, à une prise de position idéologique et partisane, oublieuse de la diversité et de la richesse intellectuelles des courants mystiques, inspirés par cette même religion, et issus de lectures et d’interprétations différentes du Coran. Si, à certains moments de l’Histoire, des conceptions prédicatives, sphériques peuvent triompher, grâce à des contextes économiques et politiques favorables, elles ne peuvent mettre à bas d’autres lectures, plus fidèles au signifiant, et qui peuvent à terme, faire émerger progressivement l’imprédicativité, faisant écho de la sorte, à la féminité, qui consacre la dépendance irrévocable de tout être parlant à l’ordre symbolique, lequel transcende toutes les organisations sociales, quels que soient leurs fondements et leurs références idéologiques. Toutes les conceptions à visée prédicative, prétendent suturer la « béance causale », qui permet à chaque être parlant d’exprimer sa singularité, distincte de l’individualité et de l’identité imaginaire qu’elles prônent et développent, pour mieux entraver l’avènement du sujet. Or, il n’y a de singularité que si le sujet, comme négation du moi, est respecté ! Et, même si certaines constructions paraissent s’opposer entre elles, elles finissent toutes, malgré leur antagonisme manifeste, par se mettre au service de l’aliénation sociale, consolidatrice de « l’illettrisme ». Le respect de la lettre consacre définitivement l’aliénation signifiante en tant qu’elle met en évidence constamment l’altérité intime, sous la forme de S (Ⱥ) (signifiant du manque dans l’Autre), qui rend la transcendance du vide, subversive, « père-verse », voire « divine », et transgressive aux yeux des fanatiques du bilatère, qui luttent – parfois jusqu’au « sacrifice » – pour affirmer et défendre son caractère intégral, exclusif de son fondement signifiant.

En conclusion, et pour nourrir un débat -indispensable à la précision de la place accordée à la subjectivité, au sens freudien du terme-, je soulignerai que le « progressisme », généreux, béat et indigent, s’inscrit davantage dans le discours hystérique, toujours gros de dangers, menaçants pour le sujet. Les formules lapidaires, comme celles d’un Kamel DAOUD qui affirme qu’ « il n’y a pas d’émancipation dans la soumission » sont dangereuses : en l’occurrence, la soumission dont il veut affranchir ses concitoyen(ne)s, victimes d’une conception idéologique totalitaire, à laquelle certain(e)s adhérent volontairement, n’est pas analysée sérieusement, notamment par rapport aux ressorts subjectifs complexes qu’elle implique, individuellement et collectivement. Il loue, par ailleurs, et à raison, les bienfaits de l’écriture, qui, selon lui, «repousse la mort ». Il en est de même pour la lecture, car l’une et l’autre subsument « le meurtre de la chose », qui consacre la prééminence du signifiant. La position de cet écrivain, et le discours qu’il mobilise, le conduisent à mettre en évidence sa méconnaissance de la soumission de tout être parlant à l’ordre symbolique, dont il dépend de manière définitive et irréversible. Les slogans plus ou moins spectaculaires et les bonnes intentions affichées, peuvent comporter les prémisses de catastrophes individuelles et collectives, et s’avérer à terme, ravageurs. Faire équivaloir l’aliénation signifiante ou symbolique à l’aliénation sociale, entretenue par des rapports sociaux qui refusent cette dépendance, ressortit à une entreprise idéologique pernicieuse, qui fait miroiter que  la suture de la « béance causale » qu’elle « vend » est meilleure que celle à laquelle elle s’oppose, et qu’elle rejette plus ou moins violemment. Lorsque la « modernité occi(re)dentale » ou la « soft barbarie capitaliste » est appelée à la rescousse pour soutenir la suture idéalisée à laquelle elle est identifiée, elle « dégaine » ses armes humanistes pour mieux mettre à bas l’inconscient et le sujet. La « liberté », de type paranoïaque, qu‘elle agite ne souffre d’aucune façon l’incomplétude due à la dépendance irrévocable du symbolique, qui fait échec à toute promesse – aussi généreuse soit-elle – de suture de ce défaut ontologique : le manque à être , qui trouble et perturbe toutes ces idéologies, fussent-elles antinomiques et antagonistes.

Critiquer un ordre social parce qu’il se montre incapable, malgré ses promesses, d’assurer la plénitude et la complétude de chacun, sans tenir compte de sa singularité, revient en dernier ressort à maintenir sans relâche l’illusion de la jouissance de l’unité indéfectible du moi, alors que la structure subjective le soumet à une impossibilité, qui noue la division à l’ex-sistence, selon le principe logique de « l’une pas sans l’autre ». Cette ex-sistence, inhérente au décentrement du moi, est animée par l’énergie, par le souffle constant (libido) que procure le vide, issu du manque à être en tant qu’il représente la source des pulsions, lesquelles en procèdent tout en le confirmant comme indépassable et intarissable.

Enfin, pour changer d’horizon et m’éloigner quelque peu de tous ces errements idéologiques, réfractaires à tout évidement, tant ils renforcent l’aliénation sociale, grâce à leurs « fonctionnaires » hiérarchisés, dont le moi est hypertrophié, je retrouve, avec une grande satisfaction, sous la plume de Werner HEISENBERG, dans son Manuscrit de 1942 (P.37), une approche, issue de la physique, et qui met en valeur une méthode, intégrant implicitement la logique de l’inconscient :

« L’agencement de la réalité que nous cherchons, dit-il, doit progresser de l’objectif vers le subjectif. Aussi doit-il commencer avec une partie de la réalité que nous pouvons poser dans une entière extériorité par rapport à nous et où nous pouvons faire entièrement abstraction des méthodes à l’aide desquelles nous parvenons à une connaissance de son contenu. Mais au sommet de l‘agencement se tiennent, comme dans l’esquisse de Goethe, les facultés créatrices à l’aide desquelles nous transformons nous-mêmes le monde et lui donnons forme. On se tromperait si l’on comprenait ici le mot de « subjectif » au sens où il s’agirait par exemple en partie, dans les régions supérieures, d’états de choses qui n’existeraient que dans notre sentiment, ou que pour des hommes déterminés, ou encore d’un genre quelconque de réel imaginaire. Ce qui est visé par le mot « subjectif » n’est en aucune manière la simple apparence (…). Chacune de ces régions contient au contraire pour une très grande part des connexions qui se laissent objectiver de manière complète. Par le mot « subjectif » on veut seulement indiquer qu’il n’est peut-être pas possible, dans une description complète des connexions d’une région, de faire abstraction du fait que nous sommes nous-mêmes partie prenante de ces connexions ». (C’est moi qui souligne).

                                                                                                 Amîn HADJ-MOURI

                                                                                                       31/07/18