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B.LAURIE – Introduction au colloque Psychothérapie Institutionnelle

 

 

 Comment Traite-on au mieux les différents ?

 

La PI nait dans l’après-coup de la 2nde GM et d’un des socles majeurs des horreurs qui l’ont caractérisée: le rejet de la différence et de l’altérité dans son extrémités la plus folle: l’extermination (du différent).
L’extermination des agités comme traitement non plus du trouble éprouvé par l’un de nous mais comme traitement du nous: c’est l’épuration des différents dans l’ordre social. 

Un « différend », comme avoir, relève parfois: du conflictuel, de la discorde. Le différent est aussi est surtout la condition du « Je(u) commun »: « le Je, comme Un« .  « Avoir un différent » signifie alors: exister comme sujet. 

La psychiatrie, dans son histoire –histoire de la folie à l’âge classique (Foucault)- s’est montré pervertie par cet ordre social qui se cure des différents: façon de signifier qu’elle n’en a cure (qu’elle ne s’ens oucie pas), au sens d’une dénégation… De fait elle cherche à dénoncer la différence.
La psychanalyse, elle, se fonde de la re-connaissance du différent; différent caractérisant l’avoir commeseulesaisie possible pour le sujet en extension. Ce qui ressort de l’être, en intension, ne saurait se savoir, pour chacun, que depuis: les objets, les avoirs qui passent, notamment dans ce qui se dit.
S’il y a à reconnaître, c’est que ce (ça)n’était plus connu, restant insu.
Le trouble relève donc de la négation de ce qui fait essence pour le sujet, du fait de son aliénation à l’Autre.  

Judith BUTLER (in Giving an account of oneself – 2005) souligne ce paradoxe pour le sujet de ne pouvoir émerger comme tel sans les constructions normatives qui lui pré-existent et participent de ses fondations ET de la nécessité de se trouver rejeté de la place que nous assigne le monde social. Autrement dit: Aucun sujet ne se trouve jamais là où on l’attendrait… Là où d’autres, qui feraient communauté, voudraient bien le trouver (Et il y en a, si on les cherche, on finit par les trouver: c’est-à-dire qu’un différend éclate).
C’est cela que l’aliénation sociale: une place impossible pour le sujet.
L’aliénation signifiante(et non « l’aliénation mentale » que l’on retrouve dans le vocabulaire de la PI) correspond à aliénation à l’Autre qui donne au sujet, ainsi divisé, la condition de son existence.  

 

L’interrogation émergeant de ces constats dans l’après-coup-douloureux de la 2nde GM, est de dé-finir comment une institution ne serait plus le lieu d’individus pris dans des pratiques prédéterminées. Ce « prédéterminé » qui ressort de l’ordre médical, ce mode déterministe de « l’assurance tout risque » des procédures et des évaluations (que l’on connait trop bien aujourd’hui) finit par être goûté à la sauce du menaçant par les soignants ou les éducateurs (guérir, éduquer, diriger = métiers impossibles, selon Freud) qui ne connaissent pas ce qu’ils risquent à ne pas faire comme prévu par le Big brother: « Si vous ne faites pas comme prévu, alors…(??) ». 
Bref le formatage (ce qui peut signifier: tout effacer/ effacer l’histoire – cf. ORWELL) annoncé, ouvre la porte à toute paranoïa moïque. N’est-ce pas cela que le jeu du symptôme, que ce déballage d’un moi qui se voudrait tout puissant, en négation de l’aliénation à l’Autre –condition d’existence du sujet?  

Les références normées du formatage nourrissent l’illusion d’une réponse facile, toute faite, à ce qui fait impossible lorsqu’il s’agit: d’éduquer, de soigner ou de gouverner. 

 

A travailler avec des « dérangés » -en tout cas avec ceux qui jouent ce rôle sur la scène du je commun- on se trouve un moment donné, soi-même embarrassé, dérangé par « l’étranger », c’est-à-dire: par celui qui appellent à la reconnaissance des étrangetés qui nous habitent (das Unheimliche). 
Le ressort de notre action, si l’on veut insuffler de quoi lever le trouble, est de donner ce qui ressort du désir et qui appelle en l’Autre ce que je ne saurais dire.  
Voilà pourquoi il n’y a que de l’Un que doit survenir de la définition, singulière celle-ci.  

 

 

Comment l’institution soutient-elle la démarche du praticien dont l’ambition est cet impossible: guérir/soigner?… Comment l’aide-t-elle à alléger ses prétentions au confort et à la facilité pour donner toutes leurs places aux failles et au désir? 
Et comment le praticien soutient-il cette institution dans son ambition, peut-être folle, qui est celle de vouloir faire entendre (faire – se faire = dialectique de la pulsion) les « in-entendables », les « incasables »? 
  

 

Comment traite-on au mieux les différences?  

 

Exemple du traitement du « racisme », dans notre culture française…  

Dans une culture de la déploration des meurtres de la colonisation, de ceux la Shoah, tout verbe qualifiant la couleur de peau, ou dénommant l’appartenance à un ensemble culturel est devenu tabou.
Le mot race lui-même est devenu tabou laissant comme seul possible l’usage du mot racisme lequel fait écho à cet autre mot: « ostracisme » (bannissement de la cité pendant 10 ans, décidé par l’assemblée publique – Grèce antique). Le mot race est devenu tabou car il reviendrait à traiter un homme comme on traiterait un animal. Comme si cet usage supposait qu’on serait alors incapable d’en dire plus… Comme si cela supposait la négation de la subjectivité quile différencie de l’animal. On peut pourtant dire d’une personne qu’elle a la peau noire, tout en laissant place à l’inconnu du discours qui participe à sa subjectivité.
Il ne faut pas dire « arabe, juif, noir, beur », dans n’importe quel contexte. Entre soi (de soi à soi), on peut parler ainsi mais désigner « le grand blond » et « le grand noir » en société ça ne se fait pas… Ces termes-là ont été bannis de la cité (ostracisme)… C’est le racisme du racisme. L’entre soi est pourtant relatif à l’abolition des différences et à la ségrégation que ce combat contre le racisme prétend dépasser.
De rendre tabou certains mots, les moralistes voudraient nous faire croire qu’ils rendraient impossibles certains usages.
C’est pourtant bien le contraire qui se passe. Au plus on interdit le dire, au plus on renforce la bêtise du ségrégationnisme et l’entre soi des ségrégationnistes… Ainsi, se déploie le retour du refoulé : fascisme politicien, réification du singulier (diagnostic etc.), marchandisation de l’échange, etc.
C’est aussi favoriser la négation de l’histoire de chacun que de refuser de nommer ce qui participe à la désigner. 

 

Il semble qu’il y ait une terrible confusion entre la reconnaissance des différences – lesquelles sont bel et bien nécessaires- et l’exclusion des différents(exclusion dont on devrait se passer).
Confusion ou trouble de l’ordre symbolique propre à la folie. Cette folie se rapporte à la psychose sociale: c’est-à-dire à l’obligation insidieuse d’usages communs et à l’interdiction du reste. 

Ce qui s’entend dans la folie de l’ordre social c’est, derrière ces différences d’apparat, une négation de la différence essentielle -celle inscrite au corps- à savoir : la différence des sexes… Appui réel structurant la relation du sujet ; en tant que jeu du Je à l’Autre 

 

La psychose sociale se rapporte à ce qui devrait faire vérité pour tous, au nom de la bonne morale, de la bonne cause, de la bienséance, et cela dans la négation de ce qui fonde le chacun participant à ce « tous ».
Ce « chacun »témoigne du Je commun. La seule chose que l’on ait en commun, fait que quoi que l’on fasse, on ne peut pas tous s’entendre (ou se comprendre, ou se mettre d’accord, si vous préférez). Nous avons tous en commun la différence. 

 

Dialectique : 

JE                                 AUTRE
comme                      comme
UN ——————→ PLURIELLE (Féminin, pendant de l’Unarité)
S1                                     S2 

 

Reconnaitre ce commun, c’est reconnaître la seule égalité qui soit (au-delà des prétendues égalités sociales et de leur pendant réel, négativé : les inégalités sociales).
Cette égalité semble avoir été entendue dans les démarches de la PI… Dans la possibilité que chaque Un de l’institution puisse y prendre part (aux décisions des règles de l’institution notamment).  

Tous égaux sauf peut-être le « médecin-chef » qui semble entretenir une certaine incarnation du père. Est-ce nécessaire ?… Quant à considérer qu’une « constellation transférentielle » puisse être constituée par les soignants qui permette de remettre en « un morceau » tout ce qui ressort d’un sujet « morcelé »… Comme si ses extensions permettaient de tenir son intenSion. Voilà encore l’illustration d’une illusion nourrie de négation de la béance structurale (Intension –bord/béance–extension). 

C’est dire qu’il y a ce qu’aucun autre que le névrosé/psychotique ne pourrait faire à sa place : assumer la logique de la pulsion et le renoncement qu’elle suppose.
C’est aussi bien renoncer : à toute assurance de prévision, de prévention des risques, etc. Une institution ça connait bien des ratages : des passages à l’acte aux conséquences irréversibles, des conflits délétères etc. Le tout restant de savoir ce que chacun fait de ces ratages. 

Les conditions de l’émergence de la PI étant posées, le constat des désillusions des pratiques qui s’ensuivirent étant reconnus, reste à se mettre au travail. 
 

J’en appelle à ceux qui interviendront au cours de ces journées à dépasser les constats par le témoignage de leur propre mise à l’épreuve des aléas de la logique pulsionnelle. 

 

 

Benoit – 20 octobre 2017