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B.LAURIE – Prendre soin n’est pas sans agressivité

Prendre soin n’est pas sans

 

En arriver en position de psychanalyste n’est pas sans lien avec l’histoire de celui qui s’y trouve. Cela suppose, bien entendu qu’il se soit mis suffisamment au travail de dénouage (ce que signifie « analyse »), pour prétendre au discours de l’analyste. Plus encore, cela suppose la caractérisation du Désir subjectivé chez lui, comme l’expression d’un désir de .
Après Freud, un psychanalyste sait l’impossible de guérir (autant qu’il est impossible d’éduquer ou de gouverner), mais il ne cède pas sur ce désir. C’est que l’impossible n’empêche pas de s’y essayer en tant que cela produit ses effets. Et quels effets ! Puisqu’il s’agira précisément de traverser l’impossible de jouir jusqu’à plus jouir (cf. l’élaboration lacanienne autour du « plus-de-jouir » ).
Ce désir de aura supposé le désir que l’autre, le soigné, satisfasse le premier par sa guérison ou par une représentation incarné de ce qu’on dénomme « la santé ». « Il a l’air d’aller mieux ». Face à cela, le psychanalyste se trouve dans une position paradoxale. Si l’aller mieux d’un proche aimé est aussi est une revendication chez celui qui l’aime, il ne pourra pas en être le cas au sein de la relation supposée par la cure psychanalytique. Le paradoxe c’est qu’il s’agisse bien d’une relation d’amour, mais celle-ci ne suppose d’autre paiement de l’analysant à l’analyste, que celui notamment matérialisé par l’argent. Il n’est pas question de se leurrer par l’attente d’une satisfaction en tant que cette attente précisément fait l’objet de l’analyse ; analyse de transfert.

Ce qui se transfert, je le soutiens aujourd’hui encore plus qu’hier (cf. ma série d’article sur « se donner : corps et âme ? »), c’est l’objet du don. J’ajoute « don » là où Lacan le dit : « objet de l’Autre ». C’est dire qu’il suppose le Désir. Et rappelons-le : il suppose la haine. Freud nous fait remarquer, à plusieurs reprises dans ses écrits, que l’amour est précédé voire formé par la haine. Cela, explique-t-il : parce que l’objet émerge comme détaché ; comme une perte. Il nous revenait mais le voilà parti : ce que représente l’absence de la mère. Absence qui initie la symbolisation que Freud illustre avec le « Fort-Da ».

Avec « Malaise dans la culture », Freud pointe cette haine comme constitutive de la pulsion sous forme de destructivité/agressivité, dont il nous coûtera d’avoir à l’inhiber pour faire civilisation/culture. Entendez-y qu’elle reste, en bien des occurrences, insue. L’agressivité est partie du sujet

 

 

L’agressivité semble inévitable. Elle est là, prête à s’y délivrer. Précisément vers et depuis l’autre ; objet représentant l’Autre comme construction subjective.

Il n’y a pas à douter de l’occurrence du narcissisme sur ce point, en tant qu’il fait fonction, comme intension. Ce qui se trouve alors en extension est un acte qui, depuis l’agressivité qui s’y identifie, porte la marque de la culpabilité. Coupable d’avoir franchi un interdit, lequel aura été imprimé comme condition de la relation à l’Autre ; comme condition d’amour. A ce titre, la condition de l’existence de l’Un au sein de la civilisation à laquelle il s’apparente (dont il a parenté) est de savoir rester aimable ou de ne pas donner les conditions d’un désamour à ceux qui se seront substitué à la mère, objet d’amour véritable.

Ne pas donner à son prochain comme on se donnerait à soi-même (cf. ce que Freud lit de ce devoir religieux: « Aime ton prochain comme toi-même », in Malaise dans le Culture), équivaudrait à le perdre. Alors le risque qui aurait été de perdre (de) soi ce que l’on aura donné, devient finalement le risque de perdre de l’Autre à ne lui avoir pas donné.

Ainsi, le don devient gain.

Encore faut-il que ce don ne soit pas sacrifice : que l’on ne s’y trouve ni perdu ni y avoir renoncé à ses désirs. Car le Désir ne saurait s’exprimer mieux que par la voie de ces désirs subjectifs et apparemment égoïstes. C’est précisément ici que se joue l’agressivité : là où se trouve dénoncé le Désir en tant qu’il est lui-même condition d’existence.

Si l’un dans le couple reproche à l’autre de ne penser qu’à ses propres plaisirs, il projette sa propre agressivité (en l’indiquant chez l’autre) et si l’autre revendique son droit à ses propres plaisirs, au détriment de ceux du premier, il incarne la position de l’agresseur.

La condition de la civilisation est intimement liée à la condition de l’individuel car l’écart vif entre les deux se nomme Désir. Ce Désir est une tension perpétuelle entre la part narcissique et son pendant dialectique : l’Autre. On peut aussi bien dire, que c’est là la position du sujet.

Et cet écart qui fait entre-deux (entre l’Un et l’Autre), est aussi la position de l’agressivité. C’est la tension. Ou, pour s’y retrouver dans le langage de la : la Pulsion.

La pulsion c’est ce qui laisse in-tranquille. Freud l’a ainsi définie dès le départ de ce qu’il en aura élaboré. C’est une tension interne continue cherchant, par le principe de plaisir, à se trouver diminuée, via un objet de satisfaction.

Or, l’impossible de sa satisfaction (« aucun Not, aucun objet d’aucune satisfaction », dixit Lacan) est précisément porté par cette tension de l’Un à l’Autre. Aussi la retrouve-t-on dans le couple d’amour, qu’il soit couple conjugal ou couple enfant-parent, etc. Elle s’y illustre par le combat de chacun des protagonistes pour en tirer le plus de cette relation sans pour autant tuer l’autre de l’amour. Si Je tue l’Autre, Je n’existe plus (étant entendu qu’exister c’est : être-hors).

Tirer le plus à soi est une prétention aussi paranoïaque qu’elle est moïque ; c’est-à-dire : prétention du Moi (cf. L’agressivité en Psychanalyse, LACAN 1948). C’est précisément le lieu où la tension du Je à l’Autre s’exprime comme une agressivité. La Pulsion, Freud hésite à peine à la définir comme la coexistence d’une tendance à la destruction/haine et d’une tendance à l’amour/ la sexualité. Et entendons-y la pulsion sexuelle comme une pulsion destructrice. C’est la seule et l’unique : la Pulsion. Une tension constante haine-amour, l’objet ayant pris existence comme objet de haine puisque : objet séparé / objet de privation.

Voilà, ce qui, en fin de compte lève le voile sur ce qui motive Freud à déterminer la castration comme le Roc sur lequel buterait toutes psychanalyses. A dénouer toutes les défenses, angoisses et fantasmes en Je dans ce qu’en exprime le Moi, s’y dénonce la prétention à foutre à mal (mâle) la castration. A ne jamais trouver le repos dans la relation à l’Autre, à s’y trouver toujours et encore et finalement désigné imparfait, insuffisant, mauvais, la tentation est grande de balayer ce qui de l’Autre nous est rappelé comme un impossible : être autant l’Un que l’Autre plutôt que de ne rester encore et en corps que sujet bloqué entre l’Un et l’Autre ; assujetti à cette condition d’existence.

L’agressivité, comme elle s’exprime pour un animal contre un autre animal qui pourrait autant que lui vouloir bouffer l’autre (donc lui), trouve là toute sa place : à défendre un pré carré pourtant indéterminé, non localisable, constamment en mouvement. C’est cet indéterminable qui concerne le sujet du langage, en tant qu’il s’y confronte à l’impossible d’une satisfaction pourtant déterminante pour son existence, en tant qu’elle le meut par la voie du Désir. Comme une bête, il devrait se battre, mais métaphoriquement. Ce pour le bien de ce qui le / ce qu’il soigne.

 

 
2 décembre 2020

 

  1. AECF LILLE
    Salut Benoît, Merci pour ton texte intitulé : « Prendre soin n’est pas sans agressivité ». C’est parce qu’il est discutable, notamment à cause de certaines des formulations que tu as choisies, qu’il peut ouvrir un débat, d’autant plus fructueux qu’il peut donner l’occasion à de nombreuses voix de frayer différentes voies, susceptibles de proposer des analyses pertinentes des rapports que tu abordes. Je te livre ici mes premières réactions. Prendre soin de quelqu’un qui se plaint, qui souffre –dit-on- d’un trouble subjectif, exige de celui/celle à qui est adressé et confié ce dernier, d’expliciter la demande qui lui est attachée, et dont le sens a priori est univoque : que le trouble disparaisse par quelque moyen que ce soit ! Pragmatisme oblige. Or toute clinique, digne de ce nom, s’appuie sur une théorie qui implique un discours, à partir duquel celui/celle qui le détient au titre d’un savoir, -nommément le/la thérapeute-, est censé (e) en prendre soin, d’abord en « soignant » sa propre lecture de ce qui lui est présenté, qui fait souffrir et dont le /la porteur (se) se plaint. De plus, si le trouble est adressé à une institution, il est immédiatement soumis à une sordide « tombola », compte tenu de la diversité et de la variété des approches qui y sévissent, sans pour autant que leurs fondements y soient explicités, au bénéfice du soin Ne pas prendre soin de sa propre lecture, et s’atteler à bien la soigner est, pour moi, le premier indice de l’agressivité que tu évoques. Celle-ci est liée –et aggravée- lorsque , malgré le charme et la séduction réciproques du « souffrant » et de « son  thérapeute », c’est bien le sujet, incarcéré dans le trouble –devenu symptôme, conformément à la nosographie- qui se voit condamné pour longtemps. Cette complicité, cette duplicité de l’un et de l’autre, sont les principaux ferments de l’agressivité contre le sujet, que ne souffrent ni l’un ni l’autre. Elles sont cependant à la base de l’empathie qui, comme modalité transférentielle imaginaire, fait échec à la structure du sujet, et à l’altérité qui le constitue. Cette altérité, cet Autre, c’est l’inconscient qui est aussi bien en jeu dans le symptôme. Malgré sa nomination qui se référe au savoir sémiologique classique, le symptôme « subjectif » conserve et réserve son « secret », qu’il a noué, et dont il présente une des faces qui le constituent. L’univocité sémantique dans laquelle il est enfermé, censure l’expression d’autres éléments qu’il a organisés, d’une façon qui ne convient pas au moi, et qui est dénoncée par lui. Cette censure organisée par la relation soignant-soigné, aggrave donc l’agressivité dirigée contre le sujet. Cet Autre est perçu comme menaçant et inqiétant, tant il est étranger au moi, et « fauteur de trouble(s) ». Pas question de se familiariser avec lui, lui qui est pourtant commun et garantit la singularité ! Tel est le mot d’ordre de toute idéologie qui veut le bien de tout un chacun ! Privilégier le bilatère en ne retenant qu’une univocité sémantique, exclut d’autres voies, parce qu’elles renvoient à l’unilatère, fondateur de la structure du sujet. Défendre à tout crin le bilatère en le clivant de l’unilatère est source d’agressivité, laquelle est toujours tributaire de considérations théoriques. Pas de pratique clinique, ou autre, sans théorie et inversement, n’en déplaise aux adeptes du pragmatisme ! La résistance est très forte contre cette instance déstabilisatrice de l’équilibre « psychique » que représente le sujet. Les tenants de la « belle âme », dans un élan confondant de générosité, vont s’acharner à renforcer et à « cadenasser » de plus en plus toutes les « formations de l’inconscient » qui malmènent les théories bilatères, d’autant plus fausses qu’elles excluent l’unilatère qui les fonde. L’agressivité se critallise alors dans cette résistance contre la signifiance pour qu’elle « reste lettre morte ». Ainsi, le symptôme échappe à la déconstruction, qui pourrait libérer, à partir du savoir qu’il renferme, la vérité qu’il détient, au grand dam du moi et des idéologies qui le soutiennent. Cette déconstruction se transforme en persécution dès lors que le moi, instance paranoïaque conjoignant patients et thérapeutes, se voit délogé de la place qu’il s’arroge, en vue de faire échec au sujet en réduisant toute formation de l’inconscient à un dysfonctionnement biologique ou « biopsychologique ». L’agressivité contre le sujet caractérise le pervertissement de la relation soignant-soigné et tous savatars. Elle a pu être mise au jour et en évidence par le discours analytique. Or l’éthique de ce dernier, de plus en plus bafouée par l’hygiénisme et l’aliénisme triomphants, a de plus en plus de mal à être opérante, au point que la cure analytique elle-même s’est largement dégradée pour devenir une opération de conversion idéologique, destinée à « écraser » le sujet, cet « empêcheur de tourner en rond ». Combien de ceux et celles qui optent manifestement pour la psychanalyse vont s’ingénier à choisir des analystes, capables de bien les préserver et de les protéger avant tout de l’inconscient et de toutes ses conséquences, à charge pour eux et elles d’adhèrer aux idéologies de leurs « mentors » ! Je reste à ta disposition, et à la disposition d’autres intéressés (es) pour reprendre tous les aspects de ce texte, qui ne seraient pas assez explicites. Bien à toi. Amîn 10/12/2020