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Commentaires à partir de « Politique du corps et de l’écriture » – B.LAURIE
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Commentaires à partir de l’ouvrage de Politique du et de l’pour le groupe « Vers une écriture… »

J’ai écrit ce texte comme un commentaire non exhaustif de l’ouvrage de René LEW à destination de collègues de CMPP souhaitant mettre en place un petit groupe d’enfants pour lesquels le cadre classique de l’entretien à deux ne semble pas adapté (en considérant notamment leur usage particulier de la parole, et du langage plus généralement…). J’y donne ma lecture des concepts abordés, en parallèle des écrits de René LEW. Il m’a semblé intéressant de le partager ici, auprès de lecteurs et auditeurs de René LEW. Je vous invite à me faire part de vos critiques et lectures différentes de l’ouvrage.

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Dans ce commentaire, toutes les phrases entre guillemets sont issues de l’ouvrage de René LEW. Le reste est un commentaire prenant appui sur l’ouvrage en question.
 
 

Le langage est au fondement du narcissisme primordial. C’est dire qu’il est la cause de l’émergence du sujet dont la caractéristique est d’être inclus dans ce langage. Cela signifie également qu’il participe au refoulement primordial lequel correspond au renoncement à « l’être-Tout ». Ce qui est refoulé c’est l’être ou ce qui correspondrait à un corps pur ; un corps non subverti par le langage. Le corps subverti par le langage correspond au sujet habité par des représentations lesquelles habillent chacun de ses regards sur le monde. De ce fait, il n’y a de regard que subjectif et chacun détient ses vérités propres (subjectives).

L’écriture fait trace de refoulement

La parole s’appuie de l’écriture en tant que « structure d’enchainement » : « tout signifiant à venir et advenu refoule son prédécesseur ». Aucun signifiant n’existe indépendamment des autres : chaque signifiant est rattaché à d’autres auxquels il est référé. L’écriture fait « trace de refoulement ». Par exemple : chacun donnera une définition différente d’un même réel. Chacune de ces définitions participera à effacer une partie des autres, au moment de son énonciation, sans pour autant effacer le lien qui les rattache entre elles. Il n’y a aucune définition parfaite ou aucune façon  parfaite  « d’être » malgré les nombreuses références possibles à « la norme ». Ce qui serait parfait, ce qui engoberait tous les possibles, a cette caractéristique de ne pas être à la portée du sujet tout en étant inclus dans sa structure, en tant que « signifiant du manque ». C’est cela que l’on nomme le phallus. Le phallus est le signifiant du manque.

 

L’identification à l’Autre

Le phallus, comme signifiant du manque, renvoie à l’impossibilité pour le sujet d’avoir prise sur l’objet de sa jouissance : c’est un objet dont l’essence est de toujours échapper. C’est l’objet a. L’impossible relation du sujet à l’objet a correspond au Réel. Cet impossible renvoie à une « nécessaire identification du sujet à l’Autre » (laquelle correspond à l’ordre symbolique). Autrement dît, chaque confrontation à l’objet, dans le Réel, renvoie au manque fondamental (à savoir qu’il n’y a rien ni personne qui puisse éteindre mon désir puisque chaque objet se montre toujours insuffisant à me satisfaire). Aussi, l’objectif de l’analyse sera de passer d’une identification à l’objet de jouissance à une identification à l’Autre : cesser de se prendre pour ce qui serait toujours apte à satisfaire l’Autre et renoncer à une résolution possible de ce qui anime l’existence du sujet : le désir.   Chercher à se passer de la parole ou de l’écriture correspond à la négation de ce dont on ne pourrait se passer puisque nous sommes inscrits dans cette logique où chaque tentative de se définir nous renvoie à une autre tentative, etc. C’est ce dont il s’agît lorsqu’on parle de « structure d’enchainement ». Le propre des définitions c’est de ne jamais en finir avec elles. Il n’y a pas d’arrêt possible à une identification donnée (identification d’objet) : c’est cela qui fait mal dans le symptôme. Chaque écriture, quelle qu’elle soit suppose une lecture et « toute lecture est déjà réécriture ». « Personne n’est exactement jamais d’accord avec personne sur tel concept, sur telle phrase à « (re)lire », sur telle fonction du texte à expliquer .». L’équivoque est ce à quoi mène toute parole ou écriture et que cherche à éviter celui qui se montre inhibé, car il y a là la marque de la castration. Autrement dît : je ne saurais être (ce qu’il faut, ce que je voudrais, etc.) car il y a toujours un bout qui m’échappe. Il y a dans mes productions, quelques choses qui m’échappent et qui n’émanent pas de moi ; qui semble ne pas m’appartenir. Ce qui échappe est représenté par cet Autre que le sujet s’est lui-même construit. Cet Autre est une référence à tout ce qui échappe et qui suscite le désir. Freud disait : « Il n’y a d’identification du sujet qu’à coller à ses relations d’objet abandonnées ». Il pointait ainsi, cette tendance à chercher à ressembler à ce(-ux) que l’on aime.

 

Ca passe par le corps

Le corps est un « littoral » entre le Réel et le symbolique au sens où il fait frontière de passage entre ces deux registres. Il permet que ça passe. On peut déjà souligner ces évidences : pas de parole sans langue,  pas de regard sans les yeux… Même si cette parole, ce regard (etc.) sont davantage que la chair: ils posent un plus sur le Réel. « Comme la lettre, le corps annule le signifiant, tout en s’en faisant le porteur. » « La lettre s’établit entre vide et plein, comme caractère, et entre identique et différent, comme littoral. » Il y a dans la lettre un caractère de fixation du signifiant. Comme nous l’avons souligné plus haut, il n’y a de signifiant que rattaché à d’autres signifiants : l’un renvoie toujours à d’autres, si bien que l’on n’a jamais fini de parler ou d’écrire. Bref, le propre du signifiant est sa fluence. A la fois, « l’instance de la lettre » , cette fixation du signifiant (la lettre comme obstacle), est nécessaire pour cette fluence car, sans elle, il n’y aurait pas de passage d’un signifiant à un autre. C’est cette logique de passage que défend l’élaboration à laquelle invite la pratique psychanalytique. De la même façon, il y a passage par le corps, lequel joue autant comme fixation que fluence. C’est en cela qu’il est littoral : il constitue un point d’arrêt par lequel passe le signifiant. « « En substance », le corps exprime ce que le sujet ne dit pas directement et son « expression » est elle-même à interpréter de façon signifiante comme un dessin d’enfant. » Cette interprétation correspond à un « faire passer ». Il ne faut pas interpréter avec la prétention de trouver le « bon sens » de ce qui a été exprimé mais il faut se servir de l’interprétation comme d’un levier à cette fluence du signifiant : pour encourager le sujet à ne jamais s’arrêter à un sens.   La lettre « façonne le corps », en tant que « lettre de change entre somatique et psychique » : « un lettrage inscrivant de l’Autre ». Le corps est subverti par la dimension signifiante du sujet qui est la nôtre : le petit d’homme, qu’il le veuille ou non, qu’il parle ou non, qu’il nie cette logique ou non, est pris dans cette aliénation du sujet. Il fait avec. Le corps habite/est habité par le langage qui le façonne. Ce langage le rappelle à son désir, c’est-à-dire : à une logique qui dépasse celle du besoin. Ce qui manque ne correspond pas uniquement au besoin vital. La manque est aussi et surtout rattaché à l’Autre lequel représente le lieu de ce qui manque et que je désire. Ainsi, la pulsion pousse constamment le sujet en quête de l’objet du désir et cela le dépasse puisqu’il tend sans cesse à trouver l’introuvable (objet de satisfaction) et parce que cette logique pulsionnelle, au même titre que le langage qui l’habite, le précède. « Le sujet s’y trouve à la fois défini par la réponse qu’il donne à ce qui s’impose à lui et s’y trouve, malgré lui, emprisonné. » L’enfant souscrit forcément à quelques signifiants restreignant « l’ensemble des signifiants possibles », puisqu’aucun ne saurait s’habiller de tous les habits possibles… Ainsi, la lettre fait obstacle à la fluence générale des signifiants en l’arrêtant sur une signification et en soutenant celle-ci dans sa matérialité. » Stimuler le travail d’élaboration psychique chez un enfant c’est l’amener à exprimer et, ce faisant, à faire passer les significations. C’est aussi l’amener à passer par des points de fixations identificatoires dans un certain se prendre pour. Le jeu vient asseoir ce qu’il en est de la vérité : « une vérité s’y joue dans la fictivité ». Ces points de fixations, par lesquels le sujet est amené à passer durant l’élaboration psychique, révèlent le paradoxe de l’écriture dont l’objet est de rendre accessible la signifiance (c’est-à-dire la fluence des signifiants) en passant par des effets de fixations qui rendent inopérante cette signifiance. « L’écriture est un mode de signifiant qui prend corps -et de même du corps à l’écrit : le corps est un mode de signifiant qui a valeur d’écriture. » Il y a un passage constant de la (S1), de ce qui pousse sans cesse à mobiliser des signifiants, à des « incarnations » de cette fonction au travers de signifiants (S2), d’images, de lettrages ; autant d’objets que l’on peut dire littoral/littéral. Ce passage constant de la fonction à l’objet est une réversion constante entre le comblement et l’évidement. Ainsi, par le biais de l’écriture « la signifiance « vitalise » ou « anime » le corps. ». De la sorte, le corps n’est pas juste « chair » ou « charogne strictement réelle ».

 

Quand l’imaginaire psychotise

L’écriture va bien au-delà de la lettre : elle produit : de l’imaginaire, du fantasmatique, du plus-de-jouir. Ce plus-de-jouir est une référence à la plus-value (Marx) en tant que production qui échappe à tout comptage. Ces productions ne valent pas en elles-même mais dans leur relation d’échanges entre elles. C’est aussi rappeler qu’il ne saurait y avoir de sujet sans objet ni de sujet sans relation d’objet. Autrement dit : il n’y a pas de l’Un sans l’Autre. « Il n’y a donc de vérité que dans ce déplacement de savoir d’un sujet à l’autre. Il n’y a de vérité que variable : varité du symptôme (Lacan) ». Cela nous invite à rappeler que l’inconscient, l’insu (comme le nommait Lacan en traduction du terme allemand unbewusst), correspond à l’amour. C’est parce que le sujet est habité par l’amour et que cela tient son existence qu’il est aux prises avec : de l’Autre, de ce qui échappe, et de l’insu. L’inconscient est comme un « entre deux » : pas seulement entre deux sujets, mais entre deux signifiants, et mieux : « entre le registre signifiant de l’Un et celui de l’Autre sans commune mesure.». Ce qu’il y a entre deux signifiants c’est ce qui fait fonction et ce qui fait lien entre eux : ce qui pousse à toujours signifier plus car une part échappe toujours dans ce qui est signifié. « Le signifiant nous échappe doublement : selon sa raison d’être et selon notre manière d’en rendre compte ». C’est ainsi qu’une chose et son contraire peuvent être conjointement vraie ou fausse. C’est cela la logique de l’inconscient : une logique de l’indécidable. Comme nous l’éprouvons en pratique, dans la cure, lorsqu’il nous est demandée une vérité, un savoir arrêté, une conviction sur un savoir-faire, un comportement à adopter… Nous sommes bien appeler un moment à décider, à trancher… Cependant chaque décision prise amène à mieux se tromper… A se tromper de la meilleure façon qui soit, car chaque décision, dans le renoncement qu’elle a provoqué, nous appelle à prendre encore d’autres décisions prenant la place des précédentes… Voilà ce que soutient la mise en mot, la mise en objet (notamment avec les matériaux que sont la peinture, la pâte à modeler, etc.). L’imaginaire nous demande de trancher car une image en exclue une autre. Ce que soutient la psychanalyse va à l’opposer de cet imaginaire : c’est « le paradoxal dans lequel on ne peut pas vivre purement et simplement » du fait de cet imaginaire. « La fonction pulsatile du discours » nous met face à des vérités contraires. Pour illustrer ce paradoxe, revenons en à notre pratique institutionnelle où nous sommes appelés à poser un diagnostic, à partager des verbes communs pour définir ceux à qui nous avons à faire. Par exemple, on parlera vite d’enfant « autiste » pour résumer : une certaine impression face à un enfant, un certain regard porté sur lui… Or, nous restons face à un sujet qui exprime bien plus et qui présente bien des facettes ne s’intégrant pas dans une définition exclusive de toute histoire singulière. Ainsi, le moins a une fonction dans le discours psychanalytique : il a une fonction d’évidement. C’est une véritable invitation à en dire plus et autrement, jusqu’à ne plus reconnaître l’habillage initial de son discours. En cela, il s’oppose à la logique psychotique qui est une logique binaire du « qui a tort ou qui a raison » ; une logique qui exclue le tiers en tant qu’instance de l’incertain. « Chaque facticité psychotise », comme le dit René LEW. Chaque tendance à arrêter la construction signifiante sur :un savoir, un fait ou une vérité, psychotise, en ce sens qu’elle obture ce que suppose l’inscription dans le langage et qui équivaut à une certaine incertitude.

 

L’écriture, la production

Il importe de ne pas identifier la lettre à l’écriture. La lettre est plus « politique comme objet » ; c’est un « devoir dire une vérité sur les choses » (je souligne ce « une »). A l’opposé, l’écriture reste subjective non sans lien avec la politique qui s’effectue plus au travers du style (celui du sujet) qu’au travers de la lettre (objet). « Pour restituer au sujet ces restes d’écriture et dans le même temps faire produire à son discours des « données » inattendues, le psychanalyste participe du concept de l’inconscient (…) sur le mode de la part extensionnelle de la paire ordonnée (fonction en intension  → (fonction en intension  → fonction en extension)) ». L’analyste valorise la transcription de l’objet comme réel (en extension) au symbolique, à la signifiance (en intension). C’est-à-dire qu’il valorise ce qui, dans l’objet, renvoie à la fonction signifiante du fait que cet objet, cette lettre n’est que ce par quoi passe le sujet pour signifier et pour produire. De fait, ce sont ses productions qui seront le contenant d’un « quelque chose de plus », voué à le surprendre lui-même ; le plus-de-jouir. Par cette voie, le sujet est amené à renoncer à l’objet de jouissance qui a prétention à mettre fin à tout désir. Il s’agit de sortir d’une logique où l’Autre serait unique responsable de toutes frustrations. En ce sens, la castration, et l’incertitude de la réponse au désir, l’absence d’objet de satisfaction déterminé, permettent une plus-value. Puisqu’il y a du trou et du vide, je ne peux que produire du plus…   Ainsi y a-t-il pour le sujet (ce sujet que l’on encourage dans la pratique), deux façons de se mettre en jeu : _ D’abord « en s’annulant dans l’orgasme » ( en considération de la jouissance comme impossible). _ En « se multipliant au travers de ses œuvres qui sont exactement les objets transcrivant son existence ».   La fonction signifiante est insaisissable en soi, sauf par les objets (notamment les paroles) qu’elle produit. L’écriture, comme acte a sa raison énonciative (cette fonction insaisissable), avant de s’exprimer comme écrit. Cet écrit est un objet ; il objectalise la signifiance en acte. C’est un objet métonymique (en tant qu’il tente de « tout dire » ; de « tout contenir ») et un déchet : car il est destiné à chuter, insuffisant qu’il se révèle être (vue sa prétention initiale à tout dire). Cependant, cet objet, cet écrit peut participer à la production d’un plus (plus-de-jouir) : il n’est alors plus inscrit dans une logique prétentieuse consistant à se débarrasser de l’Autre. Il n’est alors plus question de trouver les bons mots qui feraient taire toute contradiction. Au contraire, comme plus, il pointe : une différence, un autre regard possible. C’est cela qui est salvateur dans la production artistique : aider à ce que les regards ne soient plus sclérosés. En cela, l’écrit participe de l’effacement régulier et organisateur du signifiant : de sorte que les signifiants passent. L’écriture est « un écart qui fait trace » (ou « une trace qui fait écart »). L’écriture nécessite une ré-énonciation constante pour ne pas se réduire à un objet hors-sens. La tentative de celui qui écrit afin de « toucher juste et d’en être touché lui-même » se perd. D’où l’échec qui se manifeste dans le symptôme : une faille s’y manifeste (un écart).

 

Conclusion : la cure.

La psychanalyse vise, dans « un mouvement de déconstruction et de construction » à faire cesser la censure (qui participe au refoulement) comme « barrière radicale et psychotisante »  empêchant le lien entre la fonction signifiante et ses effets que sont les objets produits et sans cesse renouvelés… La psychanalyse vise à considérer cette censure pour ce qu’elle est : une « barrière de contact de l’inconscient au préconscient et du préconscient à la conscience ». L’interprétation a un côté fixant et se trouve elle-même censurante mais elle aura fonction pour l’analyste de réintroduire une dialectique effective ; une dialectique qui permette d’introduire un écart dans les productions de l’analysant, en l’amenant à déconstruire ses productions. Autrement dit, il s’agit de toujours soutenir une part qui nous échappe dans ce que nous disons et produisons. Avec les symptômes, se manifestent les tromperies de l’identification à l’objet ; à l’objet du désir de l’Autre : quand on se fait tel que l’Autre nous désirerait inconditionnellement (ce qui reste impossible, voire : fou). L’objectif est de « traverser ce symptôme » en utilisant les failles, les voies de passage. Autrement dit, c’est avec ces quelques choses qui clochent qu’on parvient à réintroduire du jeu puisqu’elles appellent : à un changement, à une remise en question… A une ré-écriture.   « Au premier degrés de la cure c’est le contenu du discours qui compte » – c’est-à-dire le passage par des mises en objet (déterminations dans les paroles et autres productions) de la fonction signifiante. « Au second degrés, c’est cette fonction de la parole qui compte (…) Dès lors, c’est du sujet qu’il s’agit comme support (et métaphore) de la parole ».

Benoit Laurie – Avril 2016.