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Film CMPP

Jean SIBEUD, Directeur médical du CMPP Henry WALLON et Justine PLUVINAGE cinéaste, ont réussi à concrétiser le projet de réalisation d ‘un film sur le CMPP.
Ce projet, important à mes yeux, a suscité quelques réflexions et interrogations que traduisent les textes ci-joints.
La cinéaste, Justine PLUVINAGE, ayant refusé de rendre publics ses écrits, je me contenterai de publier les miens sur le site de l’AECF-lille. Il va de soi que je reste à la disposition de quiconque souhaiterait les discuter et/ou préciser leurs contenus.

Chère Justine PLUVINAGE,

Jean SIBEUD m’a remis un exemplaire de l’écrit que vous proposez pour la réalisation de votre film sur le CMPP H. WALLON, et je vous en remercie. Pour ma part, j’accepterai d’être interviewé : pour cela je préfère d’ores et déjà vous donner des précisions quant à ma façon d’aborder la spécificité du symptôme subjectif, et celle de concevoir l’institution dite soignante, en l’occurrence notre CMPP. Une interview n’a de valeur que si elle s’inscrit dans un effort de « bien dire » autant les questions que les réponses. J’espère que ces informations vous serviront à préparer et à étoffer vos questions. Mon objectif vise à dissiper les divers enfumages médico-psychologiques qui dévoient la référence au discours analytique, tout en chronicisant, voire en aggravant ledit symptôme.
Je vous livre donc mes réflexions, et j’espère que certaines répondront à votre écrit préparatoire à la réalisation du film.

Il s’agit pour moi de contribuer à ce que le CMPP devienne un lieu de déstabilisation du discours universitaire, allié de l’aliénation sociale qui ne supporte pas la dimension subjective, au point d’alimenter allègrement la funeste confusion entre sujet ( dont l’unité est fondée sur la division) et l’individu (comme son étymologie l’indique, qui se croit indivis, autonome et souverainement libre). A ce catéchisme métaphysique et subjectiviste, qui laisse accroire à une opacité mystérieuse de la subjectivité, et feint de tenir compte de l’inconscient, s’ajoute le recours à des notions pillées au discours analytique, et qui n’ont plus rien à voir avec la logique qui les sous-tend. La captation des concepts psychanalytiques et leur détournement sémantique (c’est le cas par exemple de la structure qui devient synonyme d’essence, réifiée et objectivée par des symptômes), finissent par les adapter insidieusement à des conceptions idéologiques, notamment médico-psychologiques qui font miroiter des formes de prédicativité, exclusives de la signifiance inhérente au primat accordé au signifiant, et partant au manque à être. C’est d’ailleurs exactement de la même façon que procèdent une Marie LE PEN, et d’autres « modérés » aussi bien, lorsqu’ils critiquent les désastres causés par le capitalisme financier, alors que leur projet politique réel est fondamentalement identique, voire plus funeste que celui auquel ils feignent de s’opposer, de façon plus ou moins spectaculaire, pour bien souligner leur hystérie réactionnelle, voire réactionnaire.

Pour revenir au CMPP, il n’est qu’à entendre les confusions non élucidées –parce que non travaillées à la lumière de la dimension subjective- sur ce qu’on entend par réalité et par objectivité. S’appuyer sur cette dimension subjective, revient à accorder le primat au signifiant qui permet de définir sérieusement ce qu’on peut entendre par réalité. L’extériorité de celle-ci qui lui confère son objectivité est une illusion, dès lors qu’on se rend compte qu’une telle réalité dite extérieure, est perçue par un individu qui la découpe et l’organise selon son fantasme, qu’il méconnaît mais qui lui permet de lui donner un sens, pourtant interrogeable malgré le caractère de vérité qu’il revêt. Ainsi, grâce à ce sens, distinct de la vérité à laquelle il pouvait se laisser identifier, la réalité cesse d’être objective et entraîne avec elle ce qui lui échappe, et qui permet de la modifier, voire de la transformer complètement en l’intégrant. Ce qui lui échappe (ce qui est indicible et n’est plus préétabli de manière religieuse) fait partie intégrante d’elle même et n’apparaît que lorsqu’elle est relatée et rapportée. Il n’y a ni « indicible », ni « impalpable » a priori, sauf dans les conceptions religieuses, et certaiement pas en psychanalyse, qui met en évidence l’ « extimité » de la réalité en tant qu’elle ne se réduit ni à l’extériorité (objectivité), ni à l’intériorité (subjectivisme), mais qu’elle procède de la mise en continuité (moebienne) de l’une avec l’autre, sans exclusive. En résumé, pour qu’on puisse parler de réalité, même extérieure, il faut qu’un être parlant la fasse exister en la relatant, en la rapportant. Elle n’existe pas en soi, de manière absolue. Aussi son essence constitutive nous échappe-t-elle. Et le fait de la rapporter montre l’écart irréductible (constitutif de la dimension subjective ou « béance causale » qui « foire » dans les psychoses) entre cette essence et ce qui en est rapporté. Cette impossibilité est contenue dans toute construction de réalités et spécifie la structure qui nous détermine en tant qu’êtres parlants. C’est d’ailleurs cela que nous enseigne FREUD lorsqu’il trouve dans le mythe d’Œdipe une fiction, une construction fictionnelle, à même de métaphoriser cet impossible qui caractérise définitivement la structure subjective, et qui est toujours implicitement exprimé, quel que soit le contenu et le sens de ce qu’on énonce. Tenir compte de sa présence en tant qu’il est absent, facilite le travail de déconstruction d’un symptôme qui s’acharne en général à le combattre en le niant ou en le démentant. Bien avant lui, SPINOZA avait bien remarqué, dans son Ethique (II,35) que : « Les hommes se trompent quand ils se croient libres, car cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions mais ignorants des causes qui les déterminent ». L’ignorance qui marque ces causes peut susciter des savoirs prétendant à leur maîtrise, mais ils butent toujours à terme sur une impossibilité d’obturation de la « béance » qui, en leur échappant, montre qu’elle les engendre et les remet en question. L’incommunicable en soi disparaît et devient tributaire du communicable en tant que l’un est logiquement lié à l’autre, et en procède. La prise en compte de cette dimension (« dit-mension » LACAN) fait consister le réel comme impossible. Elle contribue à nous libérer des idéologies psychanalytiques perverses, qui renforcent l’aliénation sociale en faisant passer la paranoïa de l’individu pour l’assomption de la subjectivité. L’unanimité autour de l’éradication du manque à être et de l’imprédicativité (défaut radical d’attribut pour s’assurer de son être), favorise les consensus qui compromettent l’inconscient et aggravent l’illettrisme généralisé, recherché par l’aliénation sociale. Elle peut aboutir à une uniformité exterminatrice du désir en tant qu’il témoigne magistralement du manque à être, dont simple la mention peut faire disensus, voire casus belli. Au lieu de choyer le disensus, fondé et élaboré à partir du primat accordé au signifiant, tout ce qui peut rappeler cette référence essentielle à l’inconscient, la crispation groupale et clanique se met en place. Aussi, invoquer la radicalité du manque à être, devient-il un acte « terroriste », dont la violence menace l’intégrité paranoïaque de ceux (et celles) qui croient que leur savoir et la statut social qu’il leur donne, les sauve définitivement de la castration symbolique qui les fait « parlêtres ». Aussi, plutôt que de s’enrichir de cette condition, ils préfèrent se contorsionner pour affubler la subjectivité de caractères plus ou moins mystérieux, dotés d’une opacité insondable, à la mesure des efforts qu’ils font pour ne rien savoir de la « béance causale » et des liens que les symptômes mettent en place avec elle. Cette opacité, conjuguée avec la « passion de l’ignorance » favorise les enfumages de toutes sortes, qui sont sans cesse démentis par le parlêtre, à travers et grâce à ses symptômes, qui mettent en grande difficulté les spécialistes en conversions idéologiques, dispensateurs de sens, dépris de la signifiance, qui entretient et maintient l’irréductibilité de l’écart entre le signifiant et le signifié. Cette structure permet l’articulation entre les réalités (métaphores : mises en scèene et en forme de ce qui échappe) et le réel (métonymie :échappement et ratage) et amène la psychanalyse à « traiter des énoncés faux et irréfutables » (LACAN) en ramenant toute réalité dite objective à une construction fictionnelle.
L’enkystement et l’enfermement dans un entendement qui, renforcé d’un savoir, ne veut absolument rien savoir de la cause qui détermine les êtres parlants, aggrave le symptôme en accentuant la méconnaissance qu’il comporte à travers la quête d’un savoir idéal qui l’ affranchira et le libérera de cet impossible, en le faisant recouvrer son illusoire liberté et son autonomie souveraine, qui risquent au contraire de mettre en péril sa subjectivité, même si son adaptation à l’ordre social et à l’aliénation sociale, est « gagnée ». Face à ce genre de demandes, le CMPP doit aussi être un lieu de passage entre la « passion de l’ignorance » et la « docte ignorance », qui concerne d’abord et avant tout ceux qui doivent se déprendre de la « folie de guérir » pour intégrer dans leurs lectures du symptôme cette dimension subjective, pertubatrice des efforts humanistes d’obturation et de suture de la « béance causale ». Aussi, n’avons-nous pas à être frileux quant à la prétention de guérir. L’arrogance paranoïaque peut prendre de faux accents de modestie en maintenant l’idée que la guérison revient à éradiquer l’impossible. L’humilité, due à l’inconscient, impose que, si le symptôme a sa raison d’être, c’est parce qu’il contient des questions sur ce réel et ses rapports avec le manque à être , la complétude et ses objets, ainsi que leurs possibilités de jouissance phallique, et bien d’autres interrogations, qu’il s’agit de faire parvenir à un niveau de « bien dire » tel qu’il ouvre l’accès à leur élucidation et à la construction de réponses qui satisfassent le sujet (la négation de l’individu).

Au CMPP, il s’agit d’abord de se déprendre des théories médico-psychologiques, quels que soient leurs déclarations de modestie, en les soumettant à un examen critique rigoureux, à la lumière de la logique moebienne, la seule qui respecte l’inconscient en tant qu’il admet la raison classique pour envisager son dépassement, et non point son éradication. Alors que cette dernière refuse farouchement son défaut et son dépassement. Ainsi, elle est mise en œuvre dans les conceptions médico-psychologiques qui considèrent que la guérison consiste en le recouvrement de la liberté, de l’autonomie et la souveraineté de soi-même, c’est à dire à une aggravation de la paranoïa, adaptée à la raison qui convient aux normes, mises en vigueur par l’aliénation sociale à un moment donné de l’histoire d’une société. Or, si la psychanalyse guérit, c’est parce qu’elle assure l’advenue du sujet et toutes ses conséquences concernant la dépendance du signifiant, l’incomplétude du symbolique et la castration inhérente au manque à être, qui impliquent la structure déterminant le parlêtre et qui ne cessent d’être dénoncées, certes de façons différentes, névrotiques, psychotiques ou perverses par le symptôme. La guérison psychanalytique n’a rien à voir avec l’édulcoration du manque à être. Elle n’a rien à voir non plus avec l’apport de vertus apaisantes pour supporter la radicalité et l’irréversibilité de la division du sujet et l’intransigeance de la « béance causale », desquelles les idéologues humanistes veulent protéger leurs semblables, quitte à les soumettre encore davantage à la débilité ambiante, pendant qu’eux-mêmes se vautrent dans une infatuation qui aggrave leur illettrisme. C’est pourquoi un souci majeur dans la prise en charge des enfants réside dans la mise en place de la manière la plus appropriée pour qu’ils se réapproprient leur symptôme, afin qu’ils le subjectivent et l’intègrent dans des fictions qui sont construites par leurs propres soins et à leurs propres frais. Ainsi, leur demande n’est plus travestie ni confisquée par les autres qui confondent le bien qu’ils fantasment pour eux-mêmes avec celui que les enfants sont sont capables de construire pour eux-mêmes, sans pour autant qu’ils trahissent les adultes, notamment les parents avec lesquels les relations d’amour ne sont pas évidentes. D’où leur évidement grâce au transfert, qui doit contribuer d’autant plus à leurs clarifications, que les enfants s’affranchissent plus ou moins facilemnt de la protection que veulent leur imposer les adultes, quant à la subjectivité, dont ils sont tout proches.

C’est par ce travail très concret qu’il est possible de dégager la subjectivité de la pensée subjectiviste, véhiculée par les théories médico-psychologiques qui croient détenir le savoir adéquat pour faire apparaître une essence, une nature qui gît au tréfonds d’un individu, et qui serait la marque de sa propre absoluité, et partant de son authenticité. Ce genre d’inepties, qui n’a rien à voir avec la psychanalyse , a amené LACAN –dans Télévision- face à cette question :
« -Les psychologues, les psychothérapeutes, les psychiatres, tous les travailleurs de la santé mentale-c’est à la base, et à la dure, qu’ils se coltinent toute la misère du monde. Et l’analyste, pendant ce temps ?
à répondre de façon lumineuse :
« Il est certain que se coltiner la misère, comme vous dites, c’est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu’au titre d’y protester.
Rien que dire ceci, me donne position-que certains situeront de réprouver la politique. Ce que, quant à moi, je tiens pour quiconque exclu.
Au reste les psycho –quels qu’ils soient, qui s’emploient à votre supposé coltinage, n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font. »
Afin de ne pas collaborer et d’éviter de renforcer l’aliénation sociale, même si le CMPP y est inscrit comme institution et « appareil idéologique d’Etat », la mise en œuvre de la dimension subjective en son sein, et à tous les niveaux, est nécessaire. Elle implique la responsabilité de chacun et de tous dans la facilitation de la prise de parole, fondée sur le respect du signifiant, qui autorise toutes les réalités fictionnelles, à la condition qu’aucune ne vienne, au nom d’un savoir universitaire quelconque, prétendre suturer et/ou éloigner le réel et le vide qu’il engendre. Or, si la suture s’avère impossible, la mise à l’écart est très fréquente, d’autant plus qu’elle se réclame de la liberté, de l’ouverture et de la diversité, pour mieux imposer des théories, qui ne souffrent aucun dépassement, puisque leur fondement dément le signifiant et s’acharne à produire des sens qui se veulent objectifs, alors qu’ils ressortissent à la réification, voire au fétichisme, à l’œuvre par exemple dans le matérialisme vulgaire et réducteur ches ceux qui continuent de proférer et de professer que « le cerveau sécrète la pensée, comme le foie, la bile » .

Aussi, quels que soient les arguments mis en avant, le vide, qui détermine d’autres lectures respectueuses de la signifiance, est refoulé, voire forclos au point de ne laisser aucune place à la temporalité propre au sujet : celle qui présentifie constamment l’absence et qui est contenue dans l’histoire, c’est à dire dans la chronologie, tout en la transcendant, tout en lui échappant, et ce, quelles que soient les manières de réifier et d’objectiver le temps : en le comptant, en le quantifiant, voire en le fétichisant sous la forme d’argent. C’est pourquoi, le titre que vous avez choisi pour votre film : « on va s’arrêter là pour aujourd’hui » pourra servir à la mise en évidence de la dimension subjective, grâce à la référence temporelle, qui renvoie à ce qui est omniprésent grâce à son absence productive, laquelle produit de l’échappement qui se traduit dans la métonymie. L’articulation des signifiants qui ne peuvent pas se signifier eux-mêmes et qui présentifient le ratage, met en évidence cette temporalité implicite, toujours à l’œuvre dans la chronologie, et qu’il s’agit au moment opportun d’arrêter, pour en provoquer l’émergence, afin qu’elle renvoie au sujet et réduise l’influence du moi, très sensible aux aspects quantitatifs. Autrement dit, la séance ne se résume pas, comme les comptables- gestionnaires veulent nous l’imposer, au temps de l’horloge et du chronomètre. De même, avec la logique de la présentification de l’absence, nous pouvons nous passer des inepties rituelles du genre « tout ce qui est dit, restera entre ces murs ». Non, ce qui restera, ne revient pas aux murs, mais au sujet qui transcende les deux interlocuteurs en leur assurant leur condition de parlêtres (quel que soit leur âge) et les fait, par là même, manquants définitivement à leur être. La condition sine qua non pour qu’ils mènent leur existence sans trop d’encombres, demeure : « là où c’(vide/ « béance causale ») était, dois-je advenir » (traduction par LACAN de la célèbre formule freudienne : « Wo es war, soll ich werden »).
Voilà, je reste à votre disposition pour toute précision ou clarification de points et/ou de propositions, qui peuvent être encore mal formulées ou peu explicites.
Bien cordialement.

Amîn HADJ MOURI
1er Mai 2017

PS : J’ai fait part à Jean SIBEUD de la réponse que j’adressais à votre texte. Je lui en transmets une copie.

RÉPONSE A JUSTINE PLUVINAGE
IL SUFFIT D’UNE LETTRE !

Tout d’abord Merci pour votre intervention orale et pour votre écrit. Si j’ai exprimé quelques éléments de mon point de vue après votre exposé, il n’en demeure pas moins que votre écrit ouvre à de nombreuses questions, et appelle plusieurs commentaires, que je n’exposerai pas ici, mais dont on pourra discuter, si cela vous intéresse.
En lisant et relisant votre texte, j’ai repéré ce qui peut être considéré comme une « coquille », et qui m’a semblé plutôt relever d’un lapsus calami, compte tenu du paragraphe dans lequel il est inséré, et qui concerne votre « juste place » au CMPP, parmi notamment les praticiens, qui sont devenus sous votre « plume », des « patriciens », c’est à dire des nobles (de la Rome antique), appartenant à une aristocratie, opposée aux plébéiens, dévalorisés et relégués dans les bas-fonds de la société esclavagiste.

L’histoire nous apprend cependant comment l’esclave s’est joué de la bêtise du maître, sans pour autant qu’il réussisse à inventer un lien social qui rende compte de la condition qui transcende tous ceux qui parlent, quel que soit leur rang dans la société, et qui met au jour leur assujettissement à un ordre Autre : celui du symbolique. Il a fallu attendre le 20ème siècle et FREUD, pour vivre une véritable révolution épistémologique : cet ordre symbolique détermine tout ce qui ressortit à l’humanité en tant qu’elle est soumise au mot qui « met à mort » la chose, plus exactement son essence, désormais perdue. C’est cette perte, assumée et subsumée par le mot, qui permettra une plasticité et une richesse métaphorique, caractéristiques des œuvres d’art.

Dans le travail que vous vous proposez de faire, il s’agit, à mon sens de combiner et articuler ce qui provient surtout de l’ouïe pour le traduire en texte, en écrit qui va concerner le regard (film). Autrement dit, deux organes sensoriels (l’oreille et l’œil), très sensibles à l’inconscient, vont être sollicités, auprès de chacun et de tous, afin que de ce qui a été vu et entendu, va pouvoir être rapporté sous forme d’image(s), accompagné de tout ce que cela peut drainer comme équivoques et ambiguïtés. Celles-ci s’avèrent indispensables à la réécriture du texte qui devra désormais compter avec ce qui échappe, ce qui reste impossible à saisir en soi et permettra de l’enrichir. C’est à dire un film-palimpseste, (pas l’inceste !!!) -fait d’effacements et de ratures aussi bien- , à l’image de ce que nous avons voulu mettre en route au CMPP, avec la procédure P1-P2 (praticien 1/praticien2), malheureusement, de plus en plus mise en échec par les adeptes du discours médico-psychologique, dissimulé derrière du verbiage pseudo-analytique.

Regarder faire un praticien n’est jamais neutre. Et l’œil, organe « dénaturé » (partiellement) par le symbolique, qui subvertir l’ensemble du corps, n’est jamais objectif. Tant mieux !Même si ça rend la tâche encore plus difficile quand il s’agit de rendre compte et d’expliciter ce rapport entre son propre œil et le regard qu’il autorise, mettant alors en évidence le fantasme propre à chacun. Ce fantasme sert un discours, c’est à dire un lien social. Il « souffle » et dicte au « regardeur » une certaine manière de découper et de construire une réalité qu’il veut communiquer, tout en faisant en sorte que ce qu’il restitue soit conforme à un idéal d’objectivité, qui ne doit pas altérer la restitution d’une réalité extérieure par des impuretés subjectives, ressortissant à l’inconscient. Cette dichotomie est une illusion, d’autant plus vaine que notre assujettissement à l’ordre symbolique, la réfute radicalement. C’est à mon avis une des leçons essentielles de Picasso et du cubisme, en peinture, et de Fellini au cinéma.

Le fantasme du « regardeur » intègre ce qu’il regarde et se l’approprie en lui donnant un sens. Cette interprétation n’épuise pas pour autant ce qui fait l’objet du regard. Sa potentialité sémantique, ou sa signifiance, favorise l’émergence du sujet, dans la mesure où chacun va la mettre en œuvre et à l’épreuve en proposant son interprétation, le sens qu’il lui confère, sans que quiconque puisse prétendre la clore définitivement. Cette transcendance de la signifiance, dépasse chacun et lui fait rencontrer un écart irréductible entre ce qu’il croit relever de la pure objectivité, qu’il voudrait restituer fidèlement, et ce qu’il produit in fine. Le résultat montre en fin de compte que la signifiance est partagée et mise en commun par tous les êtres parlants, en tant qu’elle détermine aussi bien leur diversité, que la pluralité de leurs interprétations, toujours porteuses de cet écart constitutif, issu de l’ordre symbolique.
Entre le regardeur et son propre œil, il y a son fantasme qui lui commande de rapporter d’une certaine manière ce que son œil retient, même s’il se croit dans l’objectivité la plus complète. Cette production pourra être subvertie par le regard d’un autre, qui procède à ses propres découpages et montages, lesquels qui apportent une autre vision, une autre lecture, qui enrichit l’œuvre originelle en mettant au jour que ce qui lui a échappé, constitue en fait le fondement d’une autre interprétation ou signification, contenant toujours l’écart, issu de cet irrémédiable échappement. Ce qui est regardé, entendu est construit : autrement dit, pour pouvoir accéder à une compréhension, une nécessité s’impose : celle de retenir quelque chose dans ce qui est regardé et/ou entendu, qui prend de la valeur selon le fantasme spécifique de chacun, même si ce fantasme a la fâcheuse tendance à pousser à la « colle groupale », pour refouler l’impossibilité de se saisir de tout. Respecter le sujet et par là même l’inconscient (l’un ne va pas sans l’autre) implique une rupture radicale avec tout savoir qui oppose de façon stérile l’objectivité et la subjectivité, en ce sens que ce qui est objectif ressortit à ce qui échappe, et fait écho à une perte définitive, se traduisant par la dimension du réel, constamment nouée à celle du symbolique (mot et nomination) et à celle de l’imaginaire(image perçue sur fond de séparation et d’opposition entre l’intérieur et l’extérieur).

L’art est une mise en scène qui consiste à mon avis à rendre compte de l’impossibilité que procure notre assujettissement à l’ordre symbolique. Cette possibilité-là, issue de l’impossibilité de se saisir de tout, sans rater l’essentiel, signe l’œuvre d’art. Elle met en évidence ce qui échappe à travers ce qu’elle saisit et tente de restituer, en vue de le partager, et partant de l’enrichir sans l’achever (dans les deux sens du terme). L’art est une métaphore qui magnifie l’échappement en proposant une fiction qui rend sublime l’écart entre le réel et la réalité qu’elle propose, pour que la vérité puisse venir s’y enchâsser. C’est une œuvre fictionnelle, tout comme le « roman familial » que nous propose un enfant et qu’il faut considérer comme un pré-texte , composé « d’énoncés faux mais irréfutables » (Lacan), de récits-écran, constituant le semblant nécessaire aux remaniements et à la récriture d’événements, qui n’accèdent à ce niveau qu’à partir des interprétations construites par celui qui les rapporte. Elles ne procèdent d’aucune objectivité, d’aucun en soi, confondus avec la vérité, qui échappe à tout être parlant, quel qu’il soit, fût-il « patricien ».
Faire résonner l’inouï à travers les énoncés des enfants leur permet participer à la réécriture de leur roman, qui ne doit être supervisé par personne, quel que soit l’amour qu’ils lui vouent.
Le regard ne sert pas à objectiver, ni à chosifier. Subjectivé lui-même, il met en évidence (comme l’ouïe) l’échappement à travers ce qu’il suscite de constructions, qui, comme « semblant » renvoient au « parêtre », et détermine toute production comme fiction, qui préserve de l’illusion des tentatives de saisie de l’être ou de l’essence des choses. (Cf . les massacres du « fameux » réalisme soviétique). A mon avis, l’art advient lorsque le « regardeur » est saisi par la manière particulière dont une production fictionnelle (se) saisit elle-même (de) ce qui est intangible, insaisissable dans son immuabilité, et qu’elle en offre une métaphore, une concrétisation, partageable par tout être parlant, qui témoigne dès lors que l’échappement est inhérent à sa condition. L’immuabilité de cette dernière détermine toutes les variations liées au temps chronologique. Celles-ci peuvent faire oublier celle-là, mais elles s’avèrent absolument incapables de l’anéantir. D’où le retour du refoulé sous la forme de symptôme.

Dans la pratique analytique, un « trouble », obscur et incompréhensible ne s’éclaircit qu’à la condition de le « désobjectiver », en le libérant du sens que le savoir lui assigne en l’identifiant de manière univoque à un signe. Ainsi, sa subjectivation subversive est rendue possible : il devient le prétexte à développer une fiction, dans laquelle il occupera une nouvelle place, dotée d’un sens nouveau, qui ne le réduit plus à un signe, correspondant à un savoir qui a la prétention de mettre au jour a priori, ce qu’il contient et retient. Cette subjectivation « historicise » le trouble en l’insérant dans une histoire qui articule le temps chronologique (l’évolution, le déroulement des « faits ») et le temps généralement oublié et refoulé, celui qui est mis en jeu par l’échappement et qui garantit sa présence constante ainsi que son identité permanente, quel que soit le temps chronologique auquel le locuteur fait référence. Ce temps logique, celui de la structure subjective, donne lieu à des manifestations différentes, qui servent en vérité à le matérialiser, à le métaphoriser, c’est à dire à le rendre présent constamment, grâce à la parole, sans quoi il demeure insaisissable. Sa saisissabilité est donc médiatisée par ses effets, c’est à dire par les manifestations qu’il génère et qui confirment sa fonction d’échappement. Cette fonction, généralement oubliée et refoulée, sous-tend la métonymie (l’enchaînement des signifiants) en même temps que le ratage de toute quête ontologique, que les éducateurs (parents, enseignants,…) imposent aux enfants au nom d’une éducation qui se résume à lâcher, de façon bien lâche, le signifiant, qui préserve le sujet. L’éducation se résume alors à alimenter l’impasse qui consiste à se libérer, en vain du sujet. Ce sujet n’a rien à voir avec l’individu ou la personne, voire la personnalité, dont les « patriciens » se « pourlèchent les babines ».

J’ai voulu, par cette série de réflexions, vous montrer combien l’éthique de la psychanalyse, n’a rien à voir avec les « patriciens », que votre lapsus a réussi à mettre en avant, même si ce n’était pas le but premier de votre écrit. En effet, une lettre suffit pour que le regard se déporte sur ce qui n’était pas prévu de regarder, mais qui le concerne tout de même, en fin de compte.

Amîn HADJ-MOURI
05/12/16

PS : J’ai obtenu l’accord d’un préadolescent (11-12 ans) : Sofiane, qui accepte votre présence pendant la séance du vendredi (17h15) à Tourcoing, en Janvier 2017.