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GARE À L’ENCENSEMENT ANOXIQUE DU HIRAK !

« Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute » (La Fontaine. Le corbeau et le renard).

« Qui trop embrasse mal étreint »

« Le sujet de l’individuel, c’est le collectif » (LACAN)

« Toute demande est demande d’amour ».

« L’amour est le don de ce qu’on n’a pas » (LACAN)

La doxa et diverses opinions expliquent généralement le « sous-développement économique, culturel et intellectuel » par une carence et un retard de prédicativité, laquelle fait l’apanage de sociétés évoluées, appartenant au monde occidental, qui passe pour un modèle enviable, à imiter, alors que le système économique qui le soutient est organisé autour du pillage et de la spoliation des richesses matérielles et humaines de la planète. Quant à la prédicativité, elle définit toute idéologie qui prétend maîtriser des relations d’objets en apportant les solutions économiques et politiques visant à supprimer en vain toute référence au « manque à être » (LACAN), qui la détermine cependant. Elle pousse à la fétichisation d’objets divers, dont l’argent, qui se voit doté d’une valeur suprême, apte à libérer totalement celui ou celle qui le possède de ce défaut fondamental, propre à la condition d’être parlant. Un objet se voit élevé au rang d’attribut, pour apporter une complétude imaginaire, issue de ce « manque à être » essentiel, qui ne cesse de la déterminer. Elle convoite donc une ontologie via ces objets qui pervertissent ce dernier en tant qu’il représente le fondement inaliénable de tout être parlant : le fétichisme objectal pervertit l’avoir en le subordonnant à l’impératif ontologique, qui entretient l’illusion de la complétude, manifestée, voire exhibée par la paranoïa normale et banale. Le savoir lui aussi peut être perverti pour refouler ce qui manque à l’être humain dès lors qu’il est devenu parlant et que sa dépendance du signifiant lui permet de distinguer le « manque à être » du « non-être », tout aussi objectivant et réifiant que l’être. Aussi, est-ce parce qu’elles nient cette faille enrichissante pour l’existence, que des idéologies opposées, qui se combattent âprement, finissent par échouer sur elle, tout en continuant à la refuser, enlisées et enfermées qu’elles sont dans leur partage des illusions ontologiques.

Les batailles, parfois sanglantes, entre les idéologies prédicatives obnubilées par l’appropriation et la spoliation, entretiennent la paranoïa « normale », et se concrétisent par les agissements et les exactions d’oligarchies corrompues et corruptrices, issues d’anciens mouvements de libération nationale.

Comment dans un tel contexte mondial pervers, une société incapable de proposer à ses membres une prédicativité de même acabit, peut-elle s’engager dans une quête plus digne, qui cesse de s’adapter aux normes prescrites par le néo-libéralisme financier, et qui ne se résume plus à rattraper un retard, mesuré à l’aune de ce que ce dernier commande ?

Aussi, n’est-ce pas parce que la « démocratie », associée à ce système de production fondamentalement inique, a été galvaudée et dégradée par les pratiques colonialistes et impérialistes qu’il a développées, et qu’il continue de « diversifier », qu’elle ne peut pas être redéfinie sur de nouvelles bases se référant à cette condition spécifique d’être parlant, soumis à une dépendance irréversible, celle du symbolique, qui subvertit le rapport à la complétude et à la plénitude ontologiques, que convoitent toutes les théories prédicatives. Ainsi, même le savoir et les connaissances scientifiques doivent-ils être subvertis, pour leur éviter de contribuer à l’enlisement dans des ornières prédicatives, qui entretiennent les illusions ontologiques. Toute conception qui promet la complétude, en faisant croire qu’elle apporte l’objet idéal qui pourrait mettre fin au « manque à être » structural, prépare à l’asservissement à n’importe quelle idéologie, même celle qui préconise le meurtre et l’élimination de la parole, comme valeur humaine essentielle. Les tenants de la paranoïa « banale » et « normale », poussent au regroupement et à l’unité autour du déni -non pas de l’individu- mais du sujet (de l’inconscient), en tant qu’il est marqué par une altérité, qui le décentre de lui-même, et le confronte à son manque et à son désir, que certains s’arrogent le droit de prendre en charge, sous prétexte qu’ils ont le pouvoir et/ou le savoir de détenir les objets adéquats, lui apportant la satisfaction la plus totale, et l’épurant ainsi de toute altérité.

Dès lors, il est permis, voire justifié et légitime de s’adonner à tous les actes pervers pour se défendre contre tous ceux qui ont l’audace de rappeler la subjectivité et ses affres, et qui ne doivent en aucun cas être identifiés et confondus avec les oligarques prédateurs qui maltraitent de façon éhontée leurs concitoyens, déchus de leur statut de sujet, et partant d’une subjectivité dont la prise en compte respectueuse peut leur permettre de ne plus faire foi à des idéologies qui leur promettent une complétude, doublée d’une plénitude, alors qu’elles relèvent d’une impossibilité, inhérente à la structure subjective. Contre celle-ci et l’aliénation signifiante ou symbolique qu’elle instaure, l’on peut assister à des alliances idéologiques bien étranges, sous-tendues par les mêmes fantasmes ontologiques.

En effet, adhérer à des idéologies différentes, mais réunies par leur seule obsession d’éradication de la subjectivité, est un effet majeur du rejet par une société – avec l’assentiment et l’aide de ses élites généralement influencées par la prédicativité «moderne »- de tout ce qui ressortit à l’inconscient, malgré ses manifestations quotidiennes, diurnes et nocturnes. Le refus et le rejet de la négation qui anime la subjectivité, renforcent le fonctionnement groupal qui  met en avant la souveraineté de l’individu au détriment de l’altérité, sans laquelle pourtant celui-ci ne pourrait soutenir son existence. Cette prédicativité, exclusive du sujet, détermine implicitement la complicité de tous ceux et de toutes celles qui haïssent le sujet, au point de se haïr eux-mêmes et elles -mêmes, notamment lorsque les promesses ontologiques se soldent par un échec insupportable, mais inévitable. Alors que cet échec provient de la structure subjective, il est imputé à des « coupables » qu’il faut punir, à défaut de s’auto-punir.

L’indécidabilité, indissociable de l’incertitude, induite par la fonction signifiante, implique que tout mouvement socio-politique -aussi prometteur soit-il- peut produire, à son insu, son propre aveuglement. Et ce ne sont ni sa spontanéité, ni sa force quantitative, et encore moins ses vertus imaginaires, « naturelles » et idéalisées, qui lui assureront un succès décisif. C’est au contraire sa capacité à respecter et à développer en son sein un « discord », propice à la libération de la parole, vectrice de conceptions différentes et « déconstructibles », qui pourra préserver son unité, issue de sa soumission solidaire non pas à une idéologie prête à porter, mais à la polysémie et à l’équivocité signifiantes, à partir desquelles il devient possible de construire de nouvelles conceptions, bâties sur la déconstruction de celles qui tentent de s’imposer d’une façon ou d’une autre, en excluant la dépendance des êtres parlants du signifiant.

En d’autres termes, un mouvement social digne du peuple qu’il est censé représenter, se doit de promouvoir une éthique qui mette en avant résolument la nécessité de considérer que ce qui échappe à toute saisie ou prise par la raison, – qu’elle soit individuelle ou groupale- en raison de la soumission à l’ordre symbolique, doit être considéré et pris en compte pour élaborer de nouvelles conceptions, qui cessent de viser son exclusion, alors qu’il est le garant des progrès des constructions idéologiques.

C’est la prise en compte de cette dimension : le réel, par les membres d’une société, qui rendra ses lettres de noblesse à la subjectivité. Ce réel** constitue le « noyau dur » de toute réalité propre à tout être parlant, quelle que soit son identité sexuelle, sociale, nationale, individuelle…. Il ne saurait être identifié à une limite conventionnelle, faisant partie de normes sociales, issues d’idéologies auxquelles il faut se soumettre pour l’oublier, le refouler. Toute réalité l’inclut nécessairement malgré les tentatives de le tenir et de le maintenir à distance, en le masquant en vain. Le réel est cette dimension qui se soustrait à toute réalité. En lui manquant, parce qu’il lui échappe, il en est l’organisateur implicite, qui noue les autres dimensions impliquées dans les constructions de réalités. Il permet leurs enrichissements, sans pour autant que ceux-ci complètent et « bouclent » le « mi-dit » de la vérité.

Toute idéologie, aussi prédicative soit-elle, finit par mettre au jour sa propre impossibilité de le dompter et de le domestiquer, quels que soient les pouvoirs dont elle s’entoure ? Le réel lui résiste farouchement en contribuant à sa déconstruction et à son dépassement. Il renvoie à l’impossibilité structurale, et partant indépassable, d’une saisie directe et immédiate de l‘essence des choses. Il impose de tenir compte des effets manifestes produits par l’absence de cette essence, laquelle se présentifie cependant dans ce qu’elle matérialise concrètement. Le conséquent (S2) prend ainsi le pas sur l’antécédent (S1) qui, de ce fait en procède, et n’est en aucun cas premier ou préétabli. Le schéma de la causalité classique s’en trouve alors profondément subverti ! Défier les clôtures idéologiques, en se soutenant de la prise en compte sérieuse du réel, enrichit au fur et à mesure le dépouillement des préjugés qui polluent et pourrissent les rapports sociaux, dits humains.

Le réel intervient pour souligner ce qui particularise et ce qui singularise les rapports entre chacun (e) et ce qui lui résiste irrémédiablement, malgré tous les assauts tentés pour le maîtriser. L’Histoire nous montre bien –pour peu qu’on la lise respectueusement – que ce n’est pas parce qu’un peuple a vaincu un obstacle de taille, comme le colonialisme qui le privait de son « identité », entendue généralement comme sa complétude et sa plénitude, qu’il n’a plus affaire au réel et à l’impossibilité irréductible qu’il induit, malgré les colmatages idéologiques imaginaires qui se multiplient pour en détourner et le refouler.

Toutes les réalités, construites grâce aux représentations diverses et multiples, convoquent la subjectivité qui rend tangible le réel en tant qu’il est immaîtrisable, affectant dès lors chaque conception d’une instabilité, liée à sa place et à sa fonction déterminantes. Il est omniprésent et ne lâche jamais une élaboration, même lorsqu’elle envisage de le lâcher. Corrélatif du désir, le réel alimente sans cesse la concentration sur un objet, qui n’est jamais abandonné –quels que soient les fantasmes qu’il génère- d’autant plus que son échappement accompagne le ratage que tout objet convoité, désiré, procure malgré la satisfaction qu’il apporte.

Parmi les questions éthiques, il en est une qui vaut la peine d’être posée et formulée correctement : Comment parvenir à respecter le désir qui singularise et renvoie à la logique de la subjectivité, au sein d’une foule ou d’une communauté, qui considère qu’il fait obstacle à son unité, surtout s’il s’oppose à ses commandements uniformisateurs ?

Préserver le réel inhérent à la subjectivité, en consolidant son impossibilité d’être maîtrisé par quelque moyen que ce soit, protège en définitive le désir de chacun et son existence, sans pour autant que la singularité devienne compromettante pour l’unité du groupe ou de la communauté. Si elle paraît compromettante, c’est parce qu’elle est menaçante pour les illusions narcissiques et mégalomaniaques, de tous bords, qui visent à terrasser cette dimension essentielle de l’existence de tous et de chacun (e). Sa résistance est heureusement farouche et tenace. Identifiée à l’impossibilité radicale, le réel initie toutes les possibilités qui l’incluent dans les multiples constructions des êtres parlants, quelles que soient leurs cultures et leurs traditions. Elle est caractéristique de la structure subjective, inhérente à la condition d’être parlant, et n’est pas liée à l’acquisition ni à l’apprentissage de connaissances, qui tendent à en éloigner, faisant ainsi jouer au savoir un rôle prédicatif de colmatage idéologique, préjudiciable à ses progrès.

La cinglante indigence épistémologique, liée au rejet de la dépendance du signifiant, ne reconnaît pas à la vérité sa structure de « pas toute » et de « mi-dite » (LACAN). Elle est proportionnelle à l’adhésivité manifestée pour une idéologie prédicative. Elle appauvrit la pensée et la cantonne à des slogans dont l’univocité insistante, contribue à faire du savoir un allié de la paranoïa « normale » (surestimation de la « norme mâle »), banalement très contagieuse. C’est ce que nous a montré Kamel DAOUD dans le documentaire qui lui a été consacré dernièrement par France5. Il affirme tout de go, sur un ton professoral : « je crois qu’on (les Algérien (e)s) a peur de la liberté ». Si tel est le cas, pour quelles raisons se sont-ils battus pour s’affranchir du colonialisme français ?

Au lieu de mettre en valeur la polysémie du vocable liberté, et de choisir explicitement le sens qu’il préfère retenir pour soutenir sa proposition, sa notoriété de « beni-oui-oui » de la prédicativité « moderne », l’autorise à « patauger » dans le marigot des slogans univoques et abrutissants, qui refoulent l’ambiguïté et l’équivocité indépassables des termes, car inhérentes au signifiant. C’est en faisant valoir la polysémie qu’un débat digne de la démocratie, et potentiellement enrichissant, peut avoir lieu. Sinon, c’est la sclérose intellectuelle et conceptuelle, entretenue par le recours aux schémas prédicatifs, dont la « modernité » correspond en vérité au règne quasi-absolu de la sphéricité idéalisée de l’Occident, qui n’a de cesse d’exclure – de manière plus ou moins totalitaire-, tout ce qui peut rappeler l’asphéricité, comme sa négation fondatrice.

Épouser une idéologie, agréée par le corps social, et ses conventions fluctuantes, y adhérer sans clarifier les raisons propres qui la font devenir sienne, sans évoquer le désir qui pousse à l’intégrer pour fonder et soutenir son existence, est une forme de captivité, choisie et consentie parce qu’elle est parée d’une force, qui produit une prédicativité jubilatoire (concrétisée dans l’oblativité : objet recherché, convoité, voire donné, et prétendant combler le désir en vue d’en finir avec le sujet et ses demandes), capable de faire échec à l‘inconscient et à la subjectivité. C’est ainsi que subrepticement, sous couvert de prédicativité humaniste, le totalitarisme s’insinue et s’installe sans coup férir.

Quelles sont les conditions socio-intellectuelles et politiques nouvelles qu’il faut susciter pour préparer et précipiter des moments de basculement -toujours imprévisibles et indécidables a priori- dans un nouveau discours, dont la structure peut être porteuse d’une coupure avec l’obscurantisme régnant depuis l’indépendance, et ce, malgré la victoire sur le colonialisme français ?

Tâcher de bien saisir l’aperception du rapport au monde que propose le Hirak, implique de tenir compte de la place de la subjectivité dans ce mouvement. Il n’existe aucun mystère enveloppant le lieu intime de ce mouvement, duquel émane toute une série de liens et de relations aux autres, au pouvoir et à lui-même.

Le soutenir requiert la compréhension du sens qu’il s’assigne et l’accès à son intelligence des rapports sociaux dominants en Algérie. Les slogans qu’il produit et qui semblent le définir, rendent-ils compte rigoureusement et sérieusement de la situation qui prévaut dans le pays ? Préparent-ils à un travail d’élucidation exigeant, qui ferait appel aux capacités des uns et des autres, en vue de se donner les moyens conceptuels et intellectuels pour sortir des sentiers battus et des voies éculées de la sphéricité, exclusive de la subjectivité en tant qu’elle impulse une logique qui déconstruit la raison classique et prépare l’advenue d’une approche inédite, dont la nouveauté consiste à proposer une sphéricité, qui ne tient et ne vaut que parce qu’elle procède d’une asphéricité qui l’altère, tout en la déterminant essentiellement. Autrement dit, une politique digne, consiste à donner un statut à la négation pour qu’elle devienne opérante comme principe logique fondamental de construction de théories, débarrassées de toute illusion de maîtrise du réel. Se libérer des chimères de la sphéricité, revient à tenir compte de la subjectivité au sens freudien, laquelle défie toutes les mancies et les divinations illusoires, attachées à la détention d’un savoir absolu, maître de la vérité et exclusif du réel. Accorder au savoir ce faux statut, participe d’une aliénation sociale féroce, qui pousse à remettre entre les mains de ceux qui sont supposés le détenir, la part essentielle de soi pour qu’ils en aient la garde (cf. l’arrivée au pouvoir de BOUTEFLIKA et les illusions qu’elle a suscitées), et ainsi s’en voir déchargé tout en abandonnant sa responsabilité.

Cette infantilisation consentie accentue le sadomasochisme pervers qui domine désormais les rapports sociaux, organisés de plus en plus pour, sinon produire une prédicativité locale et/ou nationale, du moins pouvoir l’importer d’ailleurs, en recourant aux colporteurs habituels de camelotes idéologiques étrangères, remises aux couleurs nationales, à la grande satisfaction d’une grande majorité, « partageuse » d’illusions repoussant tout rappel à la subjectivité, et plus précisément à l’inconscient qui la spécifie. Faire masse autour d’un tel rejet, précipite l’uniformisation identitaire et crée les conditions propices au totalitarisme.

En précisant le plus justement possible en quoi consiste les possibilités instaurées par le réel, dont l’échappement articule l’absence radicale et définitive de toute ontologie, et l’approfondissement ainsi que l’enrichissement de conceptions soutenant l’existence des uns et des autres, il devient plus plausible de distinguer les différentes résistances auxquelles chacun(e) est confronté(e), en tâchant de bien repérer ce qui procède de la structure subjective, et ce qui est lié à la répression sociale. Celle-ci refuse le primat de celle-là en tant qu’elle est consubstantielle à la condition d’être parlant : même ceux qui veulent y échapper en recourant à la répression, y sont contraints et soumis. Le réel qui se traduit et se matérialise par un vide, devenu la pierre angulaire de la subjectivité, confirme constamment l’assujettissement au symbolique, qui a eu lieu grâce et par l’incorporation de la langue maternelle, accompagnant la satisfaction des besoins élémentaires. Ainsi, cet assujettissement libère partiellement du déterminisme naturel, et inscrit tout un chacun –si tant est qu’il l’accepte (cf. les enfants autistes) dans le monde de l’amour, qui rend tangible le manque, à travers toutes les demandes qu’il génère, et qui s’avèrent infinies. Les mécanismes identificatoires, issus du « manque à être », propre à tout être parlant, privilégient les aspects imaginaires qui refoulent ce fondement commun. Ils sont mis en oeuvre par un groupe ou une communauté, dans lesquels l’insertion signifie le consentement par chacun(e) au refoulement de sa singularité, et de son irréductibilité, qui persiste malgré tout. La subjectivité revient toujours au premier plan, quelle que soit la force du refoulement individuel et la gravité de la répression sociale. La politique est le lieu de choix pour mettre en lumière le lien indéfectible qui noue la subjectivité (économie psychique) à l’économie politique, laquelle, faute de tenir compte de la structure du désir, participera au ravalement des demandes, en les mettant au rang des effets du primat absolu des besoins primaires, « naturels », relevant du seul déterminisme biologique. Le refus du symbolique, inhérent à la « dénaturation » partielle de « l’être humain » par la subversion de son propre corps par le langage, facilite l’adhésion à des idéologies qui récusent le réel, sur lequel elles ne cessent de « se casser les dents ». Il leur échappe inexorablement, malgré les limites artificielles et les interdits qu’elles édictent pour contrevenir à la structure subjective, avec l’accord du plus grand nombre, intéressé par les stratagèmes destinés à mépriser et à évincer le réel et le désir, qui subvertissent les relations d’objets tout en préservant de manière constante le « manque à être ».

Les problèmes socio- économiques et politiques, considérés comme objectifs, procèdent tous de la condition d’être parlant, soumise de manière irréversible au symbolique. L’ordre symbolique détermine toujours au sein de toute demande, apparemment « objective », une demande d’amour, qui renvoie à ce manque essentiel qu’est le « manque à être », traduit et matérialisé par les formations de l’inconscient. Autrement dit, c’est parce que « toute demande est demande d’amour » (LACAN), que la subjectivité (à différencier de l’affectivité) est grandement impliquée dans les rapports sociaux de production, qui ont fort à faire avec la structure équivoque, voire ambiguë des demandes, surtout lorsqu’elles s’expriment sous forme de revendications, dont la légitimité et la validité doivent permettre de préciser le refoulement du désir éternel, qui, articulé au « manque à être » les alimente sans cesse. Aussi, la « mort de l’être », instaurée par la condition d’être parlant, se voit-elle élevée au rang de matrice de l’amour, qui confirme cette condition irréversible.
Si les éclairages des raisons des différents échecs de mouvements sociaux et politiques, comme le Hirak, restent insatisfaisants, peut-être faudrait-il recourir à un autre schématisme, inédit, capable de mettre en œuvre et en valeur une logique nouvelle, fondée sur les principes logiques de l’inconscient en tant qu’il nomme le défaut ontologique, irrémédiable et indispensable à l’existence de tout être parlant, quel que soit son sexe, et qui ne confère aucune identité définitive, qu’elle soit « naturelle », ou bien sociale.

La recherche effrénée et parfois éhontée de suppléance(s) au « manque à être », emprisonne dans des équivalents ontologiques, qui en laissant accroire qu’ils colmatent ce dernier, ne font en vérité qu’aggraver la paranoïa « normale » de tous ceux et de toutes celles qui ne veulent rien savoir de cette faille/matrice du désir et de son éternité. Les satisfactions des demandes laissent à désirer, tant les réponses se révèlent incapables d’apporter la plénitude et la complétude escomptées et attendues auprès de ceux qui sont supposés détenir un savoir ou un pouvoir – ou bien les deux à la fois – pour ce faire. Ce mode de satisfaction particulier met en évidence le ratage, et permet au désir de continuer à déterminer les demandes multiples et variées, sans les flouer en leur « offrant » un objet « bouche-trou », comme celui qui sévit dans les addictions en installant un état d’esclavage dégradant et humiliant.

A chaque fois qu’un ordre socio-politique écrase l’ordre symbolique, une crise (symptôme) éclate. Son élucidation exige de s’appuyer sur le chaos que cette dernière provoque et nie en même temps, en refusant de remettre en jeu le vide qu’elle évite, en recourant à de nouveaux remèdes à visée prédicative, dont le fort potentiel iatrogénique facilite sa chronicisation. Parmi les multiples questions engendrées par la « crise » algérienne, il est loisible de se demander pour quelles raisons, une frange non négligeable de la mafia dirigeante n’a pas capitulé face au hirak ? Malgré le rapport de force que ce dernier a réussi à imposer, et la durée de sa mobilisation, il ne semble pas suffisant pour faire renoncer la frange « épurée » de la mafia au pouvoir, à poursuivre son travail de sape des fondements de la société algérienne ?

Le Professeur Farid CHAOUI, dans ses derniers articles parus dans EL WATAN, a eu raison de faire appel à la pertinence des analyses d’Edgar MORIN, qui concourent à étayer son élaboration. J’apprécie d’autant mieux les propos justes et pertinents  de ce penseur qu’ils ouvrent les yeux et la voie à plusieurs autres questions, dont la plus cruciale à mes yeux,  est celle qui concerne les raisons des échecs de ces mouvements et soulèvements populaires, qui procèdent tous de rapports sociaux conséquents à la domination écrasante de la mondialisation néo-libérale, sévissant sur l’ensemble de la planète. Pourtant, même si ce facteur économique majeur est « criant » et « aveuglant », il se dilue ensuite dans des contextes locaux, particuliers, de telle sorte qu’il s’avère difficilement saisissable. Plus les échecs des soulèvements de masse se multiplient, (cf. le « fameux  Printemps arabe ») et plus – de manière paradoxale- la méconnaissance de leurs raisons se renforce. Cette méconnaissance (distincte de l’ignorance) accentue les difficultés d’analyse, surtout lorsque des facteurs internes et des paramètres externes, d’importance et de valeur inégales s’imbriquent et s’enchevêtrent, embrumant la lucidité et obscurcissant l’horizon, rendant ainsi la tâche intellectuelle de plus en plus ardue. L’intelligence de telles situations socio-politiques se gagne grâce au concours et à l’apport de plusieurs voix, au-delà des dissonances et discordances qui peuvent se manifester au départ. Elles doivent être cependant poussées dans leurs derniers retranchements pour que leurs messages deviennent audibles, sus de tous, sinon d’une grande majorité. Il est préférable, à mon sens de s’adonner à leur approfondissement, qui peut être accompagné d’inconvénients, dérangeant le confort du sens commun, prétendument consensuel, plutôt que de rivaliser en « art(s) » de la censure et de la dévaluation de la parole, poussant au mutisme et à terme, aux passages à l’acte impulsifs, qui accentuent le caractère pervers des rapports sociaux.

Évider (mettre au fondement de l’analyse le principe de la présentification de l’absence, exercé par le vide, et la rétro-progrédience qui s’ensuit) le sens commun, qui se veut univoque parce que consensuel, ouvre à la polysémie et à la plurivocité sémantique, qui finit par mettre au jour le primat du signifiant, qu’il s’agit alors de revendiquer et de s’approprier pour poursuivre le travail de déconstruction/construction de conceptions, respectueuses des dimensions que cette instance décisive implique, à l’encontre des idéologies, obsédées par la prédicativité et l’ontologie perverses. Déconstruire celles-ci en mettant en évidence leurs fondements, ressortit au travail d’élucidation, qui fait partie de la résolution du problème de fond. Les « progressistes », enfermés dans leur prédicativité qu’ils croient supérieure, parce qu’elle est issue de leur savoir, confondu avec la vérité, ne se doutent pas qu’elle est bâtie sur la même exclusion de la subjectivité, et de toutes les dimensions qu’elle implique, à l’image de toutes les autres idéologies, aussi opposées soient-elles entre elles. Si un prédicat ou un attribut, quel qu’il soit, est convoqué pour combler le « manque à être » –essentiel au sujet-, il finit toujours à un moment ou un autre par révéler que sa fonction de suppléance ne peut venir à bout de l’incomplétude inhérente à la subjectivité. Au lieu de chercher à suturer autrement cette faille, alors qu’elle constitue le fondement même de la structure subjective, mieux vaut la reconsidérer pour évaluer ses potentialités existentielles, et ainsi se préserver des risques de sclérose intellectuelle, qui accompagnent et sanctionnent inévitablement toute tentative prévoyant son colmatage. Plus concrètement, je dirai que l’appel au prédicat arabe et/ou musulman pour compléter une algérianité péjorée, déclassée, apparemment défaillante, alors que l’incomplétude qui la caractérise est d’ordre structural –comme c’est le cas pour toute appartenance ethno-confessionnelle- s’avère à terme mortifère. Toute identité individuelle et/ou nationale n’est que l’expression particulière qui rend compte de l’impossibilité radicale d’accéder à l’ontologie. D’où le néologisme  « hontologie », proposé par LACAN.

En effet, l’incomplétude essentielle, à la base de toute existence, enrichit celle-ci en mobilisant le désir et son énergie, qui procède du « manque à être », c’est à dire du sujet en tant qu’il excentre ou décentre l’individu de sa paranoïa et de sa mégalomanie « normales » (la « norme mâle » est la norme idéale pour éradiquer la féminité, que le féminisme et ses idéologies essentialistes s’évertuent à méconnaître sans cesse).

Tout prédicat ou attribut, appelé par le « manque à être », finit par mettre en exergue une incomplétude essentielle, d’autant plus « incomblable », qu’elle est requise nécessairement par l’existence.

A l’image de ce qui se produit dans une cure psychanalytique individuelle, il s’agit de veiller constamment à révéler et à mettre au jour les idéologies, qu’une société –en fonction du rapport des forces sociales qui la composent et l’animent- choisit d’idéaliser pour se laisser fasciner par des conceptions qui ne veulent rien savoir de son fondement symbolique essentiel. Ces idéologies, importées et/ou produites localement, mettent en scène des scenarii, exigés par l’obsession des « moi » individuels, soutenus par la société et ses foules, en vue de se « libérer » de la négation, qui présentifie l’inconscient à travers des manifestations incompréhensibles de prime abord, puisqu’elles procèdent d’une altérité essentielle, constitutive du sujet.

Aussi, tout fonctionnement groupal contribue-t-il à mieux rejeter l’inconscient et la subjectivité. La subjectivité menace la paranoïa individuelle et groupale, porteuse d’un virilisme omnipotent –« hommosexualité » partagée par les hommes et des femmes-, qui croit triompher de l’impossibilité que l’inconscient impose à la quête de plénitude et de complétude, engagée par tout un chacun, au détriment de son désir, qui dirige malgré tout son existence. Comme dans toute langue, en français, désirer et vouloir sont distincts , mais s’articulent pour spécifier les relations d’objets que ces deux verbes différents promeuvent.

L’existence de chacun (e) est indissolublement liée à sa subjectivité, inhérente à sa condition d’être parlant dont il ne peut se défaire, quoi qu’il fasse et quel que soit le contexte social. Le symbolique, à l’oeuvre dans le langage et mis en jeu dans toute langue, s’interpose chez l’être parlant en « dénaturant » pour une grande part ce qui relève du déterminisme de la « nature ». Il subvertit le substrat biologique pour mettre en évidence cette instance spécifiquement humaine, à savoir le désir, indéfectiblement lié à une loi, inscrite à tout jamais dans le corps de tout être parlant.

Dégager des analogies entre l’histoire individuelle et l’histoire d’une société, qui a tendance à rejeter la subjectivité, comme matière première du collectif et à privilégier le fonctionnement groupal, exclusif de l’inconscient (qui n’est d’aucune façon collectif), ne signifie nullement identifier totalement l’une à l’autre. La clinique nous enseigne que tout symptôme caractéristique (pathognomonique) d’une pathologie, s’accompagne d’autres dysfonctionnements qu’il ne faut pas négliger, pendant que l’on s’attèle à résorber le problème majeur.

C’est à ce sujet que le discours psychanalytique peut être sollicité. Il est capable d’apporter un éclairage inédit grâce à la lueur de l’inconscient et de sa logique, qui subvertit tous les abords idéologiques, lesquels n’intègrent pas les dimensions mises en jeu par la subjectivité engagée dans ces mouvements. Tout le monde parle de subjectivité, pour l’opposer « bêtement » à l’objectivité, considérée comme plus sérieuse, alors qu’elle ne peut pas exister sans celle-là. L’inconscient met en jeu une logique non exclusive qui n’articule jamais une dimension sans l’autre, d’autant plus que l’une et l’autre sont nouées par le vide qui les homogénéise.

Toutes les conceptions, qui ne peuvent se passer du réel, du symbolique et de l’imaginaire –dimensions inhérentes au langage- ne sont pourtant pas équivalentes, en raison de la place qu’elles réservent à celles-ci. Le traitement qu’elles leur accordent, varie énormément. Aussi est-il inepte et absurde de les renvoyer dos à dos, dès lors que certaines rejettent le nouage par le vide des dimensions qui les constituent, alors que d’autres le mettent bien en valeur et en évidence, pour bien se démarquer et se préserver des dérives idéologiques de type ontologique et essentialiste.

Intégrer l’inconscient avec toutes les conséquences qui en découlent, favorise la démocratie, au sens où il autorise tous les points de vue permis par la structure subjective, qui met en évidence leur fondement commun: leur dépendance et leur soumission à un ordre symbolique, qu’aucun d’eux ne peut maîtriser et dominer, quels que soient les pouvoirs (politiques, militaires, idéologico-intellectuels) qu’il s’octroie et s’approprie. L’aliénation sociale, représentée par toutes les conceptions prédicatives, qui rejettent la subjectivité : alors que certaines sont en conflit ouvert avec d’autres, c’est parce que chaque individu cherche en elles ce qui lui permet de mieux refouler et mettre à distance l’inconscient, pour continuer à supposer qu’il y en aurait une qui lui garantirait sa plénitude ontologique imaginaire, celle qui lui fait confondre son être, qui ne peut –quoi qu’il fasse- que « parêtre »,(être à côté : para-être) c’est à dire une parade contre le manque à être, indépassable, et à ce titre, fondateur de l’existence. En promettant l’infatuation et la plénitude de soi, les idéologies les plus en vue, consolident une aliénation sociale, qui abêtit d’autant plus qu’elles rivalisent de supercheries et de stratagèmes plus ou moins pervers, pour écarter l’aliénation signifiante, inhérente à la condition immuable d’être parlant, à partir de laquelle les rapports entre économie politique et économie psychique, ou plus exactement subjective, peuvent être abordés de façon plus probante et plus intéressante.

Transgresser de façon hystérique des normes sociales, parce qu’elles s’avèrent incapables d’apporter cette plénitude et cette complétude, et laisser accroire que les nouvelles conventions qui sont proposées sont meilleures, alors qu’il n’ y a eu au préalable aucun éclaircissement de tels concepts ontologiques, représente une aventure aux conséquences parfois dramatiques, sur les plans individuel et collectif ? En effet, chaque fois que la structure subjective est bafouée par des conceptions séduisantes, qui excluent ce qu’elles induisent elles-mêmes comme impossibilité, alors les germes de catastrophes diverses se multiplient, et les désillusions plus ou moins dramatiques deviennent plus fréquentes. (Cf. la révolution  bolchevique  et la catastrophique URSS qu’elle a engendrée).

Si de tels moments et mouvements historiques offrent des possibilités infinies de les lire et de les interpréter de différentes manières, à la lumière de concepts éprouvés, et solidement fondés, il est plausible de réarticuler l’aliénation sociale et celle qui procède de l’ordre symbolique, essentiellement distinct de l’ordre social, afin que l’aliénation sociale soit réellement subordonnée à l’aliénation signifiante ou symbolique. Ainsi, l’altérité ne renvoie plus à une donnée extérieure à soi, mais implique une division qui instaure l’Autre ou l’inconscient en tant qu’il altère le moi ou la conscience de soi, toujours en quête de complétude, et pour cause. Le grand défi consiste en fait à construire une plénitude sur une faille ou un défaut constitutif de tout un chacun, et indépassable par qui que ce soit, malgré les « entourloupes » imaginaires, valorisées par la société et l’aliénation qu’elle met sans cesse en œuvre, parfois de manière quasi psychotique, lorsque l’altérité intime n’est nullement reconnue, ni respectée. Cette subversion transgresse des normes sociales qui poussent en général à maltraiter la subjectivité, c’est à dire l’inconscient, compris comme ce qui empêche et entrave le moi de l’individu à atteindre sa souveraineté et sa complétude, que la société se targue de prendre en charge, pour le bonheur de tous et de toutes.

Remettre en cause cette prétention de toute société à apporter ce qu’il faut sur les plans matériel, idéologique etc…pour mieux écarter toute référence à l’inconscient, qui plus est avec l’accord et la collaboration active de ceux et de celles qui ne veulent rien savoir de l’inconscient, est une base inédite qui exige des efforts énormes de la part de celui ou de celle qui veut faire valoir son statut de sujet, à l’encontre de celui d’individu, très valorisé par la société et les rapports sociaux dominants qui y règnent.

« La lutte des classes » caractérise toute société humaine. Elle lui confère une identité particulière, liée aux combats qui s’y déroulent et qui ne cessent d’être dévoyés par des idéologies ontologiques. Opposées, celles-ci se livrent des batailles acharnées pour que les unes prennent le pas sur les autres, sans pour autant en finir avec le rejet de la subjectivité et l’exclusion de la logique qu’elle implique quant à la conception de l’altérité et des relations d’objets, issues du manque à être et prétendant donner accès -via des objets- à une complétude et à une plénitude imaginaires, au bénéfice de la paranoïa « normale » du moi, que tout un chacun convoite, avec le concours de l’idéologie qui lui fait croire que c’est possible . Il n’aura aucun mal à l’investir pour mettre fin à la subjectivité qui le divise et fait cohabiter son moi avec la négation qui le fonde : l’inconscient. C’est la prise compte et le respect de cette subjectivité qui peuvent soutenir une orientation démocratique, laquelle n’a plus rien à voir avec une « maturité » du peuple, au sens d’un « murissement » des consciences, lié au déroulement d’une temporalité chronologique univoque et universelle.

LES DRAMES PROVOQUES PAR L’« HONTOLOGIE »

Le langage nous dénature et nous soumet par là même à un ordre symbolique qui transcende les cultures. Il leur permet en même temps d’exprimer et de mettre au jour leurs modes particuliers et spécifiques d’en rendre compte tout en le refoulant. Aussi, aucune culture aussi riche soit elle, aucune langue aussi raffinée soit-elle, ne peut exclure le signifiant et tous ses effets, quant à la construction de réalités, jamais données d’emblée, « naturellement ». Les « progressistes », infatués par leurs illusions et leurs suppositions de détenir la meilleure idéologie prédicative, scientifique de surcroit, pour mieux « terrasser » la subjectivité et tous ses avatars qui compromettent la réalisation du projet ontologique de type universel, contribuent à cette « hontologie », à laquelle nombre d’entre eux continuent de croire. Alors qu‘« ’il n’y a pas d’universelle (proposition) qui ne doive se contenir d’une existentielle qui la nie » (LACAN) l’universel comme catégorie doit être redéfini : il cesse d’être donné d’emblée et préétabli a priori pour pervertir in fine ce qui le caractérise essentiellement, et qui se définit par ce qui échappe immanquablement, quels que soient les prétentions autoritaires, voire totalitaires qui prétendent le maîtriser. Ce qui échappe à tout être parlant est universel. Il s’exprime constamment de façon particulière, et toutes ses expressions, comme aucune d’entre elles, n’en vient à bout pour le maîtriser.

Si la raison prédicative se veut exclusive, surtout si elle est dictée par un groupe qui tend à abraser les idées sous-jacentes aux affects « unifiants » et « unificateurs », elle devient néfaste. La qualité de la mobilisation et de la mobilité intellectuelle du groupe, dépend du respect du désir de chacun (e) quant aux efforts qu’il ou elle consent. Cette raison courante reste cependant nécessaire et ne saurait être bannie. Sans elle, la déconstruction –sous ses diverses modalités – ne peut avoir lieu, en vue de favoriser l’advenue d’un nouveau discours, associé à l’émergence d’un lien social, au sein duquel la négation, inhérente à l’imprédicativité -issue du primat du signifiant-, doit rester opérante pour fonder et soutenir la critique et la déconstruction des conceptions qui ne veulent rien savoir de l’importance capitale de l’ordre symbolique.

L’enjeu majeur pour l’éventuelle réussite du hirak se résume dans cette question : comment s’y prendre pour que le groupe, nécessaire au départ du mouvement, n’entrave pas au fur et à mesure l’émergence d’un lien social qui se libère des pesanteurs et autres dérives, dictées par un « panurgisme » de façade, qui exclut progressivement la subjectivité, en tant qu’elle ne se réduit plus à quelques affects partagés, propices aux mécanismes d’identification imaginaire. Ces mécanismes engendrent toujours des obstacles de taille lorsqu’il s’agit de mettre en jeu, au-delà de la dimension imaginaire qu’ils impulsent, les autres dimensions que cette dernière implique nécessairement, à savoir le symbolique à travers les représentations multiples qui dépassent les affects partagés, et le réel qui se manifeste dans la présence de la diversité des conceptions, qu’aucune d’entre elles –si elle ne vire pas au totalitarisme,- n’est capable d’arrêter. Les chances de succès d’un mouvement proviennent des efforts de chacun(e) en son sein pour soutenir la mobilité intellectuelle, capable de perturber la prédicativité normale qui est censée y régner. La subversion des rapports sociaux, critiqués à raison, doit être proportionnelle à celle qui est mise en oeuvre à l’intérieur du mouvement. Sinon, « la belle âme » resurgit et prend le pouvoir, en confirmant que la révolution consiste à faire un tour sur soi sans dévier de sa trajectoire initiale, pourtant fort décriée au départ.

MANQUE A ETRE ET RELATIONS D’OBJETS : AVOIR ET ETRE. DESIR OÙ ES-TU ?

Il n’y a pas d’économie politique qui vaille sans la prise en compte sérieuse de l’économie psychique, que seul le discours psychanalytique a pu mettre en évidence, grâce à l’inconscient et à sa logique spécifique en tant qu’elle met en exergue les rapports particuliers entre ce qui manque à l’être parlant et les objets qui pourraient le combler et assurer sa jouissance phallique (plénitude et complétude totales), tout en ravalant le désir à un besoin « universel », pour l’annihiler comme témoin primordial de la subjectivité.

L’inconscient est cette instance qui subvertit le corps humain et le soumet à une négation qui le décentre et l’excentre de la conscience individuelle, dont le représentant est le moi. Ce moi ne cesse de mettre en échec le sujet en alimentant des dérives paranoïaques, d’autant plus contagieuses qu’elles sont soutenues et nourries par des idéologies psychologico-psychiatriques, et des conceptions prédicatives de toutes sortes, unies par leur farouche hostilité à l’inconscient en tant qu’il introduit une altérité essentielle, rebelle à l’aliénation sociale, exclusive de la subjectivité. Tronquée et réduite à une opposition à l’objectivité survalorisée, la subjectivité révèle avec insistance, que celle-là ne saurait exister en soi, indépendamment des processus de nomination, qui confèrent aux choses leur existence, conformément à la fonction signifiante.

Aucune chose, aussi « objective » soit-elle n’advient à l’existence sans être nommée. Cette nomination la « désessentialise » et lui permet de connaître des changements, voire des métamorphoses qui matérialisent les interprétations dans lesquelles elle est désormais prise.

Le précieux héritage freudien, enrichi par les apports audacieux de LACAN, concerne l’explicitation de la structure du sujet, de ses lois et de ses mécanismes, issus de la subversion de la « nature » humaine par le langage, plus exactement par la fonction signifiante, qui définit l’ordre symbolique. Cette subversion se manifeste de façon remarquable dans les divers avatars de l’amour et de la sexualité, qui laissent chacun (e) face à des questions personnelles, dont les réponses sont loin d’être universelles. Paradoxalement, il reste que l’absence de réponses adaptées et valables pour tous et toutes, relève de l’universel.

L’inscription irréversible dans l’ordre symbolique se traduit par un « troumatisme », qui signe la « mort de l’être », comme essence, qui fait couler beaucoup d’encre idéologique, dans l’espoir que la faille qui fonde la subjectivité soit enfin éliminée par ceux qui détiennent une quelconque puissance, savoir et/ou pouvoir. Cette subversion, orchestrée par l’ordre symbolique, affecte également lesdits « besoins élémentaires », dont l’ universalité est engagée dans l’économie politique en tant qu’elle met en place des systèmes de production censés les satisfaire. Or même ces derniers ne répondent pas simplement à cette règle « naturelle », puisqu’ils peuvent la pervertir et pousser des gens à la famine, malgré la liberté et la démocratie qu’ils font miroiter. Le capitalisme, en l’occurrence exploite le manque de nourriture et l’intègre à sa « loi » de l’offre et de la demande, qui fait les « beaux jours » de l’économie de marché, pourvoyeuse de richesses éhontées pour certains et de pauvreté inqualifiable pour d’autres. La charité vient compenser cette inégalité fondamentale tout en la perpétuant. La paranoïa prend une place majeure dans l’économie capitaliste : elle est mise en œuvre d’abord par les initiateurs de ce système de production, qui produisent des idéologies le légitimant comme un ordre quasi naturel. Il semble partagé par ceux et celles qui en subissent les pires conséquences, et sont enfermés dans le refus de la subjectivité que leurs plaintes justifiées, pourraient pourtant favoriser afin de participer à sa déconstruction. Le passage des affects mobilisés par la place assignée dans les rapports sociaux qui excluent la subjectivité, à la revendication de faire valoir sa condition de sujet de l’inconscient, constitue un acte fondamental et crucial quant à l’engagement dans la remise en question de rapports sociaux, qui excluent cet ordre symbolique auquel est soumis chaque être parlant, quelle que soit sa condition socio-économique.

Grâce aux idéologies qu’il encourage et développe, le capitalisme fétichise l’argent. Il entretient l’illusion que ce dernier, qui provient de la surexploitation des corps et est soutiré à ceux qui n’ont que le salariat (leur corps : force physique et intellectuelle) pour vivre, voire survivre, sous la forme de plus-value, assure la réalisation ontologique, au sens où le « manque à être », nécessaire à l’existence, est vaincu. Ainsi, la jouissance phallique, entendue comme accomplissement de la complétude et de la plénitude, devient possible, si l’on veut bien s’inscrire et s’adapter à des rapports sociaux fondamentalement pervers, qui contreviennent au désir et à sa loi, pour ne laisser aucune place à la subjectivité. Les idéologies qui édulcorent le sadisme capitaliste, à l’œuvre dans l’exploitation des corps qu’il réduit au dénuement et à la paupérisation progressive, n’ont de cesse de battre en brèche l’aliénation signifiante. Elles renforcent tout ce qui participe au refoulement, voire à l‘exclusion de la négation propre à l’inconscient, laquelle bat en brèche leurs pouvoirs, qui n’en peuvent mais face au « manque à être », défiant leur opulence infatuante. L’Histoire nous enseigne que lorsque le capitalisme est en mauvaise posture, pour quelque raison que ce soit, il est toujours capable de se régénérer en recourant et en activant l’extrême droite et ses idéologies, qui utilisent l’autre, l’étranger comme bouc émissaire, coupable d’entraver l’accès à la jouissance phallique qu’il offre à ses adeptes, en les libérant par là même de leur propre altérité, atteignant ainsi le summum de l’humanisme « xénopathique ». En opposant l’inconscient à l’aliénation sociale, le collectif peut se redéfinir et contribuer à l’avènement d’un nouveau discours qui articule l’individualité à la subjectivité (le moi et le sujet dans leur inséparabilité, mais sans confusion), sans laisser de côté la collectivité, au sens où tous les êtres parlants partagent un « manque à être » définitif, indépassable, et pourtant indispensable à l’existence de tous et de chacun. Le vide substantifie les êtres parlants. Il oriente les objets de leurs désirs de telle sorte que le ratage de la « promesse » ontologique, assure la perpétuation de ces derniers, qui se situent toujours au-delà et/ou en deçà des convoitises du fantasme.

S’appuyer sur la logique inédite que la subjectivité mobilise, évite de prétendre à quelque avant-garde que ce soit. Le « Hirak » peut alors devenir un lieu où la prise de parole permet à la parole de reprendre sa place de choix, ne s’accommodant d’aucun interdit, ni de censure exercée par ceux qui sont supposés savoir, et encore moins d’autocensure par crainte de voir sa pensée ou sa conception déconstruite, et ainsi vivre un crime de « lèse-paranoïa », comme si le narcissisme n’était pas fondé sur un « manque à être », qu’il garantit et préserve. Ces nouvelles habitudes initiées par et dans le Hirak doivent « infuser » pour affecter de proche en proche l’ensemble des rapports sociaux qui refusent que l’altérité, constitutive de la subjectivité, ne les altère et les « dénature », en leur rappelant qu’ils procèdent de la dépendance du symbolique, malgré le refoulement qu’ils lui réservent, avec l’assentiment d’une très grande majorité de ceux qui s’y inscrivent, même si parmi eux certains les dénoncent à juste titre comme imparfaits et iniques quant à leur force prédicative, c’est à dire impuissants à libérer de cette dépendance de l’ordre symbolique, essentielle à la subjectivité. En effet, c’est lorsque le Hirak promouvra un autre discours qui intègrera la subjectivité et confirmera la « mort de l’être » comme essence « naturelle », qu’une définition plus sérieuse de l’amour adviendra, et aidera à se débarrasser des affects, mis au service exclusif de la prédicativité hégémonique. Un progrès réel interviendra lorsque les tenants et participants au hirak parviendront, s’ils sortent vainqueurs de leurs épreuves, à affirmer que les véritables vainqueurs ne sont pas eux-mêmes, mais le discours et le lien social qu’ils servent. (cf. LACAN dans « L’étourdit »). Encore faut-il se donner la peine de le construire pas à pas, en analysant, c’est à dire en déconstruisant toute conception qui se veut idéalement prédicative, et partant trompeuse. Déconstruire en opérant avec le vide qui n’est pas rien, met en échec les prétentions et les illusions prédicatives des idéologies, qui ne veulent rien savoir de la négation propre à l’inconscient en tant qu’elle articule l’impossibilité et les possibilités avec le nécessaire et les contingences, correspondant aux quatre pôles de la structure, lesquels sont noués de telle sorte que si l’un se déliait des autres, l’ensemble de structure s’en trouverait disloqué. C’est ce qui se passe à un niveau individuel avec les symptômes dits psychiques. Mais c’est aussi ce qui est en jeu dans toute société, lorsque ses conflits internes avec leurs résonances et répercussions extérieures, entre en crise et se retrouve dans une impasse, dont les sorties font l’objet de luttes âpres et complexes, issues de lectures convoquant ou rejetant l’importance du signifiant. Autrement dit, face à une crise, aussi difficile soit-elle, quiconque la dénonce sans proposer la moindre sortie ou solution, témoigne de son enfermement dans une prédicativité, qui contient les mêmes germes de désillusion que celle qui est dénoncée à cor et à cri. La responsabilité de chacun est engagée dans les choix qu’il y a lieu de faire. Non pas par « panurgisme » ou « colle groupale », mais par une détermination qui engage son propre désir, et l’amène à s’en expliquer sans crainte, pour y voir plus clair et gagner en intelligence, comme en éthique.

S’il est tout à fait légitime d’incriminer des oligarques détenteurs de pouvoir(s) d’avoir promis une prédicativité illusoire, en prétendant apporter la plénitude à ceux et à celles qui leur reconnaissaient une toute-puissance pour ce faire, il ne faudrait surtout pas oublier (refouler) –sous les dehors de la « belle âme », toujours victime sans responsabilité aucune- la part prise par ces derniers dans les conceptions d’une telle prédicativité, auxquelles ils ont collaboré, notamment en partageant la perversion du système capitaliste, à savoir le fétichisme de l’argent, comme parade « absolue » au « manque à être ».

Lorsqu’un peuple, à un moment donné de son histoire, subit de la part des dirigeants qu’il se donne, les pires avanies, cela peut signifier que les pouvoirs que ceux-ci détiennent et exercent, de manière autoritaire voire totalitaire, sont compatibles avec son état idéologique et politique. Certes, il peut être victime d’agissements et d’exactions inacceptables, mais il n’en demeure pas moins que les souffrances qu’il a endurées, peut amener certaines de ses composantes à prendre l’initiative de mettre au grand jour ce qui les a amenées à se laisser berner et fourvoyer par un piètre personnel politique, qu’elles ont idéalisé, à la mesure de leur propre refoulement et de leur contagieux refus de savoir. Sans l’analyse sérieuse de ce refoulement et de cette méconnaissance, les mêmes illusions prédicatives persisteront, et aucun nouveau discours ne pourra venir au jour pour assurer une réelle rupture avec ces dernières, qui tendent à déconsidérer la responsabilité et la prise de parole, en les qualifiant même d’obscènes, car elles risquent de lever le voile sur ce qui est frappé de refus et d’ostracisme, et qui s’avère confortable pour le fonctionnement groupal d’un peuple, rétif – à l’image de ses élites- à la compréhension du vide, malgré ses multiples concrétisations, et sa reproduction incessante, qui met à mal nombre d’errements prédicatifs. Le vide est d’une efficacité sans faille, dans la mesure où il représente la nature fondamentale de la réalité en tant qu’elle naît d’une construction fictionnelle, dans laquelle l’ex nihilo est réhabilité, contrairement à ce que la rationalité classique propose en mettant en avant une causalité réductrice. S’inspirer de la mécanique quantique, revient à valoriser l’indétermination et l’incertitude comme caractéristiques essentielles et systématiques de toute réalité, qui vit grâce au vide qui l’anime et la fait progresser selon des fluctuations indéterminables a priori. Pour enrichir le hirak, menacé par toutes les idéologies prédicatives et ontologiques, puisse une place être accordée aux éclairages, issus de la mécanique quantique, dont la logique rejoint celle de l’inconscient, lequel ruine les illusions ontologiques, de toutes sortes, qu’elles soient de facture religieuse, ou bien importées par les colporteurs de camelotes idéologiques « occidentales », dont la prétentieuse « modernité » et la piètre démocratie de pacotille, sont profondément hostiles aux logiques « déviationnistes », dont les paradigmes sont les paradoxes, illustrés par les oxymores, que chérit l’inconscient pour se manifester et s’exprimer à l’encontre de la norme sociale, généralement obsédée par l’opposition bilatère. Le bilatère conduit à un enfermement sclérosant : il ne retient que deux dimensions, comme être et ne pas être, alors que l’existence est fondée sur : ni l’un, ni l’autre, de sorte que la subjectivité se définit essentiellement par un « manque à être » indépassable, et de fait indispensable, car lié au désir et à la singularité qu’il draine, sans faire obstacle à la communauté des « êtres parlants » , qui partagent tous le même vide constitutif, mais qu’ils rapportent et traduisent de façon particulière. Cette logique subvertit et dévie l’emprise du bilatère en réhabilitant l’asphéricité, dont la mise en œuvre consiste à respecter la singularité, qui décentre l’individu de sa paranoïa, en le fondant sur un défaut ou une faille, désormais garants de son existence.

En conclusion, et pour résumer mon propos, je dirai que l’essentiel est de savoir si un mouvement de désobéissance et de remise en question des rapports sociaux dominants, une société, peut se détacher de la fascination qu’exerce la prédicativité, dissimulée derrière nombre de slogans. Prendre le parti de se soutenir d’une logique nouvelle, qui intègre la subjectivité, dont la structure permet d’ouvrir de nouvelles perspectives et des orientations originales, aptes à rompre avec les quêtes de sphéricité (tourner en rond), nourricières des obsessions ontologiques habituelles, procède d’un choix politique, inclusif ou exclusif de la subjectivité et de toutes ses conséquences.

Les idéologies dites modernes, qui vouent un culte à l’individu et à sa souveraineté, contre les prétendus méfaits néfastes provenant du « groupe » et de ses commandements, nourrissent par là même une haine féroce du sujet en tant qu’il représente la négation de l’individu, comme instance paranoïaque. Toutes les conceptions qui font valoir résolument le « manque à être », promeuvent un partage et une mise en commun de ce qui leur échappe, en en faisant la pierre angulaire de leur universalité, représentée par les modalités particulières d’en rendre compte. Dans le champ de bataille que représente une société, chaque fois qu’une idéologie prédicative domine et prend le dessus sur les autres, elle impose le rejet de la subjectivité, même si les effets de ce rejet sont « aveuglants ». C’est ainsi qu’elle fait obstacle à l‘émergence d’une vie intellectuelle et démocratique, fondée sur le « discord » ou le dissensus qui remet en jeu -en lui redonnant toute sa valeur- l’ordre symbolique, dont l’incomplétude, est garante de notre développement et de notre progrès.

La récusation de la subjectivité, contenue dans les idéologies prédicatives, considérées comme « libératrices » de l’individu par l’éradication du sujet, finissent à plus ou moins long terme par révéler leur caractère totalitaire, même si, au départ elles peuvent mettre en avant leurs apparences et velléités progressistes.

Les invocations de formules éculées qui appellent au « changement de mentalité », signifiant en vérité la substitution d’une théorie prédicative par une autre, participent à l’éradication de la subjectivité et de toutes ses dimensions, notamment leur nouage par le vide, dont la prise en compte permet de passer du groupe au collectif. Ainsi, il devient possible de faire valoir que l’échange entre plusieurs points de vue n’est possible que si tous et chacun d’eux, admettent qu’aucun d’eux ne se départit de ce qui le détermine et le leste, à savoir l’indépassable réel qu’ils partagent tous. L’enjeu capital, issu de la réhabilitation de condition d’ « être parlant », consiste à se libérer de toute doxa et des opinions prédicatives, apparemment différentes, pour s’appuyer sur la négation qu‘elles refusent, et qui promeut le « plus de jouir » (LACAN), corrélatif de l’imprédicativité qui doit servir de fondation à toute conception, digne de son enracinement définitif et irréversible dans le symbolique, tout en témoignant constamment d’une incomplétude, inhérente à la lettre, à laquelle elle répond.

Enfin, si les critiques des théories prédicatives sont légitimes, c’est parce qu’elles prétendent exclure la subjectivité et toutes ses conséquences, au point de devenir éventuellement totalitaires. Nul ne peut se passer de conceptions prédicatives. La différence – et elle est de taille- réside dans l’acceptation in fine de ce qui la détermine et qui est refoulé, voire forclos, à savoir l’imprédicativité, qui la fonde et la soutient sous la forme d’une inadéquation entre l’objet, qui manque au « manque à être » pour être, et qui se traduit par une incomplétude fondamentale, nécessitée par l’existence elle-même.

Amîn HADJ MOURI

25/02/20

* Pour s’initier à ce genre de problématique cruciale en vue de changer de paradigme et de discours, il est fort intéressant de lire l’ouvrage du physicien Etienne KLEIN : « Ce qui est sans être tout à fait. Essai sur le vide ». Actes Sud. 2019. Le réel n’est pas saisissable en soi. Il s’agit en l’occurrence d’une aporie, d’une impossibilité logique. Cependant, il n’est saisissable qu’à partir des effets qu’il induit et produit. Ces derniers le concrétisent et le matérialisent en présentifiant constamment son absence, radicale et éternelle, infinie. Autrement dit le vide est producteur d’effets, de conséquences qu’on peut saisir sans le maîtriser lui-même. Ces effets inspirent des représentations, qui sont autant de réalités contenant ce réel. Comme dimension qui échappe, il leur donne naissance en tant que métaphores illustrant son absence. C’est ainsi qu’il opère dans la subjectivité, selon le discours analytique, formalisé par LACAN, qui rompt définitivement avec l’identité à soi-même, à la base de la paranoïa « normale », idéalisée comme antidote à l’« ontalgie » (Raymond QUENEAU) de « l’être en souffrance », qui provoque une souffrance certaine, tant que la soumission à l’ontologie persiste, et est entretenue par les batailles idéologiques et politiques toutes à leur objectif prédicatif.

 

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