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DEBAT entre Emmanuel BRASSAT ET AMIN HADJ-MOURI

Cher Emmanuel,

Je te fais part des premières réflexions auxquelles ma lecture de ton texte, intitulé : « Perspectives urgentes sur l’actualité politique » m’a amené. Je t’en livre une partie, et t’enverrai au fil des jours de ce confinement d’autres commentaires, qui ne manqueront pas de poindre au fur et à mesure de l’approfondissement de ma lecture.

Je partage tes critiques du capitalisme, sous toutes les formes dont il se pare pour dissimuler son mécanisme essentiel, à savoir l’exploitation des richesses matérielles, minérales etc…, et ce que le management qui lui est inféodé, appelle les « ressources humaines ». La question qui émerge alors est la suivante : pourquoi depuis qu’il est dénoncé, depuis que ses ravages divers sont connus, ce système d’exploitation continue-t-il de poursuivre ses désastres, comme si la connaissance des mécanismes qui le mouvaient n’était pas suffisante ou impuissante ? Si tel est le cas, qu’est ce qui permettrait d’approfondir ou d’innover cette connaissance afin de le subvertir, de le renverser pour le dépasser ? En écho à cette question, et sous des termes différents, on peut se demander : qu’est ce qui fait défaut aux lectures critiques et dénonciatrices de ce système qui perdure et domine toute la planète ? Même celles qui ont puisé leurs fondements dans le marxisme ont fini  -en raison de leurs échecs retentissants et dramatiques- par dégrader ce dernier et le discréditer, au point que même sa lecture et sa référence sont désormais considérées comme « ringardes »,voire nulles et non avenues.

A ces questions, (si je les pose c’est bien parce que j’ai une certaine idée des réponses à leur apporter), je réponds en mettant en avant l’hypothèse que la rupture épistémologique qui aurait permis la subversion de ce mode de production et son dépassement, n’est toujours pas atteinte, en raison de l’exclusion de la subjectivité et de sa logique propre, par les différentes théories socio-économiques et politiques, qui finissent par être dévoyées en idéologies, incapables en fin de compte de lui faire échec malgré la pertinence, voire la justesse de leurs contestations. Autrement dit, les « populations », regroupées et identifiées sous la bannière d’une nation, placée sous la férule d’un Etat, qui nourrit et consolide « le narcissisme des petites différences », deviendraient  « sourdes » et hostiles à tout entendement qui n’irait pas dans le sens de ce narcissisme, de plus en plus exclusif de la subjectivité et de ses conséquences. Il rendrait inouï tout entendement qui contredirait la doxa, pourtant remise en cause (cf. tout ce qui se dit sur la « pensée unique » et la « bien pensance »).Cependant le désir, qui contraint la liberté individuelle et subvertit les relations d’objets, se laisse « diluer » -en raison de sa complexité- dans des conceptions « universalistes », exclusives de la singularité, qui procède de la conscience, nécessaire à la manifestation de la négation qu’elle renferme, et qui renvoie au sujet.

La prétendue neutralité de l’Etat -comme instance tierce- sert de mystification pour que la démocratie manifeste, « de façade », dissimule au mieux la lutte des classes, à laquelle il prend incontestablement part, à travers les divers appareils qui le constituent, et lui donnent le pouvoir de trancher et de décider.

Face à une telle « crise théorique », je me demande en quoi une lecture freudienne pourrait s’avérer plus fructueuse, à l’image de celle que nous propose LACAN, à maints endroits, notamment lorsqu’il évoque MARX comme « l’inventeur du symptôme » ? En d’autres termes, en quoi une lecture, qui prendrait en compte l’inconscient et toutes ses dimensions, pourrait-elle approfondir, en l’étayant davantage, la remise en cause de ce « lien social » qu’est « le discours du capitaliste », dont LACAN nous a proposé le mathème, en appoint de celui du « maître ». Ces deux discours sont structurés sur la base du refoulement (secondaire) de la subjectivité qui met en évidence, depuis FREUD que « le moi n’est pas maître dans sa maison », même s’il se veut tyrannique.

Ainsi, comment introduire « l’éternel féminin » – un des noms de la castration symbolique ou la « mort de l’être »- dans un raisonnement pour qu’il puisse donner naissance à un Autre entendement qui ouvre sur une altérité, fondée sur cette autre figure de la négation qu’est l’Autre barré ? C’est à ce point de condensation de la structure subjective que je situe la coupure épistémologique, spécifique au discours analytique. L’accès à l’Autre barré s’ouvre grâce au travail de déconstruction du symptôme, porteur et vecteur d’une théorie qui articule l’histoire, le « roman » individuel à l’Histoire, en tant que l’un comme l’autre sont mus par des projets et des objectifs ontologiques, fussent-ils empreints d’humanisme modeste, modéré et raisonnable, comme le recommandent la sagesse et la morale, continuatrices et préservatrices des illusions de la souveraineté du moi.

L’enjeu capital, lorsqu’on sert le discours analytique et qu’on occupe à certains moments la place de l’analyste, consiste à travailler et à mettre au travail des conceptions « phagocytées » par des idéologies qui empêchent leur déconstruction, et partant la libération de ce qu’elles renferment, qui prend facilement la signification d’une perte.  Or, déconstruire revient à travailler afin de pouvoir mettre en évidence comment la perte inhérente à la constitution du sujet, produit un « en plus » qui remplace les illusions de la jouissance phallique, lesquelles se traduisent par de vaines quêtes de plénitude et de complétude, dictées par les convoitises et les appropriations d’objets et/ou de conceptions à visée ontologique.  Le capitalisme et les idéologies qu’il suscite, maintient les relations d’objets qui contredisent la structure subjective et compromettent l’existence du sujet, en allant jusqu’à proposer une sexualité, libérée de ce qui la constitue fondamentalement : « le défaut de rapport sexuel ». Il autorise toutes les relations sexuelles, sans qu’aucune d’entre elles ne puisse se prévaloir de mettre fin à ce dernier, que le capitalisme se propose en revanche de réaliser, en vain. La structure subjective s’inscrit en faux contre cette prétention, d’autant plus arrogante qu’elle serait garantie par son fétiche idéal : l’argent, élevé au rang de valeur suprême, et reléguant toutes celles, « immatérielles » qui procèdent de la condition d’ « être parlant », communément appelée condition humaine, fort oublieuse de la subjectivité. Or, c’est bien  l’implication de celle-ci dans les interprétations des situations sociales contestées et réprouvées, qui produit du dissensus –à articuler avec le « discord » du signifiant- qu’il est impérieux de respecter et de nourrir, pour que la polysémie et la signifiance soient mises à profit, afin d’éviter les impasses mortifères menaçant l‘existence.

Je tiens que toute révolte, aussi justifiée soit-elle, ne peut aboutir et ne peut se prémunir contre tout risque de dérive criminelle, si elle ne se fonde pas sur la castration symbolique, qui, identifiée et confondue avec une limite sociale et politique inacceptable, parce qu’elle ressortit à la structure du sujet, ne saurait être identifiée et confondue avec une limite politique, imposée par un ordre social inique. Distinguer ce qui procède de la négation de l’individu de ce qui est prôné par les idéologies dont la fonction consiste à refouler et à mettre l’inconscient aux oubliettes, est pour déconstruire les canons de la raison classique.  Les soubresauts que connaît celle-ci de temps à autre, peuvent lui faire faire un saut qualitatif, susceptible de la  libérer de son corset théorique. Mais, hormis quelques intuitions émises par certains penseurs, qui ont donné l’occasion à certaines théories de recouvrer le vide, à l’œuvre dans la pensée, la structure du discours philosophique est plutôt nourricière d’idéologies simples, voire simplistes pour qu’elles irriguent sans cesse le corps social. Elles ne sont pas du tout disposées à se laisser subvertir par un autre discours, d’autant plus qu’elles prêtent main forte au système économique et aux institutions politiques et administratives qui le soutiennent. Toute pensée , aussi hérétique en apparence soit-elle, ne l’est vraiment, à mon avis, que si elle s’appuie sur l’aliénation symbolique (ou signifiante) pour faire échec à l’aliénation sociale, dont le caractère pernicieux peut lui faire accepter certaines concessions, en vue de mieux protéger l’impensé qui concerne ses fondements. (Cf. Mai 68). Accepter des changements sociétaux de la part de l’idéologie dominante et de tous ses appareils, dirigés par l’Etat, finit toujours par renforcer la doxa et l’exclusion   de la subjectivité en tant qu’elle articule la singularité et l’universalité, tout en les redéfinissant. La protection de l’impensé participe d’un projet politique, aussi violent que totalitaire, pour lequel œuvrent des idéologues qui, sous l’autorité de l’Etat, mettent la main sur des appareils idéologiques, destinés à alimenter sans relâche la doxa et l’idéologie dominante, en vue de s’assurer qu’elle reste majoritaire.

Tu soulignes bien la difficulté de faire évoluer les rapports sociaux, dominés outrageusement par le capitalisme et tous ses avatars. Malgré les différentes crises que ce système de production a rencontrées et continue de rencontrer, on peut se demander qu’est-ce qui empêche son dépérissement et son dépassement ? Tout se passe comme si à mes yeux, face à un symptôme clinique, la lecture qui en était proposée s’avérait inadéquate.  Il s’agit alors de se demander pour quelles raisons cette lecture n’est pas suffisamment rigoureuse et conséquente quant au traitement dudit symptôme. Ainsi, n’est-elle pas elle-même prisonnière de la logique qui préside à la construction de ce dernier ? Ne fait-elle pas dès lors obstacle à la mise au jour de la méconnaissance inhérente au symptôme ? N’est-elle pas trop pervertie par ses références idéologiques qui servent ces mêmes rapports sociaux, pourtant dénoncés, tout en  asservissant ceux qui tombent dans le piège de leur naturalisation, et finissent par y consentir ? Quelles conditions sociales, politiques et idéologiques nécessite un changement social pour que la prophétie du sinistre François FURET concernant l’inévitable totalitarisme qui sanctionne toute révolution,  tombe en désuétude ? De quelle (s) façon (s) intégrer l’inconscient et la logique qui l’anime, dans une lecture qui se soucie des dimensions multiples, mises en jeu dans des situations complexes, dont il s’agit de cerner, de dégager et de restituer les articulations dialectiques qui y sont à l’œuvre. Bien sûr, le souci de l’exhaustion perd ici de sa valeur heuristique, dans la mesure où cette dernière ne résout pas la question de la vérité, qui implique de « bien dire », c’est à dire de bien formuler, de formuler le plus précisément possible une problématique. « Bien dire » nécessite de changer alors de sens (de signification). Cela signifie aussi changer de sens (de direction),  en mobilisant autrement ses organes des sens.

Les illusions ontologiques de tout un chacun, nourries par ses déboires narcissiques et son fantasme de complétude, sont exploitées  « à merveille » par des  idéologies qui poussent d’autant plus à la « servitude volontaire »,  que le désir est réduit au besoin. La satisfaction immédiate ou différée de celui-ci,  tente de déjouer la complexité du désir : celle qui provient de l’objet qui le cause (objet a de LACAN) et qui donne un autre sens à la relation d’objet, sur laquelle influent les rapports sociaux.  En l’occurrence, le capitalisme  incite à confondre le présent avec l’immédiat, en raison de la forclusion qu’il réserve à la temporalité inhérente à la perte (présentification de l’absence), qui caractérise cet objet et oriente les  quêtes visant la vaine conquête de ou des objets de complétude, dont la fonction à terme, est de mettre au jour ce qu’il (s) recèlent, à savoir l’« a-mur » (LACAN) structural.

  

Voilà, cher Emmanuel, le premier résultat de ma lecture. Une suite viendra sûrement, que je te transmettrai dès que je l’aurai rédigée. Si entre-temps, cette première  livraison suscite déjà chez toi, des désaccords et des critiques, n’hésite pas à m’en faire part, pour que je puisse les prendre en compte dans la poursuite de ma lecture.

 Le 18 avril 2020

Bien à toi

Amîn


Cher Amin,

 

Difficile de te répondre, je suis presque d’accord avec tout ce que tu écris…

Je reviendra seulement sur la philosophie.

 

Sur la philosophie, celle-ci n’est pas en soi idéologie – sens péjoratif – quand elle n’est pas un savoir historique et universitaire, mais production originale de pensée.

Seulement, il y a différentes philosophie produites et enseignées. Certaines sont très directement au service des pouvoirs, d’autres sont seulement critiques, d’autres participent à une traduction idéologique de leur sens, d’autres sont authentiquement indépendantes et novatrices, d’autres relèvent de la sagesse et sont donc apolitiques, etc. D’autres encore se font en marge d’une œuvre scientifique, littéraire, d’une action politique majeure.

A vrai dire, il y peu d’œuvres philosophiques vraiment importantes, du moins parmi celles qui circulent et sont publiées ou enseignées, ou encore reconnues. Une grande philosophie suppose un auteur et une amplitude de vue qui est rare. Il y a beaucoup plus de professeurs de philosophie, plus ou moins intéressants et instruits, mais sans véritable originalité. En ce sens l’œuvre philosophique est rare, mais pas du tout l’expérience philosophique qui, elle, est accessible à tous. Mais c’est comme la poésie, tout le monde peut en écrire, en lire, cela ne fait pas pour autant que nous soyons tous des poètes intéressants à lire. La différence est que la pensée est un donné commun à tous, dès que l’on s’en saisit. Mais il faut s’en saisir, ce qui n’est pas faire œuvre de philosophie nécessairement, au sens de la production d’un discours et d’un enseignement prétendant s’adresser à tous.

Tu me demandera ce qu’est une œuvre philosophique importante ? Une œuvre de pensée qui contribue, parvient, à modifier globalement notre vision des choses de façon pérenne et qui de ce fait transforme, effectivement ou virtuellement, la réalité humaine commune toute entière…

Peut-être parce qu’elle est parvenu à énoncer ce qui l’avait déjà radicalement et globalement transformé : le capitalisme pour Marx, la religion rationalisée par la science musulmane andalouse pour le thomisme, l’effondrement du christianisme pour Nietzsche, la butée existentielle mortelle pour Heidegger, la clinique psychopathologique pour Freud, la physique quantique pour Bachelard, le structuralisme linguistique pour Foucault, la science newtonienne comme dépendante d’un transcendantal formel pour Kant, la fragilité de la forme démocratique juridico-rhétorique pour Platon, le syncrétisme spiritualiste chrétien anti-manichéen et post-gnostique pour Augustin, l’affirmation de l’individuation en regard de la religion pour Descartes, le devenir historique de la subjectivation pour Hegel, les conséquences éthiques du physicalisme pour Epicure, la rupture des sciences exactes avec le spiritualisme pour Comte, la faillite consommée de la rationalité progressiste historiciste pour Adorno, Horkheimer, la coupure irréductible entre la nature sensible et la société chez Rousseau, le caractère subjectif et vécu non psychologique des formes de la connaissance chez Husserl, le caractère simplement linguistique de la logique pour Wittgenstein, l’articulation qualitative de la nature physique et vivante et de l’écriture mathématique chez Leibniz, etc.

A chaque fois, quelque chose de nécessaire est thématisé et interrogé, voire solutionné, mais ayant des conséquences pour tous, qu’on en soit averti ou pas. Si une œuvre reste, c’est parce qu’elle a pu faire cela.

Aujourd’hui les enjeux philosophiques sont très dispersés et sont abordés dans un grand nombre de disciplines selon leur contraintes spécifiques de pensée, les sciences exactes, les sciences humaines, les sciences sociales, les sciences cognitives, d’où leur caractère moins apparent, moins distinct, moins public.

 

Sinon, pour moi, de façon cartésienne et existentialiste, la philosophie est une pensée expérimentée subjectivement du « site »ou « mouvement » de la pensée comme pensée de la pensée et de ses conditions de vérité en regard du réel anthropologique, psychique et physique.

Ce n’est pas le sujet individuel de la conscience et des facultés, un sujet psychologique, c’est le sujet de la pensée, d’une pensée pensante, réflexive en ce sens, qui s’interroge sur l’existence et le lien entre être et pensée, entre soi et le monde, l’existence, la vie.

Elle suppose un sujet philosophant par lui-même et faisant l’expérience d’un être-exposé à la question de la pensée même en ses rapports à l’existence.

Et pour moi, cette exposition à la pensée est commune, elle advient et surgit dès que l’on s’interroge sur les finalité de l’activité et sur les vérités premières de toute connaissance.

Elle ne nécessite pas en son point de départ de connaissances ni de jargon particulier.

Par ailleurs, elle ne comporte pas de réponse univoque ni standardisée, bien que le site, penser à partir d’une pensée qui se détermine comme pensée et existence, soit universel.

Attention, par existence, il ne s’agit pas ici d’une perspective réaliste ou ontologique, il s’agit d’un rapport indéterminé qui se confronte au vide, à l’absence, au non-sens, aussi à la sexualité.

 

Par rapport à l’inconscient ou à la psychanalyse, c’est compliqué.

La philosophie aura existé avant la psychanalyse et peut, en un certain sens, se passer d’elle.

Maintenant, l’émergence de la psychanalyse aura transformé les conditions d’exercice de la pensée et donc aussi potentiellement le champ de la philosophie.

On peut considérer qu’elle lui succède, mais les psychanalystes ne prétendent pas à cela dans la production d’un discours théorique et clinique. Ils sont même par définition antiphilosophes.

Néanmoins, ils héritent des enjeux de pensée de la philosophie, ceux qui sont éthiques et métaphysiques, voire logiques.

Bien entendu, ces enjeux sont des enjeux propres à l’expérience de pensée, universellement possible,  et n’appartiennent donc pas à un philosophe ou à une philosophie particulière.

Autre différence, il y beaucoup de psychanalystes qui philosophent, mais dans l’exigence d’une parole singulière qui ne prétend pas à la science.

La philosophie, pour un philosophe, est toujours une expérience singulière de pensée, mais elle ne doit pas déboucher nécessairement ou a priori sur un discours de singularité, hormis pour Nietzsche qui le revendique, mais aussi pour mettre fin à la philosophie.

Par ailleurs, les enjeux de vérité de la pensée en regard d’elle-même et du réel, doivent pouvoir se mesurer aux vérités de leur époque, en sciences, en politique, en art, voire aussi vis-à-vis de ce qui fait idéologie et religion.

Les psychanalystes peuvent avoir à leur tour l’ambition d’être à une telle place qui est tendanciellement celle des « maîtres » et des « savants », mais pas nécessairement puisqu’ils peuvent affirmer et se soutenir du fait que le discours analytique ne peut se confondre avec les précédents.

Maintenant, si la philosophie a  avoir avec la légitimation du savoir et du pouvoir, elle n’en est pas forcément la servante, dans la mesure ou, si elle passe par le compromis, sa visée radicale de vérité quant au réel la rend subversive et indépendante.

Bien entendu, là encore ce que les philosophes ont situé à cette place du réel, n’est pas le même que pour les analystes. Il y a l’inconscient, ce que avant Freud, personne n’avaient désigné de la sorte.

 

Alors oui il y a une nouveauté de la psychanalyse avec et après Freud. Une telle nouveauté est aussi radicale et importante que les grandes ruptures philosophiques antérieures.

Deux choses cependant :

1/ Soit  elle est une nouveauté radicale qui renouvelle la définition de la pensée du fait de ce qu’elle transforme dans la vision du sujet humain et elle est une nouvelle philosophie en puissance.

Conséquences : elle doit en assumer les tâches dans des enjeux publics de discours commun, au risque de faire autorité et de produire à son tour de l’idéologie.

2/ Soit elle vient interrompre les précédentes « visions » et « conceptions du monde »  et du sujet humain, globalisantes, sphériques, prédicatives, ontologiques, comme tu voudras, et elle apparait comme une antiphilosophie renvoyant les philosophes, les philosophies, la philosophie à une méconnaissance de l’inconscient et de la singularité du désir, voire à des dispositifs servant le plus souvent l’idéologie et les formes autoritaires et totalitaires de la politique et de la science.

Conséquences : elle doit rompre avec les prétentions et illusions du discours philosophique, le dénoncer, et ce faisant produire de nouvelles formes de discursivité, singulières et plurielles, mais, ce faisant, elle ne peut répondre ni à la science ni à l’idéologie.

Voila le problème.

 

Je ne conclurai pas.

Cela me parait impossible.

Je crois qu’elle procède des deux à la fois.

En sachant qu’un psychanalyste qui théorise sa pratique, écrit, enseigne, publie, rencontre toujours d’autres discours avec lesquels il croise le sien et qui sont : littéraire, mathématique, logique, poétique, scientifique et, philosophique.

Si ce qu’il en fait doit à chaque fois se présenter singulier, il est un littérateur et un poète, jamais un savant ou un philosophe, si ce n’est à l’être très singulièrement, mais alors peu recevable.

 Le 24-04-2020

Amicalement

Emmanuel B.


Cher Emmanuel,
Je te transmets la suite de mon commentaire. Ta réponse m’a amené à apporter quelques précisions en post-scriptum.

Amitiés

Amîn

 

Je placerai cette suite de mon commentaire sous les auspices de cette remarque de LACAN dans Télévision, qui concerne les tiraillements qui nous assaillent et proviennent « de ce qui perdure de perte pure à ce qui ne parie que du père au pire ».

Afin de ne pas tomber et sombrer dans  l’indigence  dialectique, contre laquelle on n’est jamais assez immunisé, je préciserai qu’il ne s’agit pas pour moi de charger a priori, et de façon univoque le mode de production capitaliste, de tous les maux du monde, et d’en faire une sorte de « bouc émissaire », d’autant qu’il est une création des êtres parlants, enfermés dans leur farouche volonté de ne rien vouloir savoir de la subjectivité et de ses conséquences, dans l’espoir de prétendre à la jouissance, entendue comme complétude ontologique. Je ne l’invoque pas systématiquement, tel le
« poumon » dans « Le malade imaginaire » de Molière, même si ses affres et ses exactions sont mis en œuvre par le biais de médiations diverses, dont il a l’art de s’entourer, avec l’aide de serviteurs-fumistes dont le zèle, plus ou moins bien récompensé, revient à « enfumer » tout ce qui peut évoquer la subjectivité, au sens freudien du terme. Aussi, sans le « démoniser » ni le diaboliser, s’agit-il d’évaluer le plus sérieusement possible ses niveaux de détermination des problèmes auxquels nous sommes confrontés, lesquels requièrent des lectures éprouvées.

Il n’en demeure pas moins que ce mode production et d’organisation de rapports sociaux particuliers est  à la base d’un malaise (trouble) essentiel, auquel les individus dans leur immense majorité adhèrent, voire participent : à savoir la transgression, par tous les moyens, de l’interdit de la jouissance phallique –imposé par la structure subjective-, laquelle transgression entrave l’accès au « plus de jouir », inhérent au respect de cet interdit. Cette structure s’impose en s’opposant radicalement à tout ordre social qui tend à l’ignorer, sous prétexte de garantir le « progrès »
à ses membres, au premier rang desquels se trouvent ses plus fidèles affidés.

Ce « plus de jouir », dont l’équivocité articule « l’en plus » à la négation, est l’enjeu d’une cure analytique. Il ne condamne pas –loin s’en faut- à la solitude. Bien au contraire, il est censé « essaimer » au niveau des rapports sociaux, au point de les altérer en instaurant progressivement un lien social au sein duquel les relations d’objet, redéfinies et reconstruites, subvertissent les conceptions de l’appropriation, de la propriété et de la possession, toujours conçues comme garantes de la réalisation de soi. Cette lubie ontologique demeure captive de la seule captation de  la jouissance phallique, sous toutes ses figurations possibles et imaginables.

Passer son temps à réclamer la pluralité, voire la singularité, se résume en général à proférer des slogans idéologiques, qui se passent d’articuler clairement celles-ci au réel, tel qu’il est défini et proposé par le DA (discours analytique). Intégrer ce réel dans son entendement, comme une dimension qui ne peut se passer des autres qui le mettent en évidence, à savoir le symbolique et l’imaginaire, signifie alors que le primat  est accordé à la structure signifiante. La structure du signifiant renvoie à la lettre, et permet de considérer que la singularité est la manière
particulière de concrétiser l’impossible, dénié et démenti par les rapports sociaux capitalistes, ainsi que par les discours qu’ils privilégient, dont la vocation est d’être ou de devenir de plus en plus hégémoniques.

La place d’agent qu’accorde le discours analytique au réel via l’objet a, implique les autres composantes et leur place. Elle lui donne cet avantage de ne pas se dégrader en idéologie, capable dès lors d’exclure l’inconscient, même s’il semble en être la référence principale. (Cf. les écrits des analystes de l’IPA ainsi que ceux de certains « lacaniens » à l’heure actuelle).  Aussi, peut-on se demander : comment mettre en œuvre et au travail les concepts psychanalytiques fondamentaux, à côté de ceux de l’économie politique, qui a accompli sa rupture épistémologique avec
l’économie politique classique, pour penser et éclairer une situation mondiale, de plus en plus « enténébrée » par les multiples interprétations voulant en rendre compte,  en fonction d’intérêts politiques plus ou moins avoués. Ceux-ci finissent toujours par éclater au grand jour, tant les impasses dangereuses et funestes, favorables –explicitement et/ou implicitement- au capitalisme, ne cessent de se multiplier à travers le monde entier.

Les arguments que je viens de présenter, répondent à la question fondamentale qui est posée tout au long de ton texte, et que je résumerai ainsi : Qu’est ce qui peut déjouer tout ce que le capitalisme met en œuvre pour attiser ce que tu nommes « l’idéal de jouissance », qui débouche sur des inégalités et des injustices, de plus en plus insupportables, et que tu
déplores à raison. Ces dernières –et l’Histoire en porte divers témoignages- ne sont pas solubles dans la morale, qui tend à dire le bien, en évacuant le  « bien dire », c’est à dire la formulation la plus adéquate du symptôme, qui caractérise le discours du capitaliste et l’articule avec les autres discours ou liens sociaux, selon la définition qu’en donne LACAN. Face à cette jouissance sans entrave que tu imputes à ceux qui « tiennent le haut du pavé » du capitalisme (les dominants, sans oublier leurs affidés et autres vassaux), tu milites pour une justice qui respecterait beaucoup plus la « condition humaine ». Or cette dernière, définie par les idéologies asservies au capitalisme, est considérée comme une entrave à la réalisation de soi. Elle serait en quelque sorte porteuse
d’une inhibition intrinsèque faisant obstacle au plein épanouissement et à la réalisation de soi. Il s’agirait alors d’en « débarrasser » l’Homme, en l’incitant  par divers moyens à la dépasser, afin d’atteindre cette « fameuse » réalisation de soi.

Le sens que tu donnes à la jouissance serait l’apanage des sociétés dominées par le capitalisme, et comme elles sont « démocratiques » grâce à lui, la justice voudrait que les dominés puissent voir leur part de « ruissellement » de cette jouissance, qui est fort convoitée par ces derniers. Ils y succombent, pensant qu’ainsi la réalisation de leur être s’accomplira un jour. Je vois là-dedans le comble de l’aliénation sociale, qui incite à refouler le désir, propre à chacun (e), qui contredit et s’oppose radicalement à cette jouissance, vectrice de réification, faisant passer les biens : l’avoir,  pour le viatique idéal au bien suprême : l’être.

La justice charitable, fondée sur cet « idéal de jouissance » (sic) à partager, est un leurre qui empêche l’advenue de discours visant le renversement du procès de production, établi sur l’exploitation. Elle pousse à s’enferrer dans des considérations morales, exhortant à partager, pendant que l’appropriation des biens et leur monopolisation continuent de faire rage chez les dominants. Ces derniers  ont d’ailleurs horreur de tous ceux qui s’efforcent de « bien dire », de bien formuler les problématiques afin que le symptôme vienne bien au jour pour être mieux éclairé. Ainsi, pour moi, l’injustice majeure consiste en ce que les dominants bafouent la subjectivité, inhérente à la condition de « parlêtre », qui rompt avec le caractère abstrait de ce qu’il est convenu d’appeler la condition humaine, devenue une notion idéologique dont l’ambiguïté sémantique arrange nombre d’idéologues, parmi lesquels se comptent maints moralistes, généreux et bienveillants. Ils correspondent sur le plan clinique aux obsessionnels, dont l’inhibition liée à leur culpabilité, les enferme et les torture dans une hésitation sans fin entre la Loi, issue de l’interdit de l’inceste et
l’adaptation à la norme sociale. Autrement dit, la Loi du désir préserve de la perversion qui est à l’œuvre dans les rapports sociaux, organisés pour s’affranchir –vainement- de la dépendance du symbolique et de la structure subjective, exclus non seulement par les dominants mais aussi par une bonne majorité des dominés, dont les revendications dès lors, risquent de s’appauvrir en se réduisant au seul problème d’argent, délié de son  articulation aux fondements mêmes de l’organisation sociale et économique. La consommation, basée sur des relations d’objet dictées par le principe de l’avoir pour être, participe grandement au refoulement des conditions de production, marquées par une exploitation, aux allures de plus en plus avagistes à travers le monde.

Les mafias criminelles ont leurs appuis dans les différents appareils d’Etat  (cf. L’Algérie), et aussi parmi des « intellectuels » qui prônent la liberté individuelle et la libre entreprise, comme sources d’ enrichissement, lié au fétichisme forcené de l’argent, et dont l’accumulation exponentielle joue vainement le rôle d’assurance ontologique. L’hostilité à l’égard de la subjectivité, exhibée par ces
derniers, met au jour que le « manque à être » leur est insupportable, de même que leur désir, dont l’irrespect qu’ils lui vouent, est à la mesure de leur asservissement à l’ordre social qu’ils représentent, et qu’il leur rend bien.

Si l’argent est fétichisé à ce point, c’est parce qu’il est promu au rang des objets, dont il est le seul à être doté d’une valeur suprême, qui est censée assurer une prédicativité totale et absolue, complètement parachevée dès lors que le sujet, qui témoigne de l’inconscient, est exclu de toutes les idéologies prônant une telle réalisation de soi. Aussi, ces dernières portent-elles en germe les raisons de leurs dérives totalitaires, malgré leur humanisme d’apparat, qui recèle bien souvent le projet d’un ordre social préparant l’avènement de « l’Homme nouveau », celui qui sait
profiter de la « liberté » que les « dominants » lui offrent  pour se réaliser pleinement et totalement, en s’adaptant aux canons (de l’arabe qanoun qui signifie droit, ordre) qu’ils édictent.

Certes, toutes les idéologies ne sont pas équivalentes, même si toutes ont tendance à « mettre de côté » leur dépendance du signifiant et toutes ses conséquences, à savoir l’émergence du sujet qui se soustrait à l’Homme par sa négation constitutive. Cette négation rend nécessaire les considérations anthropologiques, qui servent à la refouler en même temps qu’elles la recèlent, de sorte que le retour du refoulé favorisera à terme son éclosion. Les déconstructions des théories anthropologiques, sont à l’image d’un symptôme, auquel il faut laisser libre cours pour produire toutes ses
expressions, lesquelles ne manqueront pas de mettre au jour, grâce à des lectures pertinentes, leur assise métonymique et leur caractère métaphorique.

Certes, on ne peut se passer d’idéologie : c’est une nécessité, mais on ne peut se passer non plus de sa remise en cause, à partir de ce qu’elle élude à travers ses propres développements. Cette remise en cause requiert des méthodes de lectures rigoureuses, fondées sur des instruments conceptuels éprouvés, et continuellement améliorés pour pouvoir atteindre ce précieux
« bien dire » qui, en même temps qu’il souligne et rectifie certaines erreurs, peut préserver de ce terrible et pressant « attrait de varier les formes du camp de concentration : l’idéologie psychologisante en est une » (LACAN. Réponses à des étudiants en philosophie. Autres écrits. P. 206).

Une cure analytique est censée construire et déconstruire un symptôme, ainsi que toutes les idéologies qui le nourrissent, voire le légitiment pour faire barrage  à l’avènement d’un autre lien avec soi-même et avec les autres. Aussi est-ce à l’aune du discours analytique et de sa logique que je lis et évalue une théorie, et non l’inverse. La spécificité structurale de ce dernier n’implique aucunement sa supériorité, puisque sa tâche est de rappeler ce que toute fiction ou théorie a tendance à oublier, soucieuse qu’elle est de maîtriser ce qui lui échappe et qui provient de sa
dépendance du signifiant, qu’elle a tendance à nier.

Une idéologie qui se laisse affecter par ce qu’elle vise à nier, peut se laisser déconstruire et ainsi favoriser la réhabilitation et la réintégration de la subjectivité, dont la logique va contaminer ses
fondements et permettre à la pluralité de se redéfinir : elle n’est plus établie sur le dogme de la souveraineté individuelle, mais accepte ce qui s’y soustrait, à savoir le sujet en tant qu’il est  le garant de la singularité et de l’unité, fondée sur une division essentielle et indéfectible.

Les divers spécialistes en conversions idéologiques insistent sur l’inanité du discours analytique  quant à la subversion des rapports sociaux. La psychanalyse se voit ainsi réduite à une thérapeutique individuelle, « interne » ou « intérieure », « intime », qui aurait un impact limité, voire nul sur le plan social. Ces « experts » en idéologie n’ont aucun scrupule à ranger le DA aux côtés des autres idéologies, en le réduisant à une rhétorique pseudo-analytique  qui  contribue à « naturaliser » les rapports sociaux capitalistes. Ils concrétisent leur résistance à l’inconscient en montrant, parfois passionnément, que celui-ci est une instance abstraite, isolée, dont la détermination intrinsèque et immanente renvoie à un solipsisme, qui s’avère inepte et  de mauvais aloi.  Avec une telle conception, le « wo es war soll ich werden » est défait, et l’advenue du sujet, censée apporter d’autres possibilités de s’inscrire dans les rapports sociaux, est mise en échec. L’acceptation de rapports sociaux, exclusifs de l’inconscient, est influencée par des idéologues de toutes obédiences, qui bafouent la négation mise enjeupar l’inconscient. Elle contribue à pervertir le DA et justifie ensuite le fait de s’en affranchir pour enfin « être libre ».  Le pervertissement du DA, entrepris par des idéologues-convertisseurs finit par les amener à  s’en affranchir, et à
légitimer leur acte qui consiste à participer activement à tous les dévoiements subis par ce « lien social » en tant qu’il est censé subvertir les termes de l’échange, tel que l’impose le système capitaliste sous la forme de cette escroquerie : le libre-échange. Cet échange s’avère être un marché dont les dupes sont ceux et celles qui se trouvent contraints (es) « librement » -pour vivre ou survivre- de vendre leur corps au prix fixé par les entrepreneurs-chasseurs de la plus-value la plus optimale. ils se gardent bien de mettre en évidence celle-ci d’autant plus que c’est grâce à eux, clament-ils haut et fort, que la vie de ceux et de celles qu’ils emploient est assurée. Ils leur « doivent une fière chandelle » et ne les remercieront jamais assez de ce cadeau « royal ». A la « liberté » d’exploiter répond la « liberté » de se faire exploiter, d’autant plus que l’exploitation est largement identifiée au travail. Elle fait partie intégrante de ce dernier. Elle en est la dimension essentielle, qu’il s’agit d’« épurer» de toute arrière-pensée, et de toute suspicion évoquant notamment le travail comme moyen d’accumulation et de maximisation de la plus-value.  Identifier dès lors le capitalisme à la « démocratie » et à la «  liberté individuelle » est une escroquerie et une aberration intellectuelles. Ces deux attributs idéaux, faussement attachés à ce système de production, proviennent en fait, et de manière paradoxale, des acquis arrachés au terme de luttes menées contre lui par ceux et celles qui ne supportaient plus à un moment donné le joug d’une exploitation, dont la férocité a donné naissance par ailleurs au colonialisme, à l’impérialisme et au paroxysme du pire : le nazisme, qui effraie les « belles âmes », celles-là même qui acceptent implicitement le système d’exploitation en le « naturalisant » et en contribuant activement à la réification, exclusive de la subjectivité. C’est ce que nous montre à l’envi, en France, les fameuses « Grandes Ecoles », qui dissimulent sous l’érudition et les différents savoirs à la pointe du progrès scientifique, leur nature et leur fonction d’ « Appareils idéologiques d’Etat » (L. ALTHUSSER), qui assurent
aux élites qu’elles forment, l’illusion de leur accomplissement ontologique, confirmé par leur assignation sociale au rôle d’experts de la dissimulation et du refoulement des mécanismes fondamentaux de l’exploitation capitaliste, lesquels participent au « gonflement » de la plus value de leurs maîtres, dont ils reçoivent en gratifications quelques restes, certes non négligeables. Le fonctionnement général de ce mode de production, avec toutes ses conséquences, présente bien des analogies avec la religion, définie par FREUD comme « la névrose obsessionnelle de
l’humanité ».

Toute idéologie se construit sur un impensé auquel elle tient, et qu’elle maintient coûte que coûte pour éviter d’avoir affaire au réel qui, en lui échappant inexorablement, signe sa défaite, surtout lorsqu’elle prétend le « dhommestiquer » (LACAN) totalement. Cet échappement permet à la pulsion de mort d’œuvrer et de faire valoir le réel. C’est d’ailleurs  ainsi que celle-ci contribue à l’évolution de la vie, laquelle se caractérise toujours par un changement de discours, que ce soit dans un sens progressif, ou bien  au contraire dans un sens régressif, lorsqu’elle est mise en échec par des idéologies dont le rapport au réel est tellement occulté, qu’elles ne peuvent pas penser l’articulation dialectique entre les pulsions de mort et de vie : l’une ne tient pas sans l’autre, et les
conceptions qui les opposent irréductiblement en les désintriquant, en les désarticulant, conduisent à la mort. C’est à mon sens ce qui a été débattu à BERLIN lors du colloque deJuin 2019.

*PS* : ta réponse, dont je te remercie, est arrivée au moment où je mettais la dernière main à ce dernier commentaire. Elle me permet de préciser que je ne prends nullement en mauvaise part les théories philosophiques, et la portée subversive de certaines d’entre elles, qui ont porté et portent atteinte à l’impensé que l’idéologie dominante ne cesse de consolider, en se nourrissant d’autres conceptions que la philosophie elle-même produit aussi. Ces conceptions constituent le semblant nécessaire, mais insuffisant, à rendre compte de la négation qui les constitue en tant qu’elles procèdent de la lettre, laquelle permet  leur évidement et leur déconstruction, fondés sur ce qui leur échappe. Il reste, selon moi, que la philosophie ressortit à un discours qui ne saurait être confondu avec le DA dont la structure –tel que l’a écrit LACAN dans son mathème-, témoigne de la rupture épistémologique qu’il a opérée quant au savoir et à ses rapports avec la vérité. Ainsi, je pense que la constante mise au travail, de cette « rupture » permet d’éviter l’amalgame et la confusion entre philosophie et  psychanalyse. Spécifier l’une et l’autre ne signifie aucunement les
hiérarchiser, ni les classer. Et ce n’est certainement pas les circonvolutions et les contorsions théoriques, de type obsessionnel, qui rendront service à l’une comme à l’autre, sous le prétexte fallacieux de ne pas faire de discrimination. Cette démagogie participe, à mes yeux, à une indigence intellectuelle qui fait l’affaire de l’idéologie dominante, laquelle n’a de cesse  de battre en brèche les principes fondamentaux du DA pour exclure la subjectivité, réduite à la vie affective, dont se chargent « merveilleusement » la psychologie et la psychiatrie, fondées sur les préoccupations anthropologiques de la philosophie et de sa catégorie universelle de « l’HOMME », devenu « L’HUMAIN » de nos jours. L’ambiguïté sémantique qui en découle, sert à ne pas accorder sa place au sujet comme négation de cet « Homme » qui paradigmatise une « nature humaine » complètement abstraite et imaginaire. Si de telles bases théoriques, anthropologiques, qui engendrent des pratiques déterminées, continuent de fonder de nouvelles conceptions, il ne s’agit d’en disqualifier aucune a priori. Mais elles ne doivent en aucune façon entretenir, par des ambiguïtés savamment construites, des confusions avec les concepts fondamentaux de la psychanalyse. Elles appellent et requièrent des critiques rigoureuses en vue d’asseoir résolument le concept de sujet, soutenu par la négation, propre à l’inconscient, qui contrarie « l’HOMME ». S’il y a un « humanisme » qui vaille, c’est à mon avis, celui qui se garde bien d’exclure la subjectivité, sous prétexte que la castration symbolique qui la caractérise, est une limite à la « liberté » de l’individu. D’autre part, la subjectivité ne saurait être simplement identifiée  à l’affectivité, qui représente une de ses dimensions sans pour autant qu’elle la définisse totalement, ni qu’elle s’y réduise complètement. C’est pourquoi je ne peux comprendre ce que tu appelles « la subjectivité mutuelle » que comme la mise commun d’un vide produit par ce qui nous échappe, quel que soit le savoir mis en avant, et qui confère à la vérité sa valeur inestimable : celle de nous restituer un réel, impossible à dompter, et partant refoulé, voire forclos du fait des usages idéologiques des connaissances techno-scientifiques et de leur progression continue, nourricière de toutes les illusions ontologiques.

Et ce n’est certainement pas le coronavirus qui nous menace de mort, qui est la meilleure figuration du réel. Cette épidémie va remettre au goût du jour la célèbre alternative : « la bourse ou la vie ?», dont la réponse, pour le capitalisme, ne saurait être conçue en d’autres termes que binaires, qui le conduisent inévitablement à l’échec. Car cette dimension essentielle à l’existence qu’est le réel, enrichit plutôt le processus de métaphorisation. La métaphore saisit en l’illustrant la fluidité de la métonymie, tout en n’entravant pas son cours qui diffère le signifié. Ainsi, elle donne à ce qui échappe toute sa beauté, comme la poésie peut nous l’offrir, elle, qui sait allier le vrai au beau, et consacrer  cet « éternel féminin » en tant qu’il confirme définitivement la fonction paternelle, qui promeut l’interdit de l’inceste comme assise de « l’ex-sistence ». Ce qui fonde  et assure « l’ex » de cette « ex-sistence », c’est l’a (« l’objet cause du désir ») qui maintient « l’x », propre au désir.

Amîn HADJ-MOURI
25/04/2020