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La Féminité

 Ci-dessous la dernière version du texte.

 

 

La féminité : une « père-version » créatrice !*

 

 

« …Il n’y a pas d’universelle qui ne doive se contenir d’une existence qui la nie ». (Lacan. L’étourdit. Scilicet 4).

 

 

                                             Un autre jour viendra

Un autre jour viendra, féminin,

à la métaphore transparente, accompli,

adamantin, nuptial, ensoleillé,

fluide, sympathique. Personne n’aura

une envie de suicide ou de migration,

et tout, hors du passé, sera naturel, vrai,

conforme à ses attributs premiers.

Comme si le temps

Dormait en vacances…

« Prolonge le beau temps de ta parure.

Ensoleille-toi à l’astre de tes seins de soie

et attends la bonne nouvelle. Ensuite,

nous grandirons. Nous avons du temps

pour grandir après ce jour… »

Un autre jour viendra, féminin,

au signe chantant, au salut

et au verbe azuréens.

Tout est féminin hors du passé.

L’eau s’écoule des mamelles de la pierre.

Pas de poussière, pas de sécheresse,

pas de perte,

et les colombes font la sieste dans un char

abandonné, quand elles ne trouvent pas

un petit nid

dans le lit des amants…

 

Mahmoud DARWICH (Ne t’excuse pas, Actes Sud, 2006)

 


 

L’abord structural que je vais tenter de vous présenter ici m’amène à m’appuyer sur des citations de Freud et de Lacan, afin de border mon propos et qu’une énonciation puisse se faire jour, tout en donnant lieu à quelques questionnements.

J’évoquerai les « Nouvelles conférences sur la psychanalyse » de Freud (1), notamment celle qu’il a intitulée « la Féminité », et dans laquelle il précise : « nous devons admettre que la petite fille est alors un petit homme », et surtout : « il n’est qu’une seule libido, laquelle se trouve au service de la fonction sexuelle tant mâle que femelle ».[1]

Quant à Lacan, dans « Télévision », il nous fait remarquer que : « l’ordre familial ne fait que traduire que le Père n’est pas le géniteur, et que la Mère reste contaminée la femme pour le petit homme ; le reste s’ensuit. » Il note, par ailleurs, que si « une femme ne rencontre L’homme que dans la psychose… elle se prête plutôt à la perversion que je tiens de celle de L’homme ». Il conclut enfin : « le fantasme de L’homme en elle trouve son heure de vérité. Ce n’est pas excessif puisque la vérité est femme déjà de n’être pas toute, pas toute à se dire en tout cas ».

En m’appuyant sur ces apports de Freud et de Lacan, j’espère pouvoir me « dépêtrer » des questions ontologiques dans lesquelles les errances identitaires ne cessent de « s’empêtrer », pour faire échec au manque à être en tant qu’il fonde et soutient l’ex-sistence subjective, à partir de la mort de l’être, corrélative de celle de la Chose, dont les tentatives de réification et d’objectivation s’avèrent définitivement vaines à les ressusciter , de quelque façon que ce soit. En effet, cette ex-sistence procède du refoulement primordial qui instaure la « béance causale », liée au « troumatisme » indépassable, et essentiel au sujet, dont les « épiphanies » sont pour le moins dérangeantes, dès lors qu’elles rappellent cette mort, pourtant indispensable au désir, qui confirme le manque à être, radicalement réfractaire aux menées autistiques, « orchestrées » par la psychose sociale. Celle-ci tente de forclore, avec le concours de certaines idéologies, cette béance dont la persistance ne cesse de témoigner que le réel reste définitivement hors de portée de quelque approche que ce soit, aussi puissante soit-elle.

Je pense, pour ma part, que la féminité est concomitante du refoulement primordial qui enracine désormais tout parlêtre dans la Culture, dans l’ordre symbolique, caractérisé à jamais par l’irréversibilité et l’irréductibilité d’un défaut, d’une incomplétude, nommée castration symbolique. Elle libère du faux débat entre nature et culture grâce à la référence constante à ce qui est exclu par la logique classique, qui ne souffre pas l’inconscient en tant qu’il est la négation même qui permet l’évidement des multiples et différentes formes d’infatuation moïque.

Si la féminité ne se réduit pas à être femme, c’est-à-dire à représenter une essentialisation, ou à correspondre à une essence préétablie, « naturelle », c’est parce qu’elle tient dans la structure subjective une place primordiale, qui correspond à un passage obligé pour l’assomption des deux sexes.

Elle permet ainsi d’articuler la contingence qu’elle promeut à la nécessité qui la fonde, à savoir l’interdit inhérent à la fonction du Père au sens de Freud, à savoir l’interdit de l’inceste qui fait écho à l’incomplétude. Evoquer cette articulation requiert d’avoir en tête, en même temps, l’autre articulation correspondante, c’est-à-dire celle qui lie le possible à l’impossible, selon le principe de logique moebienne de « l’un pas sans l’autre ».

C’est aussi parce que la féminité est concomitante du refoulement primordial qu’elle confirme le primat du signifiant en tant qu’il assure la pérennité de l’écart entre lui et le signifié, favorisant ainsi les manifestations du sujet et les apparitions de l’inconscient, qui témoignent d’une altérité et d’une « étrangèreté » (E.LEVINAS) mettant à rude épreuve la xénopathie, entretenue et nourrie par l’aliénation sociale et les savoirs qui la servent.

Cette homologie structurale assure l’articulation entre « l’éternel féminin » et la temporalité de la subjectivité. Cette temporalité métaphorise la présentification de l’absence sous la forme d’un ratage constant, perpétuel, qui caractérise toute relation d’objet en rendant omniprésente une aporie, qui empêche toute suture de la structure par quelque signifié que ce soit.

Ce défaut structural permet de définir le réel comme ce qui échappe. Des réalités multiples et différentes peuvent rendre compte de cet échappement. Toutes s’avèrent être des constructions fondées sur ce qui est hors de leur portée. Certaines optent pour son intégration, d’autres pour son exclusion, sous la forme de refoulement secondaire voire de forclusion.

C’est ce qui est mis en œuvre dans la logique classique du tiers exclu qui tente à maintenir l’ineptie de la réalité objective, extérieure et réifiée, confondue avec le réel. A l’encontre de cette logique, la féminité, en impliquant une temporalité qui concerne l’éternité et la perpétuité du vide, concrétise la perte définitive de la Chose et de l’être, perte qui se traduit par le ratage, que le fantasme cherche à contourner ou à détourner pour atteindre une complétude impossible.

Ainsi, le fantasme participe et confirme le défaut de rapport sexuel, au sens ou l’incomplétude, caractéristique de la subjectivité, finit toujours par advenir.

En faisant ainsi échec à la prédicativité ontologique, la féminité favorise l’affranchissement à l’égard des ruses de la raison qui s’acharne à exclure le tiers, c’est-à-dire le principe de présentification de l’absence, et partant de l’incomplétude. Aussi n’est-elle en rien l’assignation à une identité sexuelle, même si la féminité facilite l’assomption de cette même identité en tant qu’elle reste marquée définitivement par la négation de la jouissance phallique, qui fait valoir le désir.

Ce dernier procède de la féminité en tant qu’elle assure le ratage du tout pour les deux sexes, qu’il soit seul ou conjugué. Il confirme le défaut de rapport sexuel qui promeut l’unarité en tant que la féminité objecte radicalement à toute complétude et à toute unité, départie de la division.

La féminité sous-tend et soutient l’unarité dans le sens ou l’unité du parlêtre ne vaut que par la division instaurée par le sujet comme négation du moi. La négation qu’elle impulse constamment se traduit par des contingences qui permettent la mise en évidence de la nécessité de la LOI, c’est-à-dire de l’interdit structural, autrement dit, l’interdit de l’inceste.

C’est parce qu’elle met en jeu et en œuvre sa force de négation face à toute prédicativité fantasmatique que la féminité paraît « terrorisante », au sens où elle met au jour le « troumatisme », fondateur de la subjectivité, qui met à mal cette instance paranoïaque : le moi, qui ne souffre d’aucune manière la béance causale associée au refoulement primordial.

En fait, elle est « troumatisante » pour tous ceux qui veulent en finir avec le manque à être et qui font croire que démentir la castration symbolique pour renforcer l’infatuation moïque, représente le nec plus ultra du progrès et de la modernité.

Avec le primat du signifiant, la féminité est omniprésente dans la mesure ou elle procède de l’incorporation de l’interdit de l’inceste qui met fin aux illusions de complétude et instaure définitivement et irréversiblement un manque à être essentiel qu’aucune idéologie quels que soient les pouvoirs qu’elle se donne, ne pourra éradiquer. Elle est donc impliquée dans le travail d’évidement critique :elle négative des constructions moïques, certes nécessaires, mais dont l’analyse ne consiste pas à les remplacer par d’autres illusions, prédicatives issues de savoirs exclusifs du primat du signifiant.

La « docte ignorance » (Lacan), caractéristique de la position du psychanalyste, se soutient de la féminité en tant qu’elle permet au sujet, libéré de toute conversion idéologique, d’amener le moi à se situer autrement dans les rapports sociaux dès lors qu’il accepte les dimensions impliquées par elle, et partant, par l’inconscient et ses formations, qui contribuent à la mettre en valeur.

Aussi, le manque à être devient-il source de singularité qui articule le particulier et l’universel, dans le sens ou seul le particulier ouvre l’accès à l’universel et pas l’inverse, qui le réifie en le posant comme en soi. C’est dans un tel contexte que le « plus de jouir » peut advenir et faire échec à la logique du tiers exclu, qui pousse à l’ « illettrisme » en tant qu’il promet de suturer l’écart entre le signifiant et le signifié, afin d’exclure la lettre, et partant la féminité.

C’est d’ailleurs ce que s’évertuent à faire nombre d’associations de psychanalyse qui font groupe, école autour d’un Père imaginaire, célébré comme maître-bouchon et expert en occlusions intellectuelles, favorables à l’exclusion de la féminité, et partant à celle du sujet.

C’est dans un tel contexte que l’humanisme fait florès. Il se propose de protéger ceux qui sont censés souffrir de la castration symbolique, grâce à ceux qui sont censés détenir un savoir et un pouvoir libérateurs de la castration symbolique. Ces derniers reçoivent en retour une reconnaissance qui leur permet à eux de renforcer leur totale indépendance vis à vis de cette même castration. Dès lors, c’est ainsi que s’étendent, dans les rapports sociaux, les effets néfastes de la débilité.

En promouvant la négation du « toutémisme » phallique, la féminité transcende comme négation, les deux sexes, même si elle concerne plus spécifiquement l’un des deux, notamment sur le plan anatomique. Elle met en commun pour les deux sexes le manque à être, tout en spécifiant et en définissant pour chacun des deux, la manière d’intégrer ce manque à être : l’un à partir de ce qui manque radicalement et définitivement au corps ; et l’autre à partir de ce qui ne lui manque pas, mais qui ne permet pas pour autant d’accéder au tout (phallus), que ce soit seul ou avec la conjonction d’un autre. La féminité assure ainsi la différence des sexes, tout en maintenant la prévalence du manque à être, pour l’un comme pour l’autre.

Ainsi elle s’oppose à la jouissance, réduite à la quête de complétude qui est censée faire échec au désir en tant qu’il impose le ratage comme rappel de la Loi, loi de l’incomplétude qui respecte l’interdit de l’inceste, confirmé par le signifiant et sa structure, préservatrice de l’ex-sistence du sujet. En effet, le signifiant assoit et assure la singularité en tant qu’elle articule la pluralité des réalités ( S2 ) à une seule et même source : la signifiance (S1) qui les transcende, du fait de son échappement même. C’est cette articulation qui assure le rapport moebien entre les métaphores et la métonymie.

Le travail analytique,qui consiste à évider les S2 pour mettre en évidence la signifiance, relève de la féminité qui est la condition sine qua non de toute cure analytique, digne du discours analytique, tel que Lacan la formalisé.

24 Juin 2017

M. Amîn HADJ-MOURI

 

  *Il s’agit ici d’une version remaniée de la communication que j’ai présentée lors de la demi-journée d’étude de l’AECFLille, « Féminité et pouvoir », le 10/06/17. Elle pourra servir également d’introduction au séminaire prochain : « symptôme, féminité et vérité ».

1- Je remercie Daniel WEISS de m’avoir averti de l’erreur de date que j’ai commise à propos de ces conférences,et notamment « La féminité », qui ont eu lieu en 1932. (Je me suis servi de l’ouvrage publié chez Idées/Gallimard, traduit par Anne Berman)