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La Psychothérapie institutionnelle (P.I) : un aliénisme qui ne dit pas son nom !

« Je lui (une « malade ») dis : « Rappelez-vous, il y a quelques mois, vous m’avez téléphoné, vous étiez dans un état de malaise terrible, en sortant de chez vous aviez l‘impression que tout le monde vous regardait ! Prenez dix gouttes d’Haldol. » On ne peut pas dire que l’Haldol va boucher les fissures du pare-excitation ! Mais n’empêche ! Bien sûr, il y a tout un système complexe, un système transférentiel : mais ça ne suffit pas ». (Jean OURY. L’aliénation)

« Favoriser l’Abfuhr pour permettre l’Aufbau ; et en même temps, s’aider de trucs qui marchent, comme l’Haldol, ça aide quand même beaucoup…(…) Il y a une fonction de « pare-excitation », un tenant-lieu. Mais quelle fragilité ! Et elle le dit elle-même : « C’est bien embêtant d’être fragile comme ça ! » Elle en est très consciente, et il ne faut pas attendre qu’elle ne le soit plus. C’est pour ça que c’est très important d’être immédiatement là, attentif, soit en face à face, soit par téléphone. C’est très important, le téléphone, pour maintenir un tenant-lieu de pare-excitation ! Souvent, ça suffit. Mais quelquefois, il faut en faire plus, et prescrire des gouttes d’Haldol ». (Jean OURY. L’aliénation).

Avant d’entrer dans le vif du sujet, peut être vaudrait-il mieux préciser et rappeler certains points d’ordre méthodologique, nécessaires à la présentation d’un point de vue qui se soucie d’inclure le « hors point de vue », afin de dissiper la confusion, entretenue par les idéologies bilatères, entre radicalité et extrêmisme dogmatique. En effet, l’interdit de l’inceste est une loi inflexible et dure, irréfragable. Même l’autisme, qui l’altère plus ou moins profondément, ne parvient pas à la déraciner. Elle place au centre de la structure un défaut indépassable, que même ceux qui sont censés le soutenir et le promouvoir, peuvent être tentés, à un moment ou à un autre, au nom du « réalisme », de le pervertir, avec l’aide de la religion et d’un certain scientisme, qui participent de et à la psychose sociale. Nombre de « progressistes » ont montré des dehors révolutionnaires, prônant la destruction du système, et qui ont fini par confirmer leur pouvoir de séduction, plutôt que leur capacité à libérer ceux qui sont et restent sous le joug de ce système. Cette séduction sert le populisme, qui prétend connaître le peuple et ses désirs, alors que la voix de ce dernier est tantôt confuse, tantôt inaudible, et parfois même les deux.

Si la psychanalyse récuse fondamentalement toute conversion idéologique ou « greffe de pensée », elle promeut en revanche la rupture de toute dépendance à l’égard d’abords qui démolissent plus qu’ils ne déconstruisent, dans le sens où la déconstruction (analyse) consiste en un travail délicat qui permet d’extraire, voire d’extirper l’unilatère, inhérent à la signifiance, du bilatère qui le refoule et confirme sa propre nécessité. Aussi est-ce en développant ce dernier, c’est à dire en l’ « étoffant » qu’il devient « évidable », analysable, « déconstructible ». Il s’agit ainsi de préserver des interrogations de base pour qu’un questionnement s’affine, s’améliore au point de ne pas en sortir indemne. On voit bien de nos jours ce qu’il est advenu des nobles projets humanistes qui oublient, dans leur développement adaptatif à la « psychose sociale », la « subjectivité » au nom de laquelle ils s’insurgeaient auparavant, plus ou moins violemment. Cet humanisme, qui les irrigue, correspond en fait au maintien de la quête d’un métalangage, qui viendrait à bout du défaut (de rapport sexuel), et par là même de l’inconscient. Attaché à l’objectalisation prédicative, il se refuse à accepter et à admettre que « l’amour est le don de ce qu’on n’a pas » (LACAN) ! La logique de l’inconscient exige cependant, pour son explicitation et sa lisibilité, de passer par différentes médiations et articulations à dialectiser, qui complexifient l’élucidation, dès lors que l’immédiateté et les mythes de la « transparence » et de l’objectivité sont écartées. (Cf. la critique du « transparentisme » par J.Y GIRARD).

Le D.A (discours analytique), quant à lui, ne manifeste aucune condescendance à l’endroit des présupposés divers et variables, en tant qu’ils représentent des médiations –à l’instar des symptômes- constitutives du bilatère (discours du maître), dont la fonction est à élucider rigoureusement, tant sa propension à exclure l’unilatère est puissante. C’est ainsi qu’il peut pousser à « l’illettrisme » pour conforter des préjugés, en usant même de la culture, voire de l’érudition, mises au service du bilatère et de sa finalité. Soumettre celles-ci à l’évidement pour bien les définir, passe par l’examen minutieux de leurs relations avec les questionnements de base initiaux, qui persistent, et dont la compréhension est essentielle. En effet il s’agit de retrouver à travers les sédiments de l’expérience ex-sistentielle qui s’accumulent et se superposent, le sens –toujours compromis- des questions de base ainsi refoulées.

S’appuyer sur le « défaut » essentiel de la subjectivité permet d’entretenir des rapports particuliers avec le bilatère : l’unilatère advient et émerge du bilatère et de la lecture « déconstructive/constructive » qui en est faite. Il signifie son dépassement mais pas son éradication, qui le rendrait alors confusément et faussement garant du rapport sexuel. Le défaut radical de ce dernier soutient ce travail capital de construction d’une nouvelle réalité sur une base « déréaliste », qui redéfinit la réalité en tant qu’elle n’est plus réductible à un préjugé débouchant sur une réification objectivante, voire totalisante, exclusive du réel. Cette dimension qui concrétise l’échappement n’est pas maîtrisable. C’est ainsi qu’elle est opérante : toujours implicite, elle se dérobe derrière la réalité qui l’enrobe. Elle est l’envers des apparences et met en échec le réalisme qui conclut à une inaccessibilité et à une indicibilité absolues, en soi. Une telle assertion relève de la théologie et non de la science. Elle rejoint cette position qui laisse accroire qu’on n’a pas de préjugés, ni de présupposés (dénégation), plutôt que de les soumettre à l’évidement, qui favorise le décentrement et partant l’émergence d’un point de vue excentré, congruent de l’ex-sistence, fondée sur la négation liée au défaut structural. Dans cet évidement, la dispute engagée contre le totalitarisme moïque, tient une grande place. Elle détermine le travail mené pendant la cure et aide à réanimer la dispute dans le groupe, en participant à rendre opérante l’hétérogénéité et le dissensus, sans que son homogénéité soit altérée. Encore faut-il mener le travail (dispute) pour cesser de confondre homogénéité et uniformité, et partant de créer les conditions de possibilité de formulations nouvelles quant aux problématiques repérées et aux questions méthodologiques qu’elles soulèvent, notamment par rapport aux interrogations et articulations de base, enfouies et oubliées sous des tombereaux de commentaires et de points de vue différents. La dispute, conçue comme la mise en évidence de l’apport de la pulsion de mort (destruction symbolique et incomplétude du symbolique) à la pulsion de vie et à l’ex-sistence, favorise la clarification de la conflictualité au sein d’une institution, tout en précisant les différentes conceptions et représentations de la raison, mises en jeu par les manifestations irrationnelles.

Ces remarques, qui orientent ma lecture, étant faites, revenons à la P.I.

Il n’est qu’à lire ces quelques phrases tirées de l’ouvrage de Jean OURY, intitulé « L’Aliénation », pour se rendre compte que la P.I n’est rien d’autre qu’une psychiatrie, qui, malgré son recours à la psychanalyse et au marxisme, n’a jamais remis en question les fondements théoriques et épistémologiques d’une discipline, organisée et déterminée par le discours médical, paradigme du discours du maître. Au lieu que la psychanalyse subvertisse celui-ci en faisant valoir l’inconscient et sa logique propre, c’est bien la psychiatrie qui la met à son service pour la pervertir, en n’abandonnant pas des notions comme celle de « malade », malgré quelques accents humanistes qui placent la P.I dans le sillage de la conception pinélienne de la maladie mentale et de son « traitement moral ». Il en est de même d’ailleurs de l’usage qu’elle fait du marxisme. Réduit à alimenter des contestations et des réactions hystériques, dirigées –parfois à juste titre- contre le pouvoir administrativo-étatique des institutions de soins, notamment lorsqu’il combat le pouvoir médical, considéré a priori comme irréprochable, dès lors qu’il est identifié à la puissance de faire recouvrer la santé à des « malades », dont la nouveauté et l’originalité consistent en ce qu’eux aussi deviennent des soignants auprès des soignants. Mais comment mettre en œuvre ce qui ressortit au transfert lorsque le discours médical revêt une telle importance. (Cf . la citation mise en exergue de ce texte et la place accordée à la parole). Il est à noter à ce sujet la virulence des critiques adressées par OURY à Michel FOUCAULT et à son analyse des mécanismes pervers dans l’exercice du pouvoir, au sein de différentes institutions, sous prétexte qu’il ignore tout de la psychiatrie.

Alors que le recours à la psychanalyse et au marxisme aurait pu favoriser une coupure épistémologique plus franche et plus nette entre la psychiatrie et le discours médical, on assiste après plus d’un demi-siècle à « l’épuisement » et à la fin d’un compromis, qui a tenu tant que le système capitaliste soutenait grosso modo, -notamment sur le plan financier-, les initiatives lancées par le savoir et le discours médical, pour reconduire et réintégrer les « malades » dans le système de production, sinon les marginaliser en les chronicisant sur la base de diagnostics objectivants et réifiants, usant par ailleurs de méthodes psychologiques dites projectives, comme le test de SZONDI, dont la conception des pulsions est fondamentalement différente de celle de Freud. Aussi, la confusion entre personnalité et structure du sujet est-elle constante. Elle fait écho à des orientations de la phénoménologie qui laissent à penser qu’une essence immanente serait à l’œuvre dans les phénomènes d’aliénation mentale.

Cette coupure n’ayant pas eu lieu, la psychanalyse a été convoquée pour renforcer le discours médico-psychologique et l’insérer dans le discours universitaire, au point que la P.I est devenue une idéologie « fourre-tout » qui a porté préjudice en fin de compte aux institutions de soins psychiatriques, quelles que soient les modifications qu’elles ont connues, généralement inspirées par le mimétisme.

Il s’agit de se demander de nos jours pour quelles raisons la P.I a si mal réussi l’articulation entre le marxisme et la psychanalyse, d’autant que le freudo-marxisme s’est révélé une impasse théorique et politique ? Et, corrélativement, est ce que le discours médical à travers la psychiatrie et la psychopathologie –avec sa place et son pouvoir dans les rapports sociaux- n’a pas développé et délivré toutes sortes de résistances, pour enfin parvenir au rejet de l’inconscient ?

Ces deux questions, entre autres, me semblent cruciales, à l’heure où des psychiatres, appartenant au mouvement de P.I, comme Mathieu BELLAHSEN,(Cf. son article : « Interdire les suppléments d’âmes » de la psychiatrie ». In Analyses et pratiques professionnelles. 18/02/12.),très critiques à l‘égard des institutions   de soins actuelles, se cantonnent à des revendications et à des dénonciations qui ne reposent pas sur une réflexion tranchante quant à la subversion du discours analytique. La psychanalyse demeure un « supplément d’âme » pour compléter la psychiatrie et la conforter dans sa lecture réductrice des symptômes, identifiés à des signes. Cette lecture, appelée à être dominante, du fait de la prééminence du discours médical, peut-elle se concilier avec celle qui se fonde et s’appuie sur le signifiant et toutes ses conséquences, ainsi que l’envisage la psychanalyse ?

Sous la plume de cet auteur, on peut percevoir le trouble qui entoure encore la psychanalyse, laquelle, écrit-il, « n’est pas l’apanage des seuls psychanalystes et ne peut se résumer à élucider le « complexe d’Œdipe », à pratiquer des interprétations sauvages et violentes voire à trouver le ou les soi-disant responsables des troubles ». Peut-il soutenir de la même façon que la psychiatrie n’est pas l’apanage des seuls psychiatres ? Et, pour lui, que vaut l’acte analytique ? Quelle est son éthique si, comme il poursuit, « que l’on soit infirmier, aide-soignant, éducateur, ASH, psychologue, secrétaire, psychiatre, la psychanalyse est à disposition de l’ensemble des soignants pour penser ce qui se joue pour un patient dans sa relation à eux et aux autres en général. » Réduite à un savoir à la disposition de tous, faisant partie de la panoplie du soignant en « psy » et de sa « boîte à outils », elle fait désormais partie du « bagage de connaissances » des meilleurs et rejoint ainsi le discours universitaire, mis au service du discours médical. « Tant du côté des soignants, précise M. BELLAHSEN, que du côté des patients, la psychanalyse est un outil consistant de compréhension et de traitement dont dispose la psychiatrie pour élaborer ce qui se passe dans les liens interpersonnels et inconscients. (C’est moi qui souligne). Il achève son « plaidoyer » en faveur de la psychanalyse ainsi : « Pour autant, en institution, cet outil n’est pas exclusif et s’intègre nécessairement à d’autres (psychotropes, activités thérapeutiques et éducatives, groupes de parole, réinsertion sociale etc.) dans une perspective psychothérapique ». Tout se passe comme si le recours à la psychanalyse n’entraînait aucune subversion quant aux logiques qui sous-tendent ces « prestations » appartenant à l ‘ « arsenal thérapeutique » de la psychiatrie, qui se complète en additionnant des offres diverses. « A contrario, remarque-t-il, si les psychotropes soulagent les souffrances, ils ne guérissent pas les « troubles » et ne permettent pas de subjectiver l’expérience de la maladie ». Voilà une remarque qui requiert plus de précision quant au recours à la psychanalyse. « Subjectiver » implique l’abandon du signe et de sa logique et sa substitution par le signifiant et la sienne propre, qui éloigne de la notion de maladie pour faire émerger le choix qui a conduit à une impasse, et qui procède d’une position subjective, mettant en jeu l’ensemble de la structure. Par ailleurs, on ne peut que partager l’étonnement qu’il manifeste, en écrivant : « comment comprendre qu’une méthode qui cherche à mettre en circulation la parole se voit ainsi rejetée ? ».

Cette interrogation de Mathieu BELLAHSEN est d’autant plus intéressante qu’elle nous permettra , peut-être, en l’examinant de plus près, de mettre au jour les raisons pour lesquelles elle reste toujours d’actualité, malgré les « heures de gloire » de la P.I ?

La P.I reste une psychiatrie et entend le demeurer. Mais en incluant l’inconscient et le D.A (discours analytique), qui impliquent une logique spécifique, inconciliable avec celle qui prévaut dans les théories psychopathologiques classiques, elle les délie de ce qui les spécifie, et finit par les dégrader en leur « injectant » une logique « bâtarde », mi-chèvre-mi-chou, préjudiciable en fin de compte à l’une et à l’autre. Même si ce « chèvre-choutisme » a pu apporter quelques avancées, notamment sur le plan de l’organisation institutionnelle, grâce à la accordée à la parole des soignants et des soignés, il n’en demeure pas moins que le rapport de la parole avec le sujet reste très problématique. En effet, lire les symptômes comme des signes –tel que le prescrit le discours médical- ne favorise pas la prise en compte du signifiant. Dès lors, ce qui est accueilli par la porte, est renvoyé par la fenêtre : le signe exclut aussi bien le signifiant que l’objet a, même si ces deux concepts restent usités et mis en avant par des « idéologues », qui s’acharnent à identifier le discours analytique à la P.I. L’inconscient lui-même, censé nommer l’échappement et l’ « ab-sens », devient l’objet d’une « d’hommestication », au service du savoir médico-psychologique qui ne souffre pas que le sujet puisse le mettre en défaut et lui faire échec en se subtilisant à sa maîtrise. Cette maîtrise exercée par le discours médico-psychologique en vue de mettre fin à l’aliénation mentale, ressortit à l’aliénisme dès lors que les rapports dialectiques entre l’aliénation symbolique et l’aliénation sociale restent globalement approximatifs et confus. La mise en évidence de la polysémie de ce concept, de ce qui caractérise et spécifie l’une et l’autre, est nécessaire pour que ce qui est appelé «  aliénation mentale » soit précisé et correctement défini. Ainsi lit-on dans « L’aliénation » de Jean OURY des assertions laissant supposer que toute aliénation est en soi plus ou moins pathogène : « Parler de l’aliénation ne fait qu’augmenter l’aliénation. Alors, pour s’en tirer, il faut essayer de parler, apparemment, d’autre chose ». Ou bien encore : « On est tous aliénés. Le paradoxe, c’est que faire un discours sur l’aliénation devant vous, ce serait le comble de l’aliénation. Est-il possible de parler de l’aliénation sans créer de l’aliénation ? ». Les approximations conceptuelles et la confusion théorique (et pratique) qui en résulte se manifestent dans ce genre de remarques, qui peuvent gagner en pertinence et en cohérence si elles étaient plus précises : « …Dans la pratique, l’aliénation est souvent méconnue du fait même qu’on est tous pris dedans. C’est une de dimensions paradoxales de l’aliénation ».

A partir de ces citations de Jean OURY, on peut formuler la problématique suivante : Est-il possible de se libérer totalement de l’aliénation sociale ? Sur quelle aliénation « essentielle » peut-on s’appuyer pour y parvenir ? De quelles façons et sous quelles formes l’aliénation sociale intervient-elle dans l’apparition et dans l’aggravation des impasses existentielles ? Sert-elle à méconnaître, voire à forclore la dépendance du signifiant et l’incomplétude du symbolique, constitutives de l’aliénation signifiante ?

Autant de questions qui, si elles n’ont pas trouvé de réponses complètement satisfaisantes dans le travail de Jean OURY, peuvent encore nous mobiliser à partir des élaborations et des hypothèses qu’il nous a laissées en héritage. A la fin de son ouvrage « L’aliénation », il nous propose malgré tout une orientation, qui –même si elle reste partielle- sied très bien à la logique et à la temporalité de l’inconscient freudien : « On peut dire qu’une forme d’aliénation, c’est d’être coincé dans une espèce de pensée linéaire. D’où cette niaiserie : il y a ce qui est avant, donc c’est la cause ; après, c’est l’effet. Et allons-y, comme s’il n’y avait qu’une ligne de pensée ! Mais quand on pense, c’est un orchestre permanent… ». Il ne tire pas toutes les conséquences de cette causalité inédite, qui subvertit les rapports entre la conséquence et l’antécédence, notamment quant à l’analyse de ce que la psychiatrie appelle aliénation mentale. D’autre part, le travail qui permet le passage du bilatère nécessaire à l’unilatère implicite, et censé advenir de ce fait, n’est pas assez mis en évidence en tant qu’il implique l’aliénation symbolique. Le passage s’appuie sur un évidement du bilatère (discours du maître) qui métaphorise et concrétise ce qui échappe et constitue l’unilatère, toujours insaisissable et, partant médiatisé. L’objet a concrétise le manque essentiel, et donne sa consistance au D.A, qui « se tient » sans être fermé, et pour cause ! Alors que pour OURY, « dès que ça se ferme, dès qu’il y a un discours qui se tient, c’est à côté de la plaque, parce que c’est vraiment, non pas être dans das Ding, la Chose, mais être dans l’objectivation, dans la chosification ». La dialectique entre «  l’objectivation »,  «  la chosification » et das Ding doit être explicitée pour éviter les impasses théorico-pratiques, propices à l’installation des idéologies qui ne se soucient guère de la nécessité du semblant en tant qu’il met en évidence d’abord la « chosification » par la métaphorisation (S2), et ensuite son évidement « déréifiant » par la mise en jeu du vide (S1), qui procède de l’écart constitutif du signifiant (S/s). Cet écart fonde la signifiance qui scande l’articulation signifiante en tant qu’elle est le vecteur du sujet. La subjectivité consiste en cette aliénation essentielle et indépassable, qui altère l’unité et la plénitude imaginaires du moi, désormais fondées sur une négation –le sujet- qui s’avère nécessaire à une quête permanente, dont l’issue sert in fine à la confirmer en tant que telle, c’est à dire, comme facteur essentiel d’imprédicativité. Mais cette dernière ne saurait se départir de la prédicativité qui la refoule, comme l’aliénation symbolique ne saurait se dissocier de l’aliénation sociale, quelles que soient les formes de l’aliénation mentale. Celle-ci devient en quelque sorte le creuset dans lequel l’une et l’autre s’articulent pour engendrer des manifestations « pathologiques », appelées à clarifier la part de chacune et les liens qu’elles tissent ensemble pour rendre compte de ce que ni l’une ni l’autre ne peuvent maîtriser, à savoir l’inconscient qui procède, tout en le confirmant, du défaut de rapport sexuel. L’aliénation à l’œuvre dans la logique unilatère n’exclut pas celle du bilatère, elle contribue à mettre en continuité celle-là avec celle-ci, contrairement à l’aliénation sociale qui a tendance les cliver et à favoriser les impasses propices à l’éclosion de manifestations relevant de l’aliénation mentale, en tant qu’elle altère la place et la valeur de l’altérité, constitutive de la subjectivité. Une fois ces précisions apportées, il est possible d’abonder dans le sens d’OURY, lorsqu’il écrit : « …Il y a une aliénation à l’intérieur même de la logique, et que si on ne la met pas en question, cette aliénation, on va rester pris dans le mouvement d’aliénation massive dans laquelle on se trouve, et on finira par crever dans le pétrole du Golfe, à peu de chose près. Ce ne serait pas très malin ». Précisément, si le D.A nous aide sur ce plan là, c’est bien à propos de la place centrale de l’aliénation symbolique, qui est déterminante pour le sujet, par rapport à l’aliénation sociale, certes nécessaire, mais dont la fonction consiste notamment à refouler la condition subjective, voire à la forclore pour continuer à s’enliser dans la confusion entre individualité, singularité et subjectivité, alors que l’inconscient ne cesse de « passer à l’as ». Plutôt que de s’accaparer le D.A et l’identifier à la P.I et adopter la position de la « belle âme », lorsque la psychanalyse est pourfendue, mieux vaut tâcher de poser le plus correctement possible des questions, qui permettent de dépasser le « supplément d’âme » et de rencontrer « l’âme à tiers » (LACAN), inhérente au défaut structural, lequel n’a rien à voir avec un déficit- de quelque ordre qu’il soit-, appelant à sa réparation « humaniste », en sous entendant une possibilité de complétude. Le « progressisme » hystérique d’apparat maintient cet aliénisme, qui consiste à « soigner et à guérir », c’est à dire faire accéder à la jouissance phallique tous ceux qui en sont privés, à cause de leur « maladie », par ceux qui ont le privilège de croire qu’ils la possèdent et qu’ils la maîtrisent, grâce à leur savoir, qui leur donne une place de choix au sein des rapports sociaux qu’il dénoncent et déplorent, mais au renforcement desquels ils oeuvrent, à leur insu, accroissant ainsi l’aliénation sociale. En effet, contrairement à ce qu’avance Mathieu BELLAHSEN, ce n’est pas uniquement le « contexte socio-politique » qui est porteur et responsable de la « discrimination » et de « l’exclusion », dont pâtirait la psychiatrie. Peut-être faudrait-il alors revoir les fondements de cette dernière, certes à la lumière de la psychanalyse, mais pas à partir de la place d’adjuvant de choix qui lui est réservée, afin de bien « dhommestiquer » l’inconscient : « La psychanalyse lui (la psychiatrie) apporte un outil distinctif majeur pour replacer la singularité des personnes au centre des soins, bien loin de l’indifférenciation des patients, de la standardisation des prises en charge et de l’interchangeabilité des soignants » (M. BELLAHSEN. Art. cité). Ainsi, c’est tout ce qu’on appelle « l’offre de soins » qu’il s’agit de préciser rigoureusement. Le transfert, que l’usage institutionnel a transformé en mot-valise, doit s’articuler avec l’amour, au sens où LACAN l’a défini comme «le don de ce qu’on n’a pas ». Offrir ce qu’on n’a pas, revient à offrir ce qu’on a de plus intime et de plus précieux, qui nous introduit à une rationalité dans laquelle la négation est dérangeante, et la place de l’objet et sa fonction incommodantes. C’est uniquement à partir de telles prémisses que le désir cesse d’être sacrifié sur l’autel de l’aliénation sociale et des idéologies diverses qui la soutiennent, comme celles qui prévalent en psychopathologie. C’est ce que met au grand jour, à mon avis l’aliénation mentale –sous toutes ses formes- dans sa collusion avec cette dernière, pour en finir avec la rationalité impulsée par l’inconscient.

La mise en échec du parlêtre est d’autant plus patente que les catégories ordinaires de la psychopathologie classique restent dominantes, en même temps que les conceptions déficitaires et/ou traumatiques, fondées sur des idéologies de la complétude et de la plénitude, exclusives du défaut structural de la subjectivité.

Si la psychiatrie dite « de gauche » fait de cet humanisme son apanage exclusif, alors il est tout à fait loisible de dire que la P.I, en refusant de réviser sa (ou ses) lecture(s) des fondements théoriques qu’elle a choisi de se donner, participera indéniablement à la mise en échec du D.A. Réformer la séméiologie psychopathologique à la lumière du signifiant, passe indubitablement par de nouvelles approches de ce qu’on appelle « l’aliénation mentale ». Ainsi, on peut se poser la question suivante : comment l’aliénation mentale se nourrit-elle de la « folie », charriée par l’aliénation sociale pour contrecarrer et mettre en faillite l’aliénation symbolique, en tant qu’elle surdétermine et transcende l’une et l’autre, qui ne peuvent s’en départir, malgré leurs tentatives de refuser son assomption. De même critiquer la P.I c’est la soumettre à un évidement « régénérateur », sans stigmatisation, permettant au signifiant, et partant au sujet, de recouvrer leurs places légitimes, telles que le mathème du D.A les a formulées. Ainsi, comme aucun sens n’est identifiable au signifié, il finit toujours, à plus ou moins long terme, par révéler qu’il sert à mettre au jour ce ratage, vectorisé par la jouissance phallique. De cette façon, peut-être parviendrons- nous à libérer le D.A d’un usage idéologique qui le réduit à être un « supplément d’âme », à un adjuvant qui parachève le phallicisme des théories médico-psychologiques, en quête d’ « aurification », eu égard à leurs positions empiristes quant à l’aliénation sociale, laquelle refuse de considérer, au nom de l’humanisme universel, que le sujet implique une singularité, inséparable de la division qui le constitue, et qui est causée par une béance, que l’inconscient ne cesse de mettre au jour, par toutes ses formations, dont la logique spécifique met en continuité le particulier et l’universel, sans faire disparaître ce qui les caractérise en propre, et sans que l’un soit radicalement détaché de l’autre, c’est à dire sans que l’un soit a priori « supérieur » à l’autre.

 

 

                                                                                   Amîn HADJ-MOURI

                                                                                          13/11/16

                                                                                               (A suivre)

 

 

PS : Ce texte est un document de travail servant de base de discussion et de débat pour les séances du séminaire consacré à la P.I. Il fait écho à mon intervention à La Lysimaque, à Paris.