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LES OUTRAGES IMPLICITES A LA SUBJECTIVITE ET A L’ALTERITE, OU LES NOUVEAUX BENI-OUI-OUI DE LA PERILLEUSE « MODERNITE OCCI(RE)DENTALE ».

     LES  OUTRAGES  IMPLICITES  A LA SUBJECTIVITE ET  A L’ALTERITE, OU LES NOUVEAUX BENI-OUI-OUI DE LA  PERILLEUSE « MODERNITE OCCI(RE)DENTALE ».

 

« La bataille sur les mots est indissociable de la bataille sur les choses.» (Jacques RANCIERE. La haine de la démocratie. Ed. La Fabrique.2005)

 

« Le peuple, ce n’est pas la masse de la population ; le peuple est une construction. Il n’existe pas, il est bâti par des discours et des actes. » (Jacques RANCIERE.  Philosophie, politique. Revue BALLAST. 2017)

 

« Le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel. » (Le temps logique…Ecrits. Jacques LACAN)

 

La « modernité occi(re)dentale » englobe, selon moi, toutes les théories contemporaines qui confondent –de manière obscurantiste- le progrès avec les illusions ontologiques entretenues par des discours prédicatifs promettant une complétude en soi et/ou objectale, en même temps que l’exclusion du sujet, c’est à dire de l’inconscient. Ces théories passent pour celles qui promeuvent un progrès en assurant qu’elles bénéficient à une majorité d’individus, toujours prêts à se « débarrasser » du sujet, d’autant plus qu’il leur nuit en les inquiétant. Elles promettent la  résorption du manque à être structural, au bénéfice de ces « victimes » de symptômes qui menacent et troublent le « confort » de leur infatuation moïque. Il faut alors dénoncer ces troubles auprès de ceux qui ont la prétention et le pouvoir d’y mettre fin, au grand bonheur du charlatanisme, de type scientifique et/ou religieux, qui se caractérise par la confusion qu’il entretient entre le savoir et la vérité. Toutes les conceptions exclusives de la signifiance (l’écart en filigrane, producteur de polysémie) sont des idéologies qui pervertissent et enténèbrent les « Lumières » dont elles peuvent cependant se réclamer. Alors que ces « Lumières » ont subverti la logique à l’œuvre dans des idéologies dominantes, en donnant naissance à de nouveaux discours, leur progrès se voit dévoyé et vicié par des conceptions qui mettent à mal la logique qui a présidé à leur avènement. Ce type de régression est largement favorisé par l’appétence de la névrose pour la paranoïa abêtissante.

C’est d’ailleurs dans un tel contexte que la cure analytique court de gros risques de dégradation en conversion idéologique, qui consiste à abandonner une conception prédicative, finalement décevante, pour la remplacer par une autre, plus forte, qui renforce ses promesses de complétude, malgré la vanité certaine de ses prétentions. L’ensemble de ces théories ontologiques et prédicatives, qui se rassemblent sous la bannière de la « modernité », contribuent à l’exacerbation de l’hypertrophie du moi et à l’aggravation de la paranoïa, associée aux conceptions de l’individu représenté comme une entité abstraite, autonome et omnipotente. La course et la concurrence que se livrent ces théories sont ruineuses pour l’intelligence (lecture entre les lignes) : elles prétendent faire échec à l’imprédicativité et à la récursivité (dialectique maintenant le caractère opérant/opératoire du vide) tout en sanctifiant la débilité, « friande » de bilatère (différences locales) exclusif de l’unilatère (identité globale).

En faisant miroiter que le fin du fin consiste à s’adapter à son époque et à l’aliénation qu’elle impose, elles sont foncièrement hygiénistes: elles s’arrogent le droit de purifier le moi de la négation inhérente au sujet, laquelle se traduit par les différentes formations de l’inconscient, des rêves jusqu’aux symptômes.

Cette « modernité » a déjà dévoilé ses dessous : elle a été représentée de manière paradigmatique par le nazisme et sa « solution finale ». Certes, elle comporte des gradations et des niveaux différents, mais ils se révèlent tous comme les précurseurs d’horreurs à venir. C’est pour cette raison, et aussi parce qu’elle laisse croire qu’elle détient et dispose des moyens les plus évolués pour apporter et garantir la prédicativité – rendue impossible par la structure subjective, c’est à dire par l’inconscient- qu’elle regroupe des théories apparemment opposées entre elles. Cette impossibilité de  prédicativité est corrélative de la féminité, qui est honnie parce qu’elle fait échec à toutes les tentatives d’obturation de ce que le discours analytique a mis au premier plan, à savoir la castration symbolique, autrement dit la dépendance du signifiant, dont la radicalité est sans appel. L’aliénation sociale prescrite par la prédicativité moderne, privilégie une temporalité qui rend difficile, voire empêche l’accès à cette logique « déraisonnable » qui subvertit les rapports de causalité entre l’antécédence, toujours première et préétablie a priori, et la conséquence toujours seconde et déduite, ainsi que l’impose la raison classique.

La clinique analytique, inhérente à une lecture inédite, mettant en jeu une autre raison, accorde au conséquent une primauté à partir de laquelle l’antécédent recouvre sa place, dans laquelle il est confirmé en même temps qu’il fonde plus assurément celui-là.

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Cette logique intègre l’interdit de l’inceste qui se concrétise dans la dépendance définitive et irrévocable du signifiant et dans l’impossibilité de maîtrise du signifié, qui échappe inexorablement, favorisant dès lors le « bonheur(t) » du ratage et de l’écart, propice aux productions et aux créations métaphoriques, dont la variété et la multiplicité ne cessent de les confirmer. Ainsi, la réalité n’est plus confondue avec le réel : elle sert, quel que soit le point de vue qu’elle implique, à mettre au jour le caractère fondamentalement immaîtrisable de ce dernier, qui est à l’origine de ce qui est inattendu et contingent. C’est ainsi que la contingence matérialise la féminité inhérente à la dépendance du signifiant. En outre, elle bat en brèche le totalitarisme, déclaré et/ou implicite, véhiculé par toutes les théories prétendant détenir les moyens de suturer la béance qui nous cause comme êtres parlants, et de mettre fin à l’altérité qui pollue l’individualité, et qu’il s’agit de purifier. Le totalitarisme de la modernité « occi(re)dentale est polymorphe : il est sécrété par des idéologies qui peuvent s’opposer et se combattre, tout en étant réunies pour renier leur caractère métaphorique, issu de leur soumission à la structure du signifiant, dont elles ne peuvent se libérer, d’aucune façon.

Les « révolutions » qui procèdent des idéologies prédicatives finissent toujours par renforcer et consolider l’aliénation sociale, qui empêche de penser qu’il est tout à fait possible de s’en affranchir au maximum, grâce la dépendance irréversible de l’ordre symbolique. L’aliénation sociale se veut protectrice du moi contre le sujet. Elle encourage et favorise le développement de discours qui font obstacle au ratage, qu’elle pousse par ailleurs à confondre avec un échec pour mieux dévoyer l’imprédicativité, et la défaire.  Pourtant, la clinique analytique nous enseigne à l’envi que c’est de manière tout à fait paradoxale que le symptôme parvient à libérer le sujet, qu’il muselait et enfouissait auparavant sous les plaintes et les récriminations constantes du moi.

Ces précisions et clarifications étant apportées sur les parades modernes contre la subjectivité, je ne peux m’empêcher d’évoquer ce piètre et piteux spectacle offert par l’émission littéraire « La grande Librairie » du  07/09/17 sur France 5 ! Son animateur François  BUSNEL nous a présenté un duo maghrébin de choc, réunissant (Prix Goncourt 2016) pour son enquête sur la sexualité au Maroc (« Sexe et mensonges. La vie sexuelle au Maroc ». Les Arènes.2017) et , pour son dernier roman « ZABOR ou les psaumes. Actes SUD. 2017».

Plutôt que de célébrer plus ou moins béatement ces auteurs, comme le fait le système médiatique français, je les honorerai –sans apologie aucune- parce qu’ils m’offrent l’occasion et la possibilité de problématiser leurs propos et leurs énoncés, dont les énonciations leur échappent fatalement, puisque ce sont leurs lecteurs qui les construisent, à tort ou à raison. Ainsi, Kamel DAOUD aide à montrer que lorsqu’il parle ou écrit, l’univocité sémantique cède le pas à la polysémie et à la signifiance, quel que soit le sens qu’il vise à transmettre auprès de ceux qui le lisent et l’écoutent, témoignant par là même-en toute méconnaissance de cause-, qu’aucun sens ne peut être identifié au signifié. Par ce biais, il contribue, à son corps défendant, à mettre au grand jour et sous les yeux –jusqu’à les « crever »- notre dépendance et notre soumission à l’ordre symbolique et au signifiant, dont une des caractéristiques structurales consiste à ne pouvoir se signifier lui-même. D’où son appel à un autre  signifiant, qui le soutient et dont il dépendra tout en confirmant sa nécessaire présence. C’est ainsi que le sens requiert et exige une articulation signifiante, dont la métonymie s’avère incessante, voire excessive, car transfinie,  renvoyant par là même, en dernière instance à la signifiance, toujours implicite, mais omniprésente dans les métaphores qu’elle engendre. Aussi, lire revient-il à évider des énoncés et à réactiver par là même la signifiance, c’est à dire à « compactifier la faille » (LACAN), contre laquelle se révolte le symptôme, qu’il ne faut jamais prendre en mauvaise part, afin de cesser d’envisager son éradication par tous les moyens. Les plus obscurantistes et les plus violents parmi ceux-ci, réunissent aussi bien, sous couvert de pragmatisme, les méthodes biocentristes scientifiques  que les différents exorcismes et autres mancies dégradantes pour le sujet. Ils renforcent l’illettrisme qui refuse l’idée que toute histoire, individuelle ou collective, n’est qu’un palimpseste continu, constitué de destructions et de reconstructions renouvelées de récits et de fictions, dont les traces persistent même si l’effacement a lieu.

Alors qu’il est dit dans le Prologue de l’Evangile selon St JEAN, « Au commencement était le verbe », l’Islam, lui, enjoint ou invite d’emblée à lire, laissant entendre que la lecture renvoie quoi qu’il en soit à la parole, qu’elle s’exprime de manière orale et/ou écrite. D’ailleurs, que ce soit en arabe dialectal ou en arabe classique, le vocable : livre (kitab), subsume l’écrit en s’appuyant sur la racine k.t.b, qui signifie écrire. Même si des interprétations différentes proviennent de ces deux modalités d’expression et de manifestation de la parole, il n‘en demeure pas moins que la polysémie persiste dans tous les cas. Elle matérialise la signifiance et rend possibles des constructions et des fictions diverses qui renvoient et rendent compte de la « lalangue » (néologisme de LACAN) en tant qu’elle détermine, en les transcendant, toutes les langues parlées et/ou écrites. Cette « lalangue » détermine le « discord » (LACAN) ou l’écart irréductible qui favorise toutes les différences en les articulant à un même vide qui, parce qu’il transcende tous les êtres parlants,  leur est commun, malgré leurs discordes, qui sont autant de parades contre lui et contre son corrélat : le sujet. Elle les soumet à la logique propre à la fonction signifiante, qui instaure un rapport particulier avec quelque signifié ou objet que ce soit, à savoir un ratage, c’est à dire une impossible complétude, qui devient la matrice de toute une variété de rapports, dont la particularité est qu’aucun d’eux ne réussisse à obturer ou à remédier à ce défaut essentiel, structural. La « lalangue » confirme ainsi le défaut constitutif spécifique de la subjectivité, qui ne signifie en aucune façon un échec ou une défaite. Ce défaut est en fait imposé par la structure même du symbolique dont chaque être parlant dépend nécessairement pour ex-sister et exprimer sa singularité, non sans souligner son enracinement définitif et irréversible dans cet ordre, même si c’est pour le remettre en cause ou en question, comme c’est le cas dans les psychoses. Cette « lalangue » met en évidence la dépendance du signifiant. Elle bat en brèche de ce fait la hiérarchisation, la mise en rivalité et l’idéalisation des langues : certaines d’entre elles, certes plus riches que d’autres, ne garantissent d’aucune façon la complétude narcissique, car elles sont foncièrement incapables de se départir du signifiant, qui les incite à métaphoriser le mieux possible ce qui leur échappe tout en l’intégrant. Elle est en fait assimilée par toutes les langues : elle les amène à mettre au jour et en valeur le non rapport (rapport de discord) qui la caractérise. Et celles-ci sont appelées à la métaphoriser sous forme de fictions, qui s’avèrent comme des rapports, explicitant leur source implicite et  intarissable.

La prestation télévisuelle que j’évoquais plus haut, fut une soirée consacrée aux déplorations et aux récriminations appelant l’empathie compassionnelle de ceux qui, en Occident en l’occurrence, ont réussi à vaincre ces « tares » qui obèrent encore la vie sexuelle dans les pays du Maghreb, comme ceux du « monde arabe ou arabo-musulman » en général, (« c’est kif-kif bourricot ! »), « du Maroc jusqu’en Jordanie », précisera K.DAOUD, au cours de l’émission. Les interprétations menées à l’aune quasi exclusive du facteur ethno-confessionnel, élevé au rang d’un déterminisme essentiel univoque et hégémonique, participe à la dédialectisation des articulations possibles entre déterminations locales et détermination globale, et met en œuvre une causalité fondamentalement indigente sur les plans logique et épistémologique. Ainsi, si Kamel DAOUD peut expliquer les exactions sexuelles perpétrées à Cologne (« Les viols de la St Sylvestre ») par certains individus en raison de leur appartenance ethnique et confessionnelle, peut-il mettre en avant ce même facteur pour nous éclairer sur les agissements et les méfaits sexuels d’un grand producteur de cinéma hollywoodien, H. WEINSTEIN ?

Ce type de causalité simpliste et mécaniste nourrit et entretient une anthropologie qui, bien loin d’être immunisée contre les dérives fascistes et totalitaires,  les accentue en  s’échinant à scotomiser le vide par lequel s’échappe la vérité qu’elle ne parvient pas à maîtriser, même en usant des instruments idéologiques les plus « sophistiqués » que lui apporte la prétendue « modernité ». C’est dans un tel contexte que se déroulent les compétitions et les mises en concurrence les plus féroces, pour convaincre et rassembler tous ceux qui attendent enfin le triomphe d’une conception les libérant des dérangements causés par la subjectivité et le défaut qui la caractérise, à savoir l’incomplétude, toujours proportionnelle à l’infatuation individuelle. Contribuer et participer à la « modernité » consiste désormais à entretenir les illusions prétendant suturer « ce qui cloche », et qui est inhérent à la subjectivité, en tant qu’elle empêche de « faire un », en raison d’une division structurale insoluble, mais nécessaire à « l’ex-sistence », c’est à dire au sujet.

La métapsychologie freudienne est radicalement différente et opposée aux conceptions anthropologiques, psychologiques et métaphysiques, obsédées par la prédicativité, fût-elle humaniste, au sens où elle ne vise qu’à éradiquer le manque à être pour éviter d’avoir à faire à l’inconscient et à ses formations, qui rendent vulnérables la toute-puissante fatuité des individus, altérée par leur propre altérité intime et essentielle, dont ils cherchent à se purifier pour accomplir enfin leur unifier. Rejeter cette « saloperie » qu’est l’inconscient, en épurer et en préserver chaque individu, est une des valeurs humanistes prônées par « la civilisation » et ses progrès.

Les positions subjectives qui déterminent les choix de discours qui tendent à nier le sujet et l’inconscient, s’enferment dans une logique de maîtrise, préjudiciable à la cause qu’elles mettent en avant et prétendent défendre. Il en est ainsi de certaines conceptions qualifiées « de gauche », établies sur le discours du maître,  qui promeuvent cet argument spécieux consistant à considérer que les « riches », c’est à dire les capitalistes, disposent d’un prédicat : l’argent et les biens issus de l’exploitation et de la spoliation de la plus value, dotés d’un pouvoir de complétude injuste, qu’il s’agit de partager plus ou moins équitablement avec ceux qui en sont privés. Le fétichisme de l’argent, associé à celui de la complétude, deviennent des valeurs universelles qui font pièce à l’inconscient en tant qu’il fait valoir la négation propre au manque à être, fondatrice du sujet et de son ex-sistence, marquée du sceau du désir, en tant qu’il confirme cette même fonction de négation, qui se concrétise par le ratage. Cette « richesse », aussi magnifiée soit-elle, n’immunise pas contre le manque à être. Elle consolide sa méconnaissance et sert à refouler les richesses induites par l’ex-sistence, qui privilégie la singularité et met un terme à la confusion entre celle-ci et le culte de l’individu, obsédé par la fatuité et ses vanités.  

Les errements des fanatiques fascinés par l’ontologie, dont ils se croient privés par des ennemis qui, eux, en sont assurés et peuvent en disposer à l’envi, conduisent à une dégradation et à une corruption de Dieu en tant qu’il est le nom même de ce qui échappe à tout jamais, chez tout être parlant. Ravalé au rang de bouche-trou infaillible et absolu, il sert les intérêts paranoïaques de tous ceux qui refusent le manque à être, dont il est en quelque sorte le garant. Délesté de sa fonction de nomination de l’impossible qui met au grand jour le défaut ontologique radical de tout un chacun, il devient l’instrument servant à légitimer et à justifier toutes les exactions -même les plus horribles- pour imposer et convaincre de l’éradication de la subjectivité, ainsi que le préconise « la modernité occi(re)dentale » avec ses cohortes de servants et  de mercenaires, dans toutes les sociétés.

La véhémence et l’hostilité plus ou moins spectaculaires des déplorations et des protestations évoquées –  certes légitimes pour nombre d’entre elles, mais à étayer sérieusement- ne doivent pas nous aveugler et nous faire perdre de vue les carences de leur bien fondé théorique, issues de la structure du discours qui les sous-tend et les organise. La mise au jour de ce dernier est nécessaire pour éviter de sombrer dans des spéculations hasardeuses, d’autant plus qu’il s’agit de la vie sexuelle. Dans ce cas, le malentendu est rapide : le mal (mâle) est si vite entendu, alors que la féminité qui le soutient a beaucoup de mal, elle, à se faire entendre, même par ceux et celles qui ne cessent pas de se référer aux femmes, en les essentialisant et en les objectivant par leur anatomie, voire leur psychologie, parvenant ainsi à définir et à circonscrire leur être. En fait, elles se retrouvent « hommosexualisées » et masculinisées, « virilisées » comme une totalité, qui laisse à penser que l’incomplétude et l’altérité, qu’elles sont censées faire valoir mieux que les mâles, constituent une infériorité altérante et stigmatisante face à la plénitude phallique,  alors qu’elles favorisent en fait la contingence et le « pas-tout », indissolublement liés à la vérité.

La « modernité « occi(re)dentale », qu’il ne faut surtout pas imputer à l’Occident dans son ensemble, puisqu’il en souffre lui-même, procède d’une conception anthropologique dominante, impérialiste et hégémonique qui tend à  s’imposer d’une manière univoque et uniformisée à l’ensemble de la planète. Elle accompagne la sauvagerie capitaliste qui se pare d’atours humanistes et philanthropiques, soutenus par les progrès scientifiques et technologiques, pour se faire passer pour le modèle idéal de civilisation.  Cette anthropologie ontologique, d’autant plus réifiée par les apports des sciences prédicatives, se révèle porteuse de discriminations et de xénopathie, même au sein de l’Occident, notamment à l’égard de tous ceux qui mettent en cause, non pas seulement son arrogance, mais surtout ses fondements. Et c’est précisément dans le champ de la sexualité que l’entendement et la raison de cette « occi(re)dentalisation » se dévoilent : la séduction exercée par la « libération» qu’elle a connue, participe au refoulement du défaut constitutif de la sexualité. Ce défaut s’impose à toute l’humanité parlante, quel que soit le « degré de civilisation » atteint, et quelles que soient les formes exhibées par ceux qui croient avoir eu raison de lui. C’est d’ailleurs face à son retour et à son insistance que l’entendement dominant,  parce qu’il n’en veut rien savoir,   pousse, entre autres raisons, à l’extrême-droitisation de l’Europe et participe à l’émergence de conceptions sauvages et « illettrées », comme celles des « djihadistes », alignées sur la paranoïa « occi(re)dentale », dont les progrès scientifiques et technologiques finissent par alourdir considérablement sa charge de méconnaissance. Elle refoule le défaut constitutif de la sexualité, considérée par maintes conceptions idéologiques et scientifiques comme une « tare », qu’il s’agit d’éradiquer coûte que coûte, d’autant plus que la psychanalyse freudienne ne cesse de  la mettre en évidence et en avant, pour éventer les différentes impostures qui promettent d’en venir à bout, au détriment même de la subjectivité et de la singularité, fondamentalement différente de l’individualisme et de ses illusions qui appellent à l’élimination du sujet.

En tant qu’ils représentent tous deux une lecture perverse de ce qui est censé les avoir engendrés, je dirai que la modernité occi(re)dentale est à l’Occident ce que le « djihadisme » est à l’Islam. Cette prétendue modernité n’est pas identifiable à l’ensemble de l’Occident, même si elle en procède pour une large part et prétend s’identifier à lui comme un tout. Quant à la perversion djihadiste -sous toutes ses formes-, elle n’est pas plus identifiable à l’Islam, même si elle s’en réclame, le revendique et l’accapare pour justifier son combat pour mettre fin à l’éternel et infernal manque à être, qu’aucun objet et qu’aucune personne –quel que soit le pouvoir et la toute-puissance qu’elle s’attribue, ne résoudront en apportant une plénitude fantasmée.  Le pervertissement de ces conceptions provient du déni de leur fondement signifiant et de leur polysémie, qui se voit appauvrie et  réduite à une interprétation unique et univoque. Toute réification s’accompagne d’une essentialisation, et est l’œuvre de xénopathes qui refusent de reconnaître l’altérité qui les divise et les fait sujets de cet inconscient, (subjectivité) lequel échappe à leur maîtrise et les livre au défaut de rapport sexuel, toujours présent, d’autant plus qu’ils le dénient. C’est d’ailleurs ce que nous montre de manière exemplaire la Prix Nobel de la Paix, AUNG SAN SUU KYI, tellement « occidentée » qu’elle « oublie » de récuser et de refuser radicalement la discrimination et l’épuration ethno-confessionnelle dont sont victimes les Rohingya. Elle y prend part indirectement comme naguère Henry KISSINGER, entre autres méfaits, a contribué activement et secrètement au coup d’état contre le président élu du CHILI, Salvador ALLENDE.

Revendiquer la modernité  tout en refusant la subjectivité, conduit à sacraliser l’individualisme, au point de libérer le despotisme qu’il contient et qu’il met en avant sous prétexte de défendre la liberté : une liberté illusoire qui présente l’avantage de montrer qu’elle ne sert qu’à battre en brèche la négation que représente pour elle, le sujet. Elle sert en quelque sorte à « mettre à mort » le sujet de l’inconscient, qui représente une altérité contraignante et  compromettante pour l’unité et la souveraineté d’une entité imaginaire, sans cesse en butte contre les effets du défaut de rapport sexuel. Autrement dit, cet individualisme présenté comme une panacée, dotée d’un pouvoir magique, propice aux incantations,  notamment dans les sociétés dominées par l’occi(re)dentalisation et ses  homologues islamistes- repose sur une raison et un discours établi sur l’exclusion de ce tiers (le vide) qui est à la base du défaut constitutif de la sexualité, combattu par toutes les conceptions qui promettent la jouissance phallique (la complétude par le tout qui fait les « choux gras » de la doxa dominante). Ce défaut a pour nom désir, qui subvertit la fonction sexuelle en la subtilisant au déterminisme des seules lois biologiques. Cette révolution épistémologique opérée par le discours analytique, est bafouée par les tenants des idéologies individualistes, qui proposent nombre de constructions aussi diverses qu’indigentes, sur les plans théorique et scientifique, d’autant plus qu’elles servent de caution au pluralisme.  Aussi, célébrer et commémorer sans cesse l’individu comme un progrès que n’ont pas encore atteint certaines sociétés, en raison de la répression et de l’oppression du pouvoir politique qui y règne, n’a de valeur que si on ne refoule pas, ni on ne méconnaisse sa négation : le sujet de l’inconscient, qui altère son unité et divise sa totalité. Faute de quoi, tous les adeptes de ces inepties prônant le triomphe de l’individu, peuvent se retrouver, surtout s’ils surenchérissent dans ce domaine, en « têtes de gondole » des supermarchés de l’impensé, même si leurs critiques et revendications peuvent être initialement recevables. Le traitement sérieux de maux relevés et dénoncés à raison, nécessite un travail d’élucidation très rigoureux, requérant des instruments conceptuels de grande précision logique, qui permettent de s’affranchir de conceptions idéologiques favorisant des amalgames sans nuances, et qui s’avèrent en définitive d’autant plus dangereux qu’inopérants. Le recours à l’individu et à sa liberté intrinsèque, nourrit des postures et maintes impostures, même si elles sont drapées  et enveloppées dans des déplorations et des « victimisations », recherchées et amplifiées par les « belles âmes », avides de compassion voire de pitié. Il fait partie intégrante du symptôme qui dénonce et proteste contre le manque à être dont il procède nécessairement. Il est porteur d’une souffrance qui permet de formuler une plainte auprès de ceux qui détiennent un savoir, destiné à étouffer la vérité pour aggraver l’infatuation du moi, jusqu’à en mourir. Lorsque la vérité est bafouée par le savoir, parce qu’elle lui échappe, les individus –faussement affranchis et expurgés/épurés du sujet- risquent de succomber à une hypertrophie exacerbée du moi.

Au-delà  de ces manifestations plus ou moins hystériques, redondantes et assez spectaculaires, qui peuvent être médiatisées à loisir et aggraver la débilité ambiante, ne serait-il pas plus opportun et plus judicieux d’extraire des situations dénoncées, quelques questions essentielles,  et de tâcher de les formuler le plus précisément et le plus rigoureusement possible, afin qu’elles puissent libérer – comme pour un symptôme- ce qu’elles contiennent, et qui servira à entrevoir quelques solutions à leur apporter. C’est ainsi à mon avis qu’il est possible de ne pas se laisser piéger par l’occi(re)dentalisation ni par son pendant, le djihadisme islamiste, qui ne veulent rien savoir du défaut constitutif de la sexualité et du sujet, lequel en témoigne constamment à travers son désir, fondamentalement différent du besoin, du voeu ou de l’intention. Aussi, même dans l’environnement social le plus libre qui soit, si tant qu’il en  existe un, là où la répression et l’oppression sont totalement absentes, il persistera l’absence  radicale d’objet adéquat pouvant assurer la complétude constamment convoitée et recherchée par celui qui  parle et qui désire. Quel que soit l’objet convoité,  le désir laissera toujours à désirer !

Mis à part le caractère spectaculaire, voire hystérique de ces prises de position et de parti bien réductrices, il s’agit surtout de les dépasser en s’affranchissant de poncifs, tels que « l’individu n’existe pas dans ces sociétés », « on a le droit d’être un individu et de s’inventer soi » « de briser les règles » (K. DAOUD au cours de cette émission télévisée), ou bien d’approximations sur les plans théorique et épistémologique comme l’amalgame proféré par ce dernier, ce soir là, entre « communisme, fascisme, totalitarisme et conservatisme ».

Quant à la « h’chouma » (la honte), elle ne concerne pas seulement tout ce qui a trait à la sexualité, elle concerne aussi tous ceux qui tiennent des propos aussi peu fondés, comme le recours à la notion-valise de « société patriarcale » (Leïla SLIMANI), pour humilier le sujet et la structure qui le caractérise en tant qu ‘elle fait valoir l’omniprésence du père à partir de son absence : l’ordre symbolique transcende les ordres sociaux et fait échec à tous ceux qui prétendent le « dompter » !  

Les deux « têtes de gondole » que nous présentent les institutions « me®diatiques » françaises, n’ont pas hésité à nous resservir les antiennes sur la sexualité réprimée et opprimée, méconnaissant le fait fondamental que, même si un ordre social « libertaire » décrétait une liberté totale et absolue à ce sujet, le défaut, qui  constitue la sexualité, s’imposera de toute façon, mettant au jour par là même son caractère indépassable, en tant qu’il est de nature structurale. Aussi, cette impossibilité qui le caractérise, favorise-t-elle l’ex-sistence de chacun, non plus comme individu abstrait, mais comme sujet, marqué définitivement par une altérité qui le divise et contrarie ses revendications d’individu autonome et souverain, pour préserver son désir. Si l’exacerbation de l’infatuation du moi représente la finalité de revendications qui bafouent la lettre, elle exclut inéluctablement la subjectivité (la condition de sujet liée à l’inconscient) et permet de rejoindre implicitement  la quête des djihadistes qui prônent la servitude totale à des commandements et à des interdits garantissant la réalisation d’une complétude et d’une appropriation du tout (phallus), même s’il faut en passer par l’élimination physique de ceux qui ignorent leur propre salut. Le djihadisme est un hygiénisme qui se voudrait purificateur et éradicateur du défaut sexuel et de la division subjective. C’est pourquoi, à mes yeux, il est intégré à cette idéologie « occi(re)dentale », tout en se dissimulant derrière une pseudo-lutte contre l’Occident.

Le Dieu qu’il promeut n’a rien à envier à celui qui anime le capitalisme, même s’il s’en démarque au niveau des formes, plus barbares en l’occurrence. Ce djihadisme fait siennes les thèses d’un Samuel HUNTINGTON, idéologue du capitalisme sauvage, acolyte d’un FUKUYAMA, annonciateur de la fin de l’histoire pour mieux faire échec à la structure, qui ne peut se passer d’histoire pour se mettre en évidence. Par ailleurs, dès qu’il s’agit de l’avènement « d’un homme nouveau », d’une nouvelle anthropologie épuratrice, qu’elle soit profane ou religieuse, maints « amateurs » se bousculent au portillon : on a bien vu par exemple, pendant la période pétainiste en France, des « progressistes », des « communistes zélés », comme Jacques DORIOT, en quête de  cet « homme nouveau », rejoindre les rangs des collaborateurs du nazisme.

L’avènement de la « peste » freudienne et ses constants pervertissements de type hygiéniste,  recourant à des théories biologiques univoques et à des spéculations à visée prédicative, simplistes et « purificatrices », a généré en son sein même des cohortes de « calinothérapeutes empathiques » et de « réparateurs » ou d’ « orthopédistes de l’affectivité », soucieux d’apporter à leur prochain leur savoir afin de « terrasser » enfin ce défaut d’harmonie et de liberté, imputable à différentes causes plus ou moins fondées, alors qu’il procède de la subjectivité elle-même en tant qu’elle fait obstacle à toute complémentarité (objectale ou interpersonnelle), qui se voudrait garante de complétude.  Le paradoxe, en l’occurrence, atteint son acmé lorsqu’on se rend compte que l’obstacle à cette complétude, paradigmatisée par l’individu autonome et souverain, est le désir lui-même en tant qu’il procède d’une loi transcendant toutes les lois (l’interdit de l’inceste), et instauratrice d’un défaut concomitant de l’enracinement dans le signifiant de tout être parlant, désormais délesté, voire libéré de son être ou de son essence. La soumission à cette loi, quoi qu’il fasse et quoi qu’il prétende, confère une immuabilité à un défaut indépassable, dont l’intégration favorise l’invention et la production de nouveaux rapports, c’est à dire de nouvelles constructions et des élaborations inédites, qui cessent de faire miroiter le manège des « révolutions », qui reviennent toujours au même point de départ, sans aucun changement d’orientation. Autrement dit, le non rapport, qui reste un rapport fondé sur le défaut de rapport sexuel (LACAN), réactive la dimension de l’impossible. Il met en valeur une faille sur laquelle peut s’édifier un nouvel entendement, soutenu et étayé constamment par une logique  « paradoxale », qui ne cesse de se séparer de la doxa, sans l’exclure pour autant. Et pour cause ! Pas, et même jamais, l’une sans l’autre.

Battre en brèche la castration symbolique, indissolublement liée au défaut de rapport sexuel,  finit immanquablement  par montrer au grand jour la dépendance de chacun, et de tous, de l’ordre symbolique et du primat du signifiant, que des idéologies apparemment opposées, refusent de reconnaître et de respecter, même si elles débouchent sur des catastrophes individuelles et/ou collectives. Certaines d’entre elles peuvent surestimer l’individualisme pour « en découdre » avec le sujet, d’autres peuvent aller jusqu’à prôner le sacrifice -comme moyen idéal de suture- pour mettre fin à ce qui « cloche » essentiellement dans la condition de parlêtre, et qui ressortit à la sexualité en tant qu’elle est porteuse d’un défaut, non  seulement irrémédiable, mais nécessaire à l’ex-sistence. Les « djihadistes », dans la droite ligne des idéologies « occi(re)dentales », qui visent à colmater cette faille grâce à la prédicativité scientifique, recourent à la religion comme modèle infaillible pour s’adonner à la même suture. Ils imposent leur prédicativité forcée comme tous les tenants des pouvoirs despotiques et tyranniques de par le monde, qui s’accaparent et s’approprient une conception, en utilisant ses ambiguïtés pour la soumettre à tous les dévoiements possibles  et imaginables, en vue de justifier leurs prescriptions. Ils nourrissent ainsi l’illusion de se libérer de la LOI inhérente à la dépendance irréversible du signifiant. Accepter de se soumettre à cette illusion, aussi rétrograde soit-elle, relève d’un choix de position subjective qui renseigne sur la place accordée au sujet et sur la manière de considérer son propre désir, remis dès lors à d’autres, investis d’un pouvoir tel qu’il  les protège, en retour, de ses vicissitudes et de ses tourments. L’aveuglement, lié à la méconnaissance (ne rien vouloir savoir,  maintenir insu ce que l’on sait, ne pas vouloir se rappeler : phénomènes constitutifs du refoulement secondaire) qui est foncièrement distincte de l’ignorance, fait la part belle aux imposteurs, qui incarnent une toute-puissance : celle d’imposer une conception d’autant plus vaine qu’elle se veut libératrice d’un défaut, lié à une Loi qui subvertit la vision biologique et univoque de la sexualité. L’ordre symbolique instaure la plurivocité et la fait soutenir par la féminité en tant qu’elle consacre une position subjective, partagée par les deux sexes, et qui fait valoir  une incomplétude qu’aucun des deux ne parvient à abolir, qu’il soit seul ou conjoint à l’autre. Il participe à la démystification des protestations spectaculaires, trop séduisantes voire ensorcelantes au point de dissimuler la vérité, qui n’affleure et n’émerge que si la logique la sous-tendant, apparaisse et montre explicitement sa déviance et à sa déraison par rapport à la doxa, dès lors bouleversée et subvertie dans ses fondements, comme par exemple -et ainsi que je l’ai déjà mentionné-, les rapports de causalité qui donnent la prééminence à l’antécédent sur le conséquent, alors que c’est le conséquent qui induit l’antécédent, lequel vient confirmer après coup celui-là.

Corrélativement, la lettre perturbe fondamentalement le rapport « classique » entre le savoir et la vérité. Elle est « troumatisante » au sens où la perte d’être et la fuite de sens et d’essence qu‘elle produit, devient la pierre angulaire de la construction subjective. « Chaque un », quelle que soit la construction qu’il érige pour contourner l’échappement issu du trou que la lettre cause en lui, montre en définitive la nécessité de la dimension du réel, qui se trouve déjà contenue dans la construction elle-même, en tant qu’elle est nécessairement articulée avec les autres dimensions qui entrent dans son organisation, dont la dialectique est animée par ce pivot qu’est  le vide opérant par son omniprésence inhérente à son absence. Le ratage met en évidence cette faille, face à laquelle, chacun peut, ou bien continuer à s’acharner à la détruire en la suturant, ou bien l’étayer sans cesse, c’est à dire, la « compactifier » en l’étoffant pour mieux l’évider et lui conférer son statut d’assise de « l’ex-sistence » , d’autant plus qu’elle s’avère être le soutien impérieux du désir en tant qu’il instaure une relation avec autrui , et/ou un rapport à l’objet, qui confirme que, dans tous les cas, et malgré la satisfaction apportée, l’échec à assurer la complétude convoitée, apporte tout de même un « plus de jouir », nourricier de la subjectivité.

La subjectivité procède la lettre, qui est le sceau et la trace définitive de la subversion du corps par le langage. Ce dernier le libère partiellement des lois de la biologie, dont la sexualité témoigne en soulignant par là même le manque à être, corrélatif du défaut de rapport sexuel.  Nombreux sont ceux qui se disent « terrorisés » par la lettre, qu’ils cherchent  dès lors à méconnaître, en niant « ce qui cloche », et qui ressortit à la structure. Ainsi, ils dévalorisent et discréditent leurs contestations et leurs protestations. Il s’agit plutôt,  à mon sens, d’intégrer ce facteur structural essentiel, pour qu’une indignation légitime ne pousse pas à imputer à n’importe quelle cause, -fût-elle a priori valable et acceptable- ce qui relève du défaut radical de rapport sexuel. Le surenchérissement qui dissimule la méconnaissance, n’est aucunement un gage de crédibilité ! Comme le spontanéisme révolutionnaire n’a jamais fait que ramener à leur point de départ certains fanatiques d’une prédicativité qu’ils croyaient assurer, pour eux d’abord, et pour les autres, éventuellement ensuite.  Dans cet ordre d’idée, Kamel DAOUD a évoqué son ancienne adhésion à une conception religieuse qu’il a abandonnée, et à laquelle il a substitué une autre, à laquelle il s’est converti, parce que, vraisemblablement, elle lui semble idéale, voire royale pour mieux méconnaître ce défaut structural, cette incomplétude essentielle et irréversible, à laquelle est assigné chaque être parlant, au même titre que tous les autres qui, malgré toutes leurs différences, sont soumis à un même ordre symbolique dont la transcendance, les ampute de leur toute-puissance supposée. Et même s’il a choisi le français comme paradigme de la langue de la sexualité, cette langue, aussi idéalisée soit-elle, ne peut en aucun cas l’assurer de se libérer du défaut de plénitude et de complétude. C’est pourquoi elle ne peut détrôner la langue maternelle,   celle du Père et de l’interdit de l’inceste, qui se donnent dans la structure du signifiant et organisent la « lalangue », à laquelle se rattachent et se soumettent toutes les langues, dans le sens où aucune d’entre elles ne peut (s’) affranchir du signifiant.

Faute de comprendre et d’intégrer le vide qui procède de la perte de l’en soi (être), et qui se traduit dans le décalage ou l’écart entre le signifiant et le signifié, le savoir continue à servir d’instrument de maîtrise de la vérité, même s’il ne cesse de montrer –paradoxalement- qu’elle lui échappe constamment, lui permettant par là même d’évoluer et de progresser. Et ce, même s’il reste enfermé dans ses prétentions prédicatives, au service de l’individu et de son infatuation imaginaire, exclusive du sujet (de l’inconscient). Se « libérer » ainsi du sujet en le méprisant, pour survaloriser et idéaliser  l’individu, revient en fait à bafouer la vérité et à sombrer dans des idéologies, regroupant aussi bien des hommes que des femmes, réunies par leur hostilité voire leur haine à l’endroit du sujet et de l’incomplétude qu’il engendre, et qui ne saurait être défaite. C’est pourquoi contrairement à ce que Kamel DAOUD nie farouchement (cf. sa réponse à une question posée par Patrick COHEN sur Europe 1), de nombreuses femmes choisissent d’accepter de se soumettre –parfois jusqu’au sacrifice- à des interdits sociaux et/ou religieux, pour se « libérer » en vain de leur subjectivité et de leur désir, qui leur reste ainsi à jamais méconnu. Tout le monde sait que dans n’importe quelle société, il existe des femmes qui se sacrifient pour devenir les servantes d’hommes en quête de complétude et de plénitude, qu’elles partageront plus ou moins avec lui, après coup.  DAOUD rejoint ainsi le coryphée consensuel qui s’appuie sur des victimes pour se donner bonne conscience et s’arroger le droit d’être identifié à la « belle âme », devenue ainsi l’objectif de différents mouvements d’identification groupale, privilégiant la dimension imaginaire et écartant les autres dimensions sans lesquelles, celle-là ne peut tenir sa place.

 De la même façon, et malgré les enseignements que l’on peut tirer de l’Histoire des êtres parlants, les vœux pieux de maints « progressistes » perdurent. Ils se nourrissent des illusions prédicatives qu’ils attribuent à la science en raison de ses « lumières », qui la rendent, selon eux, plus apte que la religion à assurer la complétude et la plénitude (abolition du défaut de rapport sexuel), alors que  la structure subjective ne cesse de leur fait échec, pour assurer l’ex-sistence de chacun, malgré les efforts désordonnés et contradictoires des idéologies politiques, qui promettent la réalisation, un jour,  de la prédicativité ontologique (paradis recouvré/jouissance phallique), tant recherchée et revendiquée par tous les individus –hommes comme femmes- , profondément allergiques au sujet et à sa fonction de négation du tout.

La prise en compte et le respect du sujet en tant qu’il renvoie à l’inconscient, dépend aussi considérablement de l’état de la lutte des classes qui sévit dans une société, et partant de la place accordée aux discours qui s’y élaborent, et  qui révèlent la valeur accordée au signifiant et à sa structure. Les enjeux sont nombreux, et ceux qui touchent à « l’ex-sistence » requièrent un esprit de responsabilité conséquent, notamment de la part des intellectuels, respectueux de leur peuple comme du genre humain en général. Ils se doivent de fournir des analyses rigoureuses, qui peuvent aller à l’encontre de leurs tentations à se « victimiser » et à se réfugier dans la position de la « belle âme », pour s’exonérer de toute responsabilité quant aux choix qu’ils privilégient et favorisent, qu’ils aient la liberté de parole ou pas. De même, ce n’est pas parce que des élections sont organisées et tenues dans certains pays, que les choix reposent sur des discours dont la lisibilité est mise en œuvre et à l’épreuve, par ceux qui sont censés être familiers de la « lettre ». La critique des productions intellectuelles doit être déterminée par un évidement qui sert à les étoffer de plus en plus  et de mieux en mieux, quant à la justesse des positions qu’elles induisent, au fur et à mesure que l’enfermement dans  un entendement, qui fait la part belle au bilatère (versions distinctes et opposées) délié de l’unilatère (obtenu par une coupure pour recouvrer une continuité entre celles-ci jusqu’à leur identité matricielle), se voit subverti par l’avènement de la dépendance du signifiant.

Le choix d’un type de logique déterminant un discours, relève indubitablement de la politique ! Faire le choix du sujet au sens freudien, constitue une rupture, sans concessions et sans compromissions, avec toutes les théories individualistes à visée prédicative. C’est pourquoi la rigueur conceptuelle est de mise, et devient nécessaire, pour éviter de bafouer et d’outrager l’éthique inhérente à la subjectivité, qui ne souffre pas les approximations compromettantes. Respecter l’éthique de la subjectivité, pousse à l’évidement de ces dernières, grâce à des coupures qui dénouent et renouent autrement les dimensions qui y sont mises en œuvre , et dont les articulations dialectiques cessent de faire illusion quant à la suture du vide qui les soutient. Autrement dit, la quête de complétude qui peut paraître légitime au premier abord, va, par son insistance même –et grâce à sa mise au travail- provoquer la rencontre avec l’impossibilité qui la transcende et la conduit au ratage salvateur en tant qu’il concrétise un échappement inexorable, existentiellement fructueux.

Afin de ne pas se laisser prendre au piège de certaines postures hystériques, aussi spectaculaires que redondantes et stériles, il s’agit de savoir quelles sont les questions majeures  à extraire de situations déplorables et contestables  par ceux-là mêmes qui en font état, et dont la formulation juste et rigoureuse laisse encore à désirer. C’est parce que le signifiant nous exile définitivement de l’être, qu’il est possible désormais de s’engager dans la voie de l’ex-sistence, d’autant plus semée d’embûches, qu’une certaine nostalgie infondée vient s’y mêler. Face à l’aporie (impasse logique) inhérente à la structure subjective, le « déchaînement » de tous ceux –hommes et femmes confondus- qui veulent lui régler son compte, au bénéfice de leurs prochains et semblables, échoue sur une vanité, qui, au lieu de signifier une faiblesse et une impuissance, concrétisées par le « dégonflement » de l’infatuation individuelle (dépression), réhabilite en fait cette composante : l’impossible, et lui restitue toutes ses qualités opérationnelles, en vue d’étayer et de renforcer « l’ex-sistence » par le désir, et son rapport (ratage) si particulier, aussi bien aux autres qu’ aux objets. C’est pourquoi n’importe qui, peut, à un moment donné de sa vie, et face à « l’infernale » subjectivité, choisir une façon de maintenir et de « protéger » ses illusions d’infatuation moïque, même si c’est perdu d’avance !

C’est  le dépassement résolutif de ces dernières, concentrées et condensées dans un symptôme, qui rend  possible la préservation de la singularité et de l’hétérogénéité, indispensables à l’homogénéité, qui bat en brèche toute idée d’uniformité unitaire et identitaire, au service de l’hypertrophie du moi, c’est à dire de la paranoïa, très prisée par cette modernité « occi(re)dentale » triomphante, voire hégémonique, et conforme au principe fondamental du capitalisme et de sa « soft barbarie ».

Enfin, en guise de clin d’œil conclusif et trivial, je dirai qu’il faut savoir aussi prendre le temps de goûter et d’apprécier les poésies de « la fin’amor » (l’amour courtois) que célèbre et magnifie la musique arabo-andalouse en  chantant le désir engagé dans l’amour, comme sentiment, non sans sa connotation sexuelle, génitale, mais aussi bien dans la soif d’absolu qui conjoint la quête de la Dame, pour un temps, peut être, hors de portée, à l’amour voué à un Dieu, qui demeurera absolument et définitivement inaccessible, et dont l’omnipotence, même si elle est invoquée de manière répétitive, n’exauce pas pour autant le désir en souffrance.

                                                                                                           

                                                                                                                  26/10/17