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PAS DE TRAUMATISME(S) SANS « TROUMATISME » !

Ce texte s’inscrit dans l’échange que j’ai actuellement avec Majid SAFOUANE. Il répond à une question qu’il m’a adressée à propos du titre que j’ai donné à mon écrit précédent sur le traumatisme.

PAS DE TRAUMATISME(S)  SANS « TROUMATISME » !

« A l’être succède la lettre » (LACAN. Cahiers Cistre)

« La lettre produit tous ses effets de vérité dans l’homme » (LACAN. Ecrits)

Mon souci constant est d’éviter à tout prix de tomber dans l’ornière idéologique –toujours menaçante- qui pousse à « mettre aux oubliettes » la logique de l‘inconscient, inaugurée par FREUD à propos de la réalité psychique et de ses rapports avec le fantasme en tant qu’il détermine la construction de toutes les conceptions que les êtres parlants peuvent exprimer. A partir de la clinique de l’hystérique, FREUD met au jour le fantasme,  qui permet de l’aider à se libérer de son identification à la « belle âme », et de se confronter à son désir et aux manifestations sexuelles, qu’il lui« souffle ». FREUD redéfinit par là même les rapports qui articulent le particulier à l’universel, en accordant la primauté à celui-là en tant qu’il métaphorise celui-ci, et ainsi, le déprend de son caractère préétabli et préjugé.

La logique mobilisée par l’inconscient engendre des  déplacements qui perturbent le système causal classique. C’est le cas dans ces dépressions chroniques, qui débutent par un état de de tristesse provoqué par la mort d’un proche (cause explicite). Mais lorsque le « travail de deuil » semble en l’occurrence échouer, il ne reste plus que le « dépliage » et l’éclairage de l’affect grâce aux propos de l’analysant, pour mettre en question cette causalité première. Ainsi, sous transfert, peut émerger une autre cause, qui  n’invalide pas la première, mais la rectifie : c’est le cas lorsqu’un sentiment de culpabilité se dit, directement ou indirectement, parce qu’un vœu de mort a concerné la personne disparue. La disparition de celle-ci, facilement interprétée comme traumatisante a priori, n’aide d’aucune façon le sujet qui souffre de cette perte. Par ce travail, la psychanalyse opère une coupure épistémologique avec  le système causaliste classique : elle ne saurait alors se réduire à une conversion idéologique, qui consiste à adhérer au savoir du supposé savoir, élevé au rang de « divinateur »,  préoccupé à substituer une conception bilatère par une autre, tout aussi bilatère qu’elle, même si elle est différente d’elle, voire opposée à elle en apparence. Les deux se conjoignent en fait, car elles excluent l’unilatère qui permet de mettre en évidence leur fondement signifiant,  lequel participe à leur propre dépassement.

Ce dépassement n’est possible que si on (se) tient résolument à la conception freudienne du fantasme, développée, enrichie et consolidée par LACAN, qui a renforcé la subversion et la désorganisation du mode de constitution de l’objectivité et de la réalité, telles que les conçoit la raison classique, établie sur le postulat de « l’indépendance de la réalité physique » (Niels BOHR). Seul le sujet  (pas un sujet au sens de l’individu ou de la personne), peut témoigner, via les énoncés produits par le moi, de la signification traumatisante d’un événement, rapporté et relaté à travers ce que le fantasme en a fait, et ce qu’en a retenu la mémoire avec son tri sélectif. Aucune catégorie présupposée et préétablie ne vaut en psychanalyse, à mon sens. Le discours analytique permet de s’affranchir de tout déterminisme causal arbitrairement présupposé, fût-il moralement acceptable. Il nous oblige à interroger les conditions de production et de définitions des concepts, souvent liés à des représentations organisées par la doxa, appuyée par le discours universitaire, qui aggrave l’impensé. C’est pourquoi, donner ce titre à mon texte, me sert à préserver la polysémie que l’on doit au signifiant, et à séparer le savoir de la vérité, non sans les articuler grâce à l’évidement des significations données a priori. Il s’agit, pour moi, d’impulser des modifications et des transformations  de pensée afin que les idéologies n’escamotent pas « les difficultés générales de la formation des concepts humains, basée sur la séparation du sujet et de l’objet » (Niels BOHR. Physique atomique et connaissance humaine). Aussi, le fantasme est-il cette relation spécifique que l’inconscient détermine entre le sujet et l’objet, qui se retrouvent dans « un rapport d’exclusion interne », caractérisé désormais par des relations d’indétermination, mettant en jeu l’indécidable que cherche à maîtriser la doxa, aidée d’un certain type de savoir universitaire.

Opérer avec des concepts dont on a mis au jour la teneur épistémologique adéquate pour que la négation, propre à l‘inconscient, permette d’évider et de subvertir ainsi la raison classique, sans l’exclure car elle reste nécessaire comme médiation, participe de l’éthique du discours analytique, qui libère des liens inhibiteurs, propres aux spéculations médico-psychologiques, souvent enduites de vulgate psychanalytique, fondamentalement incompatibles et inadéquates avec l’inconscient, entendu comme « discours de l’Autre » (LACAN). En un mot, il est impossible à mon sens de décrire les formations de l’inconscient au moyen de représentations qui nient l’impact de l’ordre symbolique.

La « béance causale » implique un mode causal qui rompt avec le schéma causal mécanique, dominant dans les théories psychopathologiques, qui décrètent, à  l’avance, et a priori, qu’une situation ou un événement sont traumatisants. Cette causalité mécanique préétablie revient à « shunter » le sujet et  à lui ôter la possibilité de déployer son fantasme, qui détermine la signification à construire, à un moment donné. Même si une qualification objective est attribuée à un événement, sa « réalité » dépend totalement de la manière dont il est rapporté et relaté par un « parlêtre ». La consistance de l’énonciation dépend alors de l’analyse des rapports et des relations, c’est à dire des interprétations qui, parce qu’elles matérialisent ce qui est en jeu dans ce qui est évoqué, deviennent en quelque sorte objectives. Elles concrétisent le « motérialisme » (LACAN) à partir duquel le « bien dire » rend possible un dépassement de signification.

Poser l’universel comme une certitude  préétablie, se confondant avec la vérité, réduite à un savoir –fût-il coté- représente à mes yeux la voie royale vers le totalitarisme, contenu en germe dans les idéologies ontologiques et prédicatives, prétendant maîtriser l’universalité en « liquidant » les « modalités existentielles », qui constituent la négation sans laquelle il ne saurait être question d’universel (Cf ; la citation de LACAN mise en exergue  dans l’article précédent).

Autrement dit, c’est toujours à partir de ces dernières, concrétisées par des  extensions (S2), qu’il est possible d’accéder à l’intension (S1), qui échappe aussitôt, pour engendrer une métonymie, propice à l’élaboration de métaphores, appelant à leurs enrichissements et à leurs précisions et ajustements. Si l‘intension est maîtrisée d’emblée, l’échappement est perverti et dévoyé, et les extensions ne sont plus respectées (« cause toujours, tu ne m’intéresses pas, moi je sais que c’est traumatisant ! »).

Qu’une idéologie – exclusive par définition de la subjectivité et de ses « dit-mensions »- s’empare d’un fait historique, qu’elle considère comme objectif, alors qu’elle lui confère son existence à partir de sa propre interprétation, il n’y a rien que de plus normal. Qu’elle le fige dans une signification consistant à l‘imputer à des « personnes malfaisantes » (les Français), et non pas à un système économique et politique particulier, à savoir le capitalisme français, cela l’aide à approfondir l’ornière idéologique et démagogique –sur laquelle le FLN a surfé et continue de surfer- en considérant que la France ou les Français (sans préciser qu’il s’agit de la politique de l’Etat français soumis aux injonction du capitalisme dont il est serf) ont empêché la réalisation ontologique des Algériens, qu’il s’agit de recouvrer et de leur garantir, à coup d’enfumages sur leur être et sa pureté, surtout si l’Islam est appelé à la rescousse pour apporter celle-ci, voire pour l’imposer. Chaque fois qu’un projet ontologique devient un projet politique fondé sur une interprétation idéologique, exclusive de la subjectivité, les tentations autoritaires, voire totalitaires sont décuplées, d’autant plus que l’ontologie s’accouple très bien avec le nationalisme le plus chauvin et le plus grégaire.

Si le colonialisme est une excroissance du capitalisme, qui a traumatisé une société en pervertissant les rapports sociaux qui la caractérisaient antérieurement, sa domination totale a pu être  remise en cause et combattue jusqu’à s’en libérer. Cela ne signifie pas pour autant que l’unité sociale nécessaire pour s’en libérer, a pu éliminer la lutte des classes qui y régnait et qui a pu prendre de nouveaux aspects, liés aux bouleversements causés par la domination coloniale : la guerre civile des années 90 en atteste.  Continuer à imputer au colonialisme le marasme économique, social et politique dans lequel se trouve de nos jours la société algérienne, revient à considérer que son impact est d’autant plus persécuteur qu’il correspond et met au jour une paranoïa plus ou moins implicite –et surtout contagieuse- caractéristique  de  tous ceux qui sont toujours à la recherche de leur être, perdu à cause de lui. C’est le surestimer après-coup, alors qu’il a été défait, que de lui attribuer ce rôle causal dans l’empêchement de la réalisation de soi et du recouvrement de son être authentique et pur. Or le manque à être, comme invariant, ressortit à la structure de tout parlêtre et de tous les parlêtres. Nier la structure (subjective), c’est partager in fine, la logique fondamentale du système colonial, qui provient du rejet (refoulement secondaire, voire dans certains cas, forclusion) de ce manque à être, inhérent à la subjectivité (et non pas aux subjectivités, confondues et ravalées au rang d’individualités). Aussi dégradant, discriminant et traumatisant fut-il, ce dernier n’a pas inhibé une majorité d’Algériens –non sans l’aide de beaucoup d’autres « étrangers »- pour s’engager dans la lutte armée contre lui.

Une des questions que posent les soulèvements populaires contre la domination coloniale demeure : comment la négation de cette domination et sa mise à bas, inscrite dans un discours dit révolutionnaire ne finit pas par être pervertie, au point d’engendrer des liens sociaux plus exclusifs de la subjectivité, et partant plus totalitaires quant à l’élimination de l’inconscient, inhérent au « manque à être ». Autrement dit, comment le discours hystérique, qui intervient très souvent dans l’évolution historique, peut-il être « travaillé » pour donner lieu, non pas à un discours du maître plus féroce et plus sourd à l’inconscient, mais à un discours qui donne sa place à la subjectivité et à toutes ses dimensions ?

Se référer au discours analytique, c’est  faire valoir la subjectivité une (unarité de LACAN) avec toutes ses dimensions, pour que la question du traumatisme et ce qui peut s’en élaborer, ne reste pas coincé dans les ornières de l’ontologie et de la prédicativité, funestes pour le sujet et son advenue en tant que négation essentielle de l’être. D’où les questions qu’on peut dégager du rapport entre le « troumatisme » -fondateur du narcissisme primordial- et les divers traumatismes qui peuvent survenir dans une ex-sistence, et qui doivent être rigoureusement précisés à la lumière de ce rapport, nouant aussi bien les liens entre l’individu et  la société.

Aussi, prédéterminer une typologie des traumatismes, promouvoir une nosographie ainsi qu’une taxinomie, accompagnées de casuistique, relève certainement du savoir médico-psychologique, mais ne ressortit aucunement à mes yeux au discours analytique, qui assure le déploiement de la fonction signifiante sur fond d’échappement du signifié, source de métaphorisations, renvoyant au Nom du Père. Mettre en avant une méthodologie, qui accorde la suprématie au bilatère, sert le discours du maître auquel vient prêter main forte le discours universitaire. Tout cela peut passer pour être plein de vertus consolatrices, surtout quand ledit traumatisme –répertorié et labellisé par le savoir d’experts en taxinomie et en « calinothérapie »- est défini comme entrave à l’accomplissement ontologique, généralement confondu avec l’advenue du sujet, qui est en vérité la confirmation décisive du manque à être. Les projets médico-psychologiques fondés sur des conceptions univoques du traumatisme, qui évacuent la subjectivité et touts ses conséquences, consistent à évacuer l’inconscient et sa logique –même s’ils recourent au terme sans le définir rigoureusement-. Ils se montrent en fait peu enclins à abandonner les conceptions qui fétichisent les données établies à l’avance, au nom d’une objectivité et d’un réalisme métaphysiques qui ne supportent pas le fait que tout ce qui s’exprime de la part d’un être parlant est une supposition, une hypothèse, articulable à un vide qui la génère et participe à son progrès à partir des effets qu’elle produit (S2——>S1——>S2……).

La fascination pour l’ontologie et la suture de ce vide si précieux, constitutif de la faille fondatrice de la subjectivité, n’est pas de mise en psychanalyse : l’objectivité échappe dès lors que ce qui est situé à l’extérieur de soi, est soumis à une lecture et à une interprétation, qui lui confèrent dès lors une existence, une réalité spécifiques telles, qu’elle ne sont pas forcément partagées par tous ceux qui s’y intéressent. Cette réalité constituée par le fantasme de l’être parlant qui la rapporte, se distingue donc du réel. Celui-ci, subsumé par les réalités qu’il induit en leur échappant, n’est plus confondu avec ce qui est considéré comme objectif. Désormais, en raison de sa radicale immaîtrisabilité, le réel détermine des métaphorisations qui correspondent à autant de réalités, dont l’addition ne parvient pas à obturer  l’échappement, mis ainsi en jeu. C’est pourquoi, à mon avis, l’établissement a priori, et de  manière universelle du traumatisme, tel que nous le proposent les théories médico-psychologiques, implique la mise en échec du signifiant, et partant la dévalorisation de l’hypothèse et de la supposition, qui concrétisent et mettent en œuvre le vide inhérent à la signifiance, provenant de l’écart irréductible entre le signifiant et le signifié. Cette propension à la taxinomie arbitraire, soutenue par des études statistiques et quantitatives, compromet la structure subjective : sa fonctionnalité qui met en œuvre une raison (rationalité) spécifique, produit un autre schéma causal qui subvertit les rapports classiques entre l’antécédent et le conséquent. Tout ce qui est prescrit et fixé à  l‘avance, rejette la dialectique moebienne entre celui-ci et celui-là, et entrave la logique de l’inconscient. Ces théories psychologiques du trauma renoncent à donner le primat au signifiant et à l’énonciation incluse dans les énoncés, relatés par des êtres parlants, inscrits dans une histoire sociale à travers laquelle la structure du sujet persiste et signe. La parole ne se définit pas uniquement par son usage. Elle détient une valeur essentielle : celle de l’échange qui met sans cesse en évidence le vide, toujours omniprésent pour rendre compte de ce « non rapport » fondamental, comme matrice de tous les rapports, qu’aucun d’eux ne peut exclure, fût-ce en croyant le suturer. Ce « trou symbolique » (LACAN), « troumatisant » est fondateur de l’ex-sistence du sujet, soutenue constamment et de manière permanente par sa faille constitutive, de laquelle se fait entendre le désir.

Si une idéologie est qualifiée de progressiste, uniquement parce qu’elle laisse accroire qu’elle dispose du savoir pour colmater et obturer ce vide, « responsable » du défaut propre au sujet, alors elle ne peut conduire, au mieux qu’à une impasse, et au pire à des fermetures, propices au déchaînement de la « psychose sociale » (LACAN).

 

Amîn HADJ-MOURI

                                                                                        10/12/18