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POUR QUE L’EVIDEMENT DEVIENNE UNE EVIDENCE : TOUT AU MOINS CELLE DE LA FEMINITE !

EN HOMMAGE A ALICE CHERKI

POUR QUE L’ÉVIDEMENT DEVIENNE UNE ÉVIDENCE :
TOUT AU MOINS CELLE DE LA FÉMINITÉ !

«Il n’y a pas d’univers quantique. Il n’y a qu’une description mécanique quantique abstraite. C’est une erreur de croire que la tâche de la physique est de découvrir comment est la nature. La physique concerne ce que nous pouvons dire de la nature. » Niels BOHR (cité par Manjit KUMAR in « Le Grand Roman de la physique quantique. Ed. FLAMMARION. 2008)

« Nous ne pouvons pas faire d’observations sans perturber les phénomènes.» Werner HEISENBERG (Ibid.)

« Le signifiant n’est pas le phonème. Le signifiant, c’est la lettre. Il n’y a que la lettre qui fasse trou. » Jacques LACAN (Conférences et entretiens dans les Universités américaines. Scilicet 6/7. Ed. Du Seuil)

Il est d’emblée nécessaire de préciser que, si rendre hommage à une collègue revient aussi à témoigner de son respect de certaines de ses positions théoriques et politiques, cela ne signifie aucunement taire ou censurer les divergences, plus ou moins profondes, qui nous distinguent, et qu’il s’agit d’expliciter.

Nonobstant la désagréable métaphore du « crabe », qu’Alice CHERKI emploie pour désigner le mal qui l’affecte, c’est avec un plaisir certain que je me suis plongé dans la lecture de son ouvrage : « Mémoire anachronique. Lettre à moi-même et à quelques autres » (Editions Barzach. Alger 2017). Elle nous offre des souvenirs marquants, liés à la grande Histoire, dans laquelle s’inscrit et prend place la sienne propre, avec toutes ses particularités et les significations qu’elles prennent au fil du temps. Et même si l’anachronie est annoncée, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une chronique de « Ana » (moi, je, en arabe classique et en arabe algérien : pronom personnel spécifiant un état « Inni » (je suis) en arabe classique et « Rani » (je suis) en arabe algérien ) qui , derrière les énoncés qu’il met en avant, permet tout de même au sujet de s’adonner à quelques épiphanies.

Ma lecture a « réanimé » des pans entiers de mon enfance qui s’est déroulée durant la période coloniale, au moment où le joug de l’Etat français se faisait de plus en plus dur, soutenu qu’il était par des forces sociales et politiques, aussi bien en France qu’en Algérie, qui ne voulaient rien entendre des revendications légitimes d’un peuple, alors déjà en quête de sa définition, tant il avait déjà été malmené durant son histoire antérieure. Les crimes et autres exactions, commis par le colonialisme français, -combattu aussi par des Français- ont tenté d’avoir raison de la bonté de certains de mes enseignants français, animés de conceptions humanistes, qui nous préservaient, mes quelques camarades algériens et moi-même, des identifications péjoratives qui visaient à nous stigmatiser régulièrement.

A ce propos, si Alice réprouve l’expression convenue de « Guerre d’Algérie », je ne trouve pas que l’expression qui a sa préférence, celle de « guerre franco-algérienne », soit plus pertinente sur le plan sémantique, dans le sens où cette guerre était menée par un Etat qui était disposé à mettre son pouvoir et sa puissance au service de forces économiques et politiques, dont les visées de pillage et de spoliation des ressources locales, « indigènes », se dissimulaient derrière des idéologies « civilisatrices » et des conceptions humanistes, voire philanthropiques, qui, à terme, se sont vu contredites, mettant au grand jour la finalité perfide, du système colonial, soutenu et défendu par des forces au sein des deux sociétés. En l’occurrence, aucune unanimité, au sein de quelque « camp » que ce soit !

De même qu’en 1940, la guerre n’opposait pas dans un conflit meurtrier, les peuples allemand et français, mais mettait aux prises plutôt l’État nazi à l’État français, engagés tous deux dans une compétition impérialiste sans merci, la guerre d’Algérie ne se résume aucunement au combat entre deux entités distinctes et essentialisées ethno-confessionnellement, voire absolutisées à partir de traits distinctifs de type ethnique et/ou confessionnel, qui pouvaient se livrer une lutte à mort de « pur prestige », réduite au « narcissisme des petites différences » (FREUD). Même si cet aspect ethnique et/ou confessionnel y était inclus, il demeurait mineur : l’appartenance ethnique et/ou confessionnelle n’a jamais été un obstacle pour ceux qui ont pris le parti de lutter pour l’indépendance de l’Algérie, et ainsi d’embrasser en quelque sorte cette algérianité humble et généreuse, qui a su accueillir un Frantz FANON, entre autres. L’essentiel résidait dans le fait que l’impérialisme « occi (re)dental », nourri par l’avidité et la rapacité criminelles du système capitaliste, devait passer outre, lorsque la plus-value n’était plus assez garantie ou maximisée, à toutes les arguties humanistes qu’il pouvait par ailleurs encourager, avec l’aide d’idéologues patentés et mondialement reconnus, comme Albert CAMUS par exemple, dont la logique partitive faisait bien écho à celle de certains « leaders » de la lutte pour l’indépendance.

La participation et l’engagement actif d’Alice à la lutte de libération de son peuple, de ce peuple auquel elle appartient « naturellement », avec lequel elle fait corps, lui donnent tout à fait le droit de s’opposer et de renvoyer à leur paranoïa, certains de ces « héros de la révolution », véritables ersatz et «clones », continuateurs du système colonial, qui ont réclamé qu’elle demandât « la nationalité algérienne pour services rendus à la Révolution algérienne ». Elle a eu raison, ô combien, de « s’indigner devant la bêtise » (P.112) de ce genre d’illettrés (au sens où ils bafouent « la lettre » qui, seule, « fait trou », comme l’indique la citation de LACAN, mise en exergue de cet écrit), dont la victoire sur « La France » a « gonflé » la mégalomanie et la surestimation de soi, au point que leur pouvoir et leur toute-puissance, désormais recouvrés, les identifient à certains de leurs prédécesseurs coloniaux, persécutés, chaque fois que leur infatuation est ébranlée ou dérangée. L’étouffement ravageur, issu de leur politique qui leur donne l’illusion de vaincre leur incomplétude et leur mortalité, était devenu insupportable et préjudiciable à une algérianité, qui ne demandait qu’à s’enrichir et à se développer, à partir de ses propres particularités et spécificités, lesquelles ne manquent pas de s’articuler à l’universalité du vide ontologique. Comme dans la fable de La Fontaine, et à l’image de « La « grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf », leur fatuité a « explosé ». Elle les a réunis avec tous ceux qui ne reconnaissent pas l’humilité de la « condition humaine », et qui cherchent à la pervertir grâce au pouvoir qu’ils mettent au service de leur amour du tout, c’est-dire au service de leur paranoïa, qui les incite à confondre humilité et humiliation.

C’est pourquoi certains d’entre eux sont passés maîtres dans l’humiliation sadique et perverse :ils sont toujours prêts à infliger toutes sortes d’humiliations à tout autre, qui peut les confronter à leur propre altérité, et partant à leur défaut constitutif, qui les rattache inexorablement à cette condition indépassable, mais insupportable pour eux : celle d’être parlant, que la parole subvertit et assujettit, quel que soit le pouvoir qu’ils s’arrogent. S’ils sont « illettrés », c’est parce qu’ils croient que le pouvoir, quelles que soient ses formes, peut vaincre la dimension de l’impossible, signifié par la parole, et que la lettre vient concrétiser en nommant et, ainsi donner existence.

Le comble, si j’ose dire, c’est que cet « illettrisme » est contagieux ! Il infecte même certains « Dieux de l’Olympe «progressiste » qui, enserrés dans le discours universitaire, se heurtent à cette impossibilité du savoir -voire de l’érudition, au sens de l’accumulation des connaissances-, à en finir avec le manque à être. A l’image de ceux auxquels ils s’opposent, ils sont enfermés dans la même logique que celle qu’ils croient dénoncer, qui vise, elle aussi –même si c’est sous des formes très différentes- la suture de ce défaut structural, inhérent à l’être parlant. Parce qu’il parle, celui-ci rate, manque son être définitivement, et l’ « ex-sistence » subjective vient le lui rappeler, même s’il n’en tient pas compte. Au besoin, le symptôme subjectif vient à la rescousse pour insister sur le respect que l’on doit au sujet, dont les manifestations actualisent le « manque à être ». Toutes les tentatives de suture de la « béance » qui nous « cause » et nous fonde comme êtres parlants, nourrissent un impensé, propice à « l’illettrisme », d’autant plus réactionnaire, qu’il se croit « réaliste », confondant allègrement objectivité et réification. C’est d’ailleurs cet impensé, lié à l’aggravation de la méconnaissance, qui essentialise un peuple, l’identifie quasi-naturellement à un vecteur de progrès, alors qu’il ne cesse de le mettre en échec en élisant, lorsqu’il est sollicité, les représentants de la toute-puissance qu’il veut à sa tête et qu’il mérite en définitive. Par ce mode d’identification imaginaire et groupale, les illusions de surestimation de soi, voire de mégalomanie, semblent partagées : le discours du maître règne de façon totalitaire pour faire croire que l’altérité, pourtant constitutive de chacun, mais menaçante pour sa complétude, sera définitivement éradiquée, au profit d’un moi idéal fondamentalement mortifère. C’est un des aspects de cette problématique que j’ai abordé dans l’ouvrage collectif : « Algérie, années 90 : politique du meurtre ». (Ed. Lysimaque 1998), à propos duquel j’avais participé, avec Alice, à une émission de Radio J, à Paris, animée par Laurence CROIX. Nos échanges m’avaient si peu intéressé que j’en ai oublié la date exacte ! En effet, j’aurais aimé alors que la radicalité d’Alice quant à son engagement pour l’indépendance de l’Algérie soit identique à celle qu’il eût fallu mettre en avant pour préserver le discours analytique de sa dégradation épistémologique, et l’inconscient de la dévalorisation constante que lui assènent les conceptions médico-psychologiques, dont l’aliénisme fondamental transparaît toujours à un moment ou à un autre, malgré les spéculations et les enfumages rhétoriques et cosmétiques. Ainsi, elle rejette ce qu’elle appelle « l’identité une » au nom d’une conception sommaire de l’un et de l’unité, à laquelle elle oppose l’idéal de la pluralité, qui s’avère être aussi une autre voie d’accès au tout et à l’intégralité. Elle ne tient pas compte à mon sens du développement que nous offre LACAN quant à « l’unarité », qui permet d’identifier tous les êtres à leur condition de parlant, qui les fait manquer leur être, quelles que soient les parades qu’ils trouvent pour continuer à y croire et à se convaincre de leur unité factice, fondée en vérité sur une division irrémédiable, laquelle instaure une altérité intime qui confirme la « béance causale », considérée comme humiliante par le moi.

Ce concept, forgé par LACAN, à partir du trait unaire, mis en évidence par FREUD (Cf. Psychologie collective et analyse du moi ainsi que les Essais de psychanalyse) renvoie à l’assujettissement à l’ordre symbolique et au primat du signifiant (symbole), qui reste à jamais séparé de son complément, quel que soit le supplément qu’il s’octroie. De quelque façon qu’il se supplémente, l’être parlant ne réussira jamais à réaliser sa complétude ! Ce paradoxe met en difficuté toute doxa et consiste en ce que le désir, qui soutient l’« ex-sistence », empêche radicalement et les met en échec, les diverses tentatives de réalisation ontologique. Tout complément devient en définitive le témoin du ratage de la complétude, qui confirme le défaut essentiel et indépassable, propre à la subjectivité. C’est contre cette structure que se battent jusqu’à en mourir, ceux que j’ai appelés les « idolêtres », et qui veulent faire d’un attribut (ethnique, religieux ou autre) le garant d’une totalité, démentant la division du sujet qu’ils cherchent à mettre en échec, quitte à en périr, pour ne plus avoir affaire à elle, dans la mesure où elle ne cesse de « ressusciter » pour faire valoir sans cesse le défaut et la dysharmonie, constitutifs et nécessaires à l’existence et à son enrichissement. Alors que « l’idolêtrie » accompagne la psychose sociale et l’aggrave, le défaut, lui, est civilisateur en tant qu’il met un terme à toute illusion de complétude à vocation mortifère.
La rupture épistémologique radicale opérée par le discours analytique n’implique aucune exclusive. Elle n’intervient qu’à partir de l’expression des multiples fictions qui montrent, après-coup, qu’elles laissent hors de portée et hors de leur maîtrise ce qui est censé les avoir déterminées et engendrées initialement. Et ce n’est surtout pas leur pluralité qui privilégie et met en évidence le vide qui est à leur origine.

Cette pluralité est souvent invoquée pour refouler – en tentant de le suturer – le vide, qui est à leur origine. Nombre de tenants du pluralisme, identifié à la « démocratie », sont profondément hostiles à cette dimension du vide qu’ils tentent d’obturer par la variété et la pluralité des conceptions, qu’ils délient de leur détermination signifiante. Cette pluralité, identifiée au nec plus ultra de la « démocratie », se développe, et reste grosse du phallus (totalité) imaginaire. Elle promeut un amour du tout, dont les conséquences totalitaires ne se font pas attendre longtemps. Parmi ces « démocrates », se trouvent maints fossoyeurs de l’inconscient et autres détracteurs du discours analytique, qui ne supportent pas non plus la temporalité spécifique, mise en oeuvre par la subjectivité. La chronologie linéaire, fidèle aux conceptions psycho-génétiques mettent l’accent sur l’évolution et les « régressions archaïques »(P.111). Elles mettent ainsi au jour leur méconnaissance et leur refoulement de cette temporalité, propre à l‘inconscient, qui se manifeste dans tout énoncé, à savoir la « présentification de l’absence », c’est à dire l’absence de sens univoque, accolé à un énoncé, susceptible dès lors d’être interprété de manières différentes grâce à l’omniprésence de l’écart structural qui existe entre une fiction et ce qu’elle veut dire, et ce qu’elle tente de signifier. Cet écart par lequel s’échappe le sens, est abhorré par les conceptions médico-psychologiques, nourricières de l’aliénisme, dont une des caractéristiques, du fait même qu’il procède du discours universitaire, consiste à confondre l’individu avec le sujet (de l’inconscient).

Grâce à la spécificité de sa négation, incluse dans le terme même d’inconscient (in), celui-ci ne saurait exclure le conscient auquel il est noué et articulé selon un principe logique, qui pose que l’un ne va pas sans l’autre, et inversement. Cette mise en continuité de deux entités distinctes qui gardent leurs particularités propres localement et se dissolvent globalement, bat en brèche l’aliénisme et ses tendances hégémoniques,de type hygiéniste, promptes à édicter et à imposer des normes, au nom d’un savoir dit scientifique, adapté à l’aliénation sociale et placé à son service. En effet, l’hygiénisme, associé à l’aliénisme, entretiennent l’illusion de « purifier » le moi des apories de l’inconscient, sans lequel il n’existerait pas.

L’inconscient permet d’abandonner cette croyance en une réalité, où les phénomènes « naturels » se déroulent en adéquation et en conformité avec les lois de la nature, indépendamment de tout interlocuteur. Considérer que la réalité objective est indépendante de tout rapporteur qui la relate, et partant lui confère une existence, permet à la causalité classique de prospérer, au détriment de la vérité. En affirmant que « Dieu ne joue pas aux dés », EINSTEIN « succombait », lui aussi, à cette conception ontologique de la réalité, indépendante du locuteur/sujet, qui en rend compte. Il considère que « c’est un principe de la physique de supposer l’existence d’un monde réel indépendamment de tout acte de perception. Mais nous ne le savons pas. »

En écho à son rejet de ce qu’elle appelle « l’identité une » (Cf. P.154) qu’elle n’articule pas à « l’unarité » en tant qu’elle confirme l’assujettissement commun à l’ordre symbolique et à l’incomplétude, Alice s’enferme, quoi qu’elle prétende, dans une temporalité uniquement chronologique, qui refoule le temps logique, spécifique de la structure subjective, qui se caractérise par un échappement inexorable, abhorré par les diverses idéologies, nourricières de l’aliénisme, en tant qu’il représente un des paradigmes de la confusion entre individu et sujet (de l’inconscient). Cette confusion ne cesse pas de mettre « hors-jeu » le sujet, tout en poussant à « l’illettrisme ». Aussi, plutôt que de « boucher » les trous de la séméiologie psychopathologique en recourant à la psychanalyse, (cf. ses différentes considérations sur les « traumatismes psychologiques ou psychiques ») qui se voit du coup dégradée et corrompue en se mettant au service d’une aggravation de la réification, vaudrait-il mieux prendre appui sur la logique de l’inconscient pour évider le discours universitaire, et réduire autant que faire se peut, la réification et la chosification « réalistes » des théories médico-psychologiques, facteurs d’aliénation sociale. Cette aliénation prétend mettre hors-la-loi l’interdit structural, qui confère au manque à être sa consistance commune, qui se trouve à la source de fictions diverses et multiples servant à la métaphoriser et à la concrétiser. Ces productions métaphoriques sont généralement identifiées par les réalistes de tous bords, à des entités déliées de ce « commun », qu’est le vide éternel, qui se refuse obstinément à toute « dhommestication », fût-elle « progressiste ».

Le refus de prendre en compte le réel en tant qu’il échappe à toute maîtrise et met en jeu l’impossible, va du refoulement secondaire jusqu’à la forclusion. Cependant, il finit toujours par mettre au jour la caducité des divers épanchements compassionnels et autres postures qualifiées d’humanistes, incapables de remplacer la rigueur de l’analyse qui accorde la primauté au signifiant et perturbe par là même le confort des idéologies qui, aussi opposées soient-elles, restent surchargées d’individualisme et demeurent exclusives du sujet. La pluralité que certaines d’entre elles prônent, révèlent à terme que la féminité, intrinsèquement liée au sujet (de l’inconscient), n’est d’aucune façon respectée et mise en évidence, faute de procéder à une « coupure épistémologique » « sérieuse », telle que celle qui s’est opérée en physique : entre la physique classique soutenue par EINSTEIN et la physique quantique, développée par Niels BOHR. Si la pluralité se résume à additionner et à rassembler des conceptions, certes différentes, mais refusant la négation – propre au sujet de l’inconscient- et faisant supplanter le signifiant par le signe, alors le « pas-tout » (LACAN), inhérent à la féminité et à la vérité n’adviendra jamais. Le seul souci qui vaille aux yeux de ces théories fomentées par et pour le moi, va consister, grâce à ce « pluralisme », à désigner un moyen d’accès plus séduisant à cette complétude ou ce tout unifié, sans division, qui fait radicalement défaut aux êtres parlants. Aussi, ce dernier n’est-il plus l’apanage des intégristes et autres fanatiques, fascinés par l’hégémonie du moi et la suprématie de l’être, qu’ils croient posséder en s’accaparant un attribut ou un prédicat idéalisé, autour duquel ils se regroupent pour mieux refuser l’inconscient et la subjectivité, qui, elle, est une. Et parce qu’elle est une, elle engendre de multiples expressions, qu’aucune –quelle que soit la force de son refoulement- ne parviendra à maîtriser ou à éliminer. L’opposition à ces errements totalitaires, et l’antinomie que voudrait représenter, voire incarner face à elles, la « démocratie », entendue comme pluralisme et cohabitation de conceptions différentes, est très insuffisante dès lors que le primat du signifiant est bafoué au nom du réalisme. Dans un tel contexte, la féminité qui procède de la négation propre à l’inconscient, et qui la confirme, ne peut s’associer aux projets imposés par le moi et soutenus par les idéologies visant la complétude.

Ainsi, « l’occi(re)dentalisation » débilitante qui obscurcit, voire enténèbre les « Lumières » dont elle se pare, est « tout contre » l’ontologie ethno-confessionnelle dont s’emparent les fanatiques « idolêtres » pour « se vautrer » et « patauger » dans le marigot mortifère de la complétude et de la vaine mise en échec de l’ordre symbolique. En présentifiant constamment ce dernier et en le matérialisant, l’inconscient, grâce au primat du signifiant, permet à certains de s’affranchir des débats stériles entre objectivité (monde extérieur) et subjectivité (monde intérieur), au grand dam de ceux qui composent le « Cercle des Béatitudes, » dont les résistances, dressées contre l’inconscient, se voient renforcées par les « oracles progressistes », provenant de défenseurs d’un entendement, exclusif du tiers, c’est-à-dire du vide, dont l’absence est toujours présentifiée par l’émergence d’une dimension : celle du réel, fondateur de l’impossible. Ce dernier renvoie tous les êtres parlants , et chacun d’eux, à une dysharmonie incurable et une altérité irrémédiable, concrétisées par les manifestations de l’inconscient. Il se caractérise par un défaut constitutif dont la nécessité se remarque à travers l’ « ex-sistence » de chacun, qui se déroule et se développe sur fond d’incomplétude, mobilisatrice de son désir, dont la singularité consiste à s’opposer à toute satisfaction préétablie a priori, et à mettre en échec tout plaisir prescrit et programmé à l’avance.

La dialectique bilatère (binaire), appauvrie et paupérisante, mise en œuvre par des apôtres du « progressisme », persiste, parce qu’elle propose toujours un arrimage au même déni de l’incomplétude, à l’image d’autres conceptions auxquelles elle se déclare opposée, mais qui lui « dament à chaque fois le pion ». Mais peut-être que l’heure est venue, à la faveur des épiphanies de la subjectivité, de se demander, comme le préconise d’ailleurs Alice CHERKI, s’il est désormais possible d’écrire une Histoire nationale, respectueuse du signifiant et de sa structure, qui autorise bien des « ratures », dès lors que les rebuts et autres formations de l’inconscient, sont investis de valeur(s), incompatibles et inconciliables avec celles des fossoyeurs et des charognards, qui ont eu le temps de faire leurs preuves, quant à la passion de l’ignorance de l’imprédicativité, qui les habite et qui les conduit à la barbarie, dès que le ratage, inhérent au signifiant, s’impose à eux et signe de ce fait leur échec. La résistance contre l’inconscient provient de ce qu’il féminise sans cesse, par la négation, la complétude que le moi promeut sans vergogne. Elle compte défaire l’unarité qui détermine l’unité de chacun et de tous, en tant que porteurs « incurables » d’un défaut irrémédiable, contre lequel « la folie de la guérison » fait « feu de tout bois ». La fin justifiant les moyens, tous les renforts, destinés à consolider la résistance contre l’inconscient, sont les bienvenus, notamment ceux qui sont issus du discours universitaire, qui fait croire que le type de savoir qu’il diffuse, est idéal pour suturer la « béance causale », propre aux êtres parlants. A la recherche d’une prédicativité idéale, exclusive de l’imprédicativité liée au signifiant, et refusant l’indécidabilité, les « progressistes » paresseux, s’identifiant eux-mêmes à la « belle âme », ont encore de beaux jours devant eux pour se contenter de protester et de dénoncer, à l’image des hystériques, en quête d’un maître détenteur du savoir absolu, capable de suturer l’incomplétude du symbolique, issu de cette Loi essentielle : l’interdit de l’inceste. Ce « progressisme » pervers qui fait fi de cet interdit se heurtera inévitablement à d’autres conceptions, dont la visée consiste à substituer à cet interdit d’autres interdits et d’autres commandements, qui auront pour but d’en finir avec cette loi. En même temps que se développent la « folie de la guérison » et ses pouvoirs ensorceleurs de suggestion, qui rassemblent des universitaires-charlatans, des « guezzanettes » et autres « spécialistes de la santé mentale », experts en divinations et mancies de toutes sortes, la course à l’inceste est ouverte, au détriment de certains rapports sociaux, isolés et confinés à certains ilôts au sein de la société. A la faveur de ces rapports, certains tentent malgré tout, de maintenir un certain respect de cet interdit, préservant de la sorte une certaine « urbanité » de bon aloi. Associé au défaut indépassable qu’il met en place en chaque être parlant, cet interdit essentiel, voire transcendantal, devient le moteur d’un progrès qui cesse de se confondre avec les efforts déployés pour suturer et boucher l’écart et la séparation qu’il instaure lui-même, de façon définitive et irréversible. Il permet d’éviter bien des asphyxies et des étouffements, toujours imposés pour le bien de leurs semblables par ceux qui croient détenir un savoir universel et définitif, et surtout, exclusif du sujet. Maints psychanalystes viennent apporter leur contribution à ce genre de catastrophe intellectuelle et politique : en faisant main basse sur la psychanalyse, avec le concours de l’Université et/ ou d’associations et d’officines plus ou moins recommandables, ils corrompent les concepts essentiels à la praxis analytique, pour les adapter aux besoins et aux finalités de l’aliénation sociale, en participant à l’édiction de normes et de règles qui « règlent définitivement son compte » à l‘inconscient. De son vivant, FREUD n’était pas dupe : il savait très bien que l’hostilité, alors très répandue, à l’inconscient allait pousser le plus grand nombre à s’immuniser contre « la peste » qu’il avait apportée, notamment avec le concours de ceux qui détiennent un savoir, à visée paranoïaque, ne supportant pas le « troumatisant » manque à être, associé à la féminité, qui nous fait tous, sans exception, dupes de l’inconscient, quoi qu’il en soit.

Malheureusement, Alice ne s’oppose pas à cette dégradation de la psychanalyse, ravalée au rang d’opération de conversion idéologique, consistant à adopter et à s’adapter au sens, prescrit par la conception obturatrice de certains psychanalystes, quant au vide qui la génère, et qui continue de la « nourrir ». Dévoués à une « novlangue » aliéniste et hygiéniste, ils abrasent l’hérésie du discours analytique pour en faire une idéologie épurée de « l’âme-à-tiers » (LACAN), et prétendument protectrice de l’intégralité et de la souveraineté du moi. L’éradication du sujet et sa substitution par l’individu, prétendument libre et souverain, mettent au grand jour le refus de la perte irrémédiable de l’être (essence ou nature), ainsi que l’hostilité au vide, qui instaure une altérité radicale et indéracinable en chacun, dont témoignent les lapsus, les actes manqués, les rêves, ainsi que les symptômes. Insidieusement, le rejet explicite et/ou implicite de cette altérité, sous-tend et alimente toutes sortes de manifestations racistes et xénophobes, assorties à maintes réactions xénopathiques, se traduisant par la déliaison des symptômes de leurs déterminations subjectives. L’aliénisme est une forme de xénopathie qui se manifeste par exemple dans les différentes spéculations médico-psychologiques, concernant « les traumatismes ». Ils sont généralement attribués à une étio-pathogénie univoque, relevant des errements de la séméiologie psychopathologique, qui en réifient le sens a priori, sans se soucier de le soumettre à l‘évidement, dès qu’une particularité vient le négativer et susciter une exception, mettant en cause l’universalité « objective ». En effet, le signifiant détermine toute représentation et fonde toute interprétation, en les articulant toutes au réel, qui leur échappe et reste intangible en tant que tel. Cependant il se concrétise et se matérialise (« l ’âme- à -tiers » est la matière de la psychanalyse) à travers des constructions et des fictions, qui servent à le métaphoriser, sans qu’aucune d’entre elles ne parvienne à obturer l’écart qui persiste et perdure entre elles et lui, pour laisser place à d’autres productions possibles. Cette imprédicativité signe le caractère scientifique de la psychanalyse, qui met en évidence d’une part que le réel est impossible à saisir dans l’immédiateté, et d’autre part que son absence, qui le fait toujours omniprésent (le fantôme dans le fantasme), rend nécessaires des médiations, impliquant la vérité en tant qu’elle ne peut que se « mi-dire », de façon partielle, et indubitablement « pas-toute ». La structure de cette dernière l’affranchit de toute totalité, qui risque de l’achever. Seule la mort peut se prétendre toute ! C’est en quelque sorte la « seconde mort », la mort réelle qui réalise le tout, en mettant un terme définitif et sans appel à l’ « ex-sistence », laquelle procède pourtant d’une « première mort », symbolique, qui métaphorise la perte de l’être, entendu comme une essence ou une nature prédéterminée, préétablie. Pour « troumatisante » qu’elle soit, cette perte –concomitante de l’assujettissement au signifiant- est en revanche libératrice du désir, toujours conjoint au ratage et au manque à être. L’imprédicativité radicale (échec de tout attribut ou prédicat prétendant garantir la complétude ontologique), instaurée par l’inconscient, permet de mettre en évidence l’obsolescence du « progressisme » charitable, qui partage la même logique de la suture du vide et de l’exclusion de la « béance causale », mises en œuvre par les conceptions qu’il tend à supplanter. Et ce n’est certainement pas une pluridisciplinarité et une interdisciplinarité, soucieuses de maîtriser le tout, au détriment de l’intégration du vide et des négations qu’il implique, qui nous aideront à bouleverser et à subvertir l’impensé, qui ne cesse d’offrir des occasions aux retours du refoulé. Ces derniers qui s’expriment par différents symptômes, montrent à l’envi que si les êtres parlants sont destinés à ne pas échapper à ce qui leur échappe nécessairement, ils restent les bénéficiaires d’un « manque à être », qui est la source de leur énergie « ex-sistentielle ». Soumise et malmenée par bien des aléas de l’Histoire, ainsi que par le roman fictionnel et fantasmé de chacun, qui peuvent certes la compromettre, cette énergie, appelée « libido » par FREUD, ne se laisse jamais tarir complètement.

Amîn HADJ-MOURI

15/07/17

 

 

PS : Cet écrit a fait l’objet d’une version résumée, publiée dans le quotidien francophone algérois EL WATAN, le 31-08-2017

 

 

 

  1. AMIN MOURI
    Bonjour, Je ne sais pas de qui émane cette proposition, mais j'essaierai d'y répondre brièvement, quitte à reprendre certains arguments pour les développer et les préciser, plus tard, d'autant que dans cet écrit, j'ai tenté d'expliciter ce que contient ce néologisme lacanien d'"occi(re)dentalisation", qu'il faut associer à celui d'"occidenté", qu'il a également créé. Peut-être que je n'y suis pas parvenu comme je le voulais! Pour "faire vite", l'"ooci(re)dentalisation" signifie pour moi le pervertissement des "Lumières" qui, dans leur progès même, refoulent le primat du signifiant qui les détermine, au point qu'elles peuvent engendrer la pire des catastrophes de 'l'humanité", à savoir la tentative de destruction des Juifs d'Europe (Cf. Martin HEIDEGGER). Elle met en échec, grâce aux progrès de la connaissance et du confort matériel (technologique et, scientifique) qu'elle favorise, la fonction de négation inhérente au vide qu'elle exclut, et qui est "matérialisé" par les formations de l'inconscient. Ainsi elle participe à l'hégémonie de la logique du tiers exclu.Quant aux"occidentés" -que je n'ai pas évoqué explicitement dans cet article-, ce sont ceux qui croient maîtriser la progrès ontologique pour en finir avec le manque à être, et qui aggravent "le malaise dans a civilisation". C'est ce qui se déroule sous nos yeux, tous les jours, et qui concerne aussi bien les agissement d'un Donald TRUMP que les crimes de la lie "djihadiste". Je reste à disposition pour apporter d'autres précisions et/ou d'autres étayages.
  2. AECF LILLE
    Bonjour Amîn, Il serait intéressant, au moins pour moi, que tu développes le concept de "occi (re) dentalisation"... J'ajoute ma signature suite au message d'Amîn... Benoit Laurie.