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POUR QUELLES RAISONS NOMBRE DE REVOLUTIONS ACCOUCHENT-ELLES D’UN CERCLE VICIEUX, TOUJOURS GROS DU PIRE TOTALITARISME ?

L’INCONSCIENT ET LA POLITIQUE : POUR QUELLES RAISONS NOMBRE DE REVOLUTIONS ACCOUCHENT-ELLES D’UN CERCLE VICIEUX, TOUJOURS GROS DU PIRE TOTALITARISME ?

« Moi, je ne te dis pas, et toi, tu n’es pas sans le savoir. » (dicton algérien ) / « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend. » (Lacan).

« Il faut que tout change pour que rien ne change. » (Comte de Lampedusa.).

« L’histoire sociale des hommes n’est jamais que l’histoire de leur développement individuel, soit qu’ils en aient la conscience, soit qu’ils ne l’aient pas. Leurs rapports matériels forment la base de tous leurs rapports. Ces rapports matériels ne sont que les formes nécessaires dans lesquelles leur activité matérielle et individuelle se réalise. » (Marx)

« L’art est un mensonge qui dit la vérité » (Picasso).

PAS D’ECONOMIE POLITIQUE SANS ECONOMIE SUBJECTIVE ET INVERSEMENT

Dire ce que l’on pense, même en se référant à un savoir établi et reconnu, ne signifie aucunement que ce que l’on avance doit constituer ce que les autres doivent penser, au risque de les condamner à une inhibition intellectuelle tenace, qui renforce la position du maître/chef, dont les conceptions, deviennent des objets d’identification imaginaire, propices à l’aggravation de la perversion groupale, via ses injonctions et ses commandements surmoïques. Chacun, seul ou agrégé à une foule, qui renforce son fantasme de complétude, peut s’ingénier à penser, en s’efforçant de maintenir insues, oubliées ou refoulées, la division et l’altérité que lui impose la subjectivité. L’éviction imaginaire, et illusoire, du sujet de l’inconscient – dont les manifestations constantes sont niées et cachées – prétend battre en brèche et s’affranchir de la subjectivité, qui détermine et transcende l’individu conscient de lui-même. Plus concrètement, la subjectivité troue et fait échec à l’infatuation que le moi escompte et attend d’un Autre, en épousant ses différentes incarnations, et en puisant dans les différentes idéologies essentialistes, mises à sa disposition, pour soutenir ses quêtes ontologiques.
Chercheur et consommateur invétéré d’idéologies, nourricières de tautologies (« moi, c’est moi »), aussi rétrogrades que « progressistes », tant les unes comme les autres sont engluées dans un entendement, obsédé par la suture de la « béance » – cause du défaut ontologique irrémédiable (« manque à être »), et cependant nécessaire à l’« ex-sistence » (Lacan) – l’individu ou le moi, n’a de cesse d’exclure l’altérité qui le constitue et le « dépayse », surtout quand elle met au jour le caractère étrange de certaines de ses manifestations, qui le rendent étranger à ce qu’il croit être. C’est ce qui arrive lorsqu’il ne comprend plus ce qui provient de lui, comme les rêves, et surtout les symptômes, dont il faut vite imputer la raison à une cause, supposée maîtrisable par des experts et des spécialistes, dont les savoirs, fondés sur le rejet de la signifiance, accentuent la méconnaissance et la xénopathie.
Dans le cadre d’un tel entendement, tout savoir – quelle que soit sa valeur marchande sur le marché des connaissances monnayables et monétisables (comme celles qui sont véhiculées par le discours universitaire) – finit, malgré toutes ses prouesses et ses contorsions à visée ontologique, par se heurter à l’incomplétude du symbolique, qu’il contient (dans les deux sens du terme : renfermer et ne pas délivrer, libérer). Il réfute que la détermination de la dépendance du symbolique, se traduise par une béance, concomitante de l’advenue du « parlêtre », quitte à se condamner à l’appauvrissement, en s’adaptant à la censure, exercée par le groupe, ainsi que par les diverses institutions, exclusives de la subjectivité. Alors qu’en la reconnaissant comme déterminante, car elle est inhérente à la condition d’être parlant, l’individu ou le moi peut rencontrer plus d’occasions pour enrichir son « ex-sistence ». Ainsi, en ne recourant plus à la censure pour mieux refouler la dépendance irrévocable du symbolique, il contribue à l’advenue de la « signifiance », entendue comme l’écart séparateur du signifant et du signifié, qui implique qu’aucun signifiant ne peut se signifier lui-même, ni qu’il s’appartienne ou ne se réfère qu’à lui-même. La prééminence du signifiant, et toutes les conséquences qui s’ensuivent, chez tous les êtres parlants – aussi différents soient-ils – les places devant une impossibilité identique : celle de maîtriser et de combler l’écart entre ce qui est convoité (le tout), qui échappe et se métaphorise dans ce qui est réellement rapporté, relaté, et qui s’avère toujours « mi-dit », confirmant par là même la négation du tout (« pas tout » Lacan), quelle que soit la langue utilisée, et quel que soit le code choisi. La « lettre » s’oppose au tout, entendu comme l’unité totale, absolue et immanente, qui reste convoitée comme fin, avec le recours à des moyens divers, qui ne parviennent pas à mettre fin à cette signifiance, dont l’exclusion aggrave la perversion sociale, véhiculée par certaines conceptions, qui renforcent le « discours du maître » (Lacan), même si elles sont apparemment opposées. Le stalinisme, perversion du marxisme, a profondément dégradé la logique promue par ce dernier, et instauré un mode d’extorsion de la plus value, dont la redistribution était loin de se faire au profit des prolétaires. Le mode d’exploitation de la force de travail et la production de la plus-value, n’avaient rien à envier à ceux qui sont mis en œuvre dans le capitalisme, dont l’unique objectif consiste à atteindre un taux de profit conséquent, même s’il faut priver les travailleurs ( manuels et intellectuels) de la plus-value qu’ils produisent, et dont ils peuvent bénéficier partiellement sous la forme de redistribution sociale, destinée à dissimuler ce que Marx, dans la « Misère de la philosophie » appelle « ce système d’échange souverainement injuste ». Il précise : « les ouriers ont donné au capitaliste le travail de toute une année en échange de la valeur d’une demi-année, – et c’est de là et non pas d’une inégalité supposée dans les forces physiques et intellectuelles des individus, qu’est provenue l’inégalité de richesse et de pouvoir ». Il conclut ainsi : « La transaction entre le travailleur et le capitaliste est une vraie comédie : dans le fait, elle n’est, en mainte circonstance, qu’un vol impudent quoique légal ». De nos jours, l’orientation néo-libérale du capitalisme le pousse à « sacrifier » des capitaux qui ne rapportent pas assez. Et ce système n’hésite pas à dévoyer l’Etat la fonction censée être remplie par l’Etat : celle de s’occuper de la redistribution sociale de la plus-value, et qui se résume de nos jours à garantir le meilleur taux de profit, en sabordant la Sécurité sociale, et ce qu’il est convenu d’appeler le service public. Cette économie politique a inéluctablement des effets subjectifs, qui se traduisent aussi bien dans les symptômes, présentés par des individus, que dans les lectures qui en sont proposées pour les résoudre.

Si les crises sociales et politiques concernent et intéressent le discours analytique, c’est parce que, aussi bizarre que cela puisse paraître, elles impliquent des affects, des sentiments qui renvoient à la subjectivité, c’est à dire à la condition de sujet, qui témoigne sans cesse de l’impact de l’inconscient sur des comportements, lequel impact est sous-estimé, voire dévalué, car difficilement saisissable du premier abord. L’unité manifeste d’un soulèvement, son apparente identité, établie sur des affects communs, partagés, recouvrent cependant des raisons variées et des logiques diverses, voire opposées entre elles. L’ affectivité mobilisée par les individus, les groupes, et les foules, gravite essentiellement autour de la dualité : amour-haine, qui caractérise la condition humaine et constitue un facteur important de la méconnaissance du sujet. Ce couple d’affects inséparables, est toujours invoqué. Il est toujours à l’œuvre dans les comportements individuels et collectifs. Il est en outre, exploité par toutes les idéologies qui, obsédées par la complétude narcissique, prétendent apporter celle-ci à des individus, dès lors qu’ils appartiennent à une nation, soudée par un amour intense voué à soi-même, associé à un refoulement de la subjectivité -vecteur de la singularité -.
C’est dans un tel cadre idéologique que s’impose un nationalisme, étriqué et appauvrissant, tant il est susceptible de se pervertir en support de xénopathie, pouvant engendrer des conduites xénophobes et racistes, corrélatives du rejet de l’inconscient. Ces dernières participent d’ailleurs au développement d’un amour endogamique et d’une empathie symbiotique, d’autant plus néfastes, que toute différence est interprétée comme une impureté, une pollution ou une salissure, compromettant l’unité d’une communauté, qui croit devoir se protéger en « libérant » et en légitimant des réactions haineuses, à visée « hygiéniste », pour sauver l’illusion amoureuse, censée « sacraliser » l’uniformité et l’unité de celle-ci. L’imputation des failles et des défauts de cette unité de façade, trompeuse car factice et artificielle, à des « boucs émissaires », déclenche inévitablement des réactions de haine virulente et mortifère, qui prennent l’allure de vengeance justifiée. Pis, elle finit par miner ladite communauté, qui ne peut maintenir longtemps une uniformité faussement unitaire. Pourtant, une communauté ou une collectivité a plus de chances de perdurer si son homogénéité est assurée, par l’intégration des différences et l’acceptation de la pluralité des points de vue, fondée et autorisée par la dépendance du symbolique, et par la signifiance qui en procède. En effet, toutes les divergences idéologiques, théoriques et politiques ne se valent pas : les conceptions et les points de vue, qui procèdent d’un savoir, supposé détenir la vérité, tout en niant son fondement symbolique ou signifiant, sont inconciliables, à plus ou moins long terme, avec les constructions, qui mettent en avant ce dernier pour développer ce qu’il leur permet, sans bafouer les limtes qu’il impose. Aussi, l’intégration des différences cesse d’être un slogan : le respect de la diversité, pour qu’il ne soit pas réduit à une platitude et à un poncif, doit consister à rappeler simplement ce qui est oublié, refoulé, à savoir l’enracinement de tous et de chacun dans l’ordre symbolique, qui, je le rappelle, procède du « meurtre de la chose », c’est à dire de la défaite de la réification, que la parole assure, dès lors qu’en participant à la nomination des choses, elle leur confère une existence, qu’elle ne cessera d’évoquer et de présentifier, malgré leur absence. C’est cet enracinement irrévocable qui permet à diverses composantes ethniques et linguistiques, de se rassembler et de faire communauté, malgré leurs divergences, qui peuvent engendrer des clivages, d’autant plus tenaces, qu’ils reposent sur une logique erronée, peu encline à accepter la mise en continuité moebienne, entre ce qui est différent localement et ce qui est identique globalement, selon cette précieuse formule : ni exactement et totalement différent, ni exactement et totalement identique. Cette logique, à l’œuvre, aussi bien chez Marx, notamment lorsqu’il articule la valeur d’usage et la valeur d’échange, que chez Freud, quand il met au point son concept de pulsion en tant que rapport inédit à l’objet qui débouche sur un ratage, ainsi que chez LACAN, quand il propose le concept de « plus de jouir », met en évidence l’aliénation signifiante en tant qu’elle rappelle de manière constante la transcendance de cet ordre symbolique. Il bat en brèche le totalitarisme identitaire et préserve des errances paranoïaques, stimulées par les illusions de toute-puissance imaginaire, véhiculées par les idéologies prédicatives, spécialisées dans la confiscation de la production du « roman national ». Cette mainmise bafoue les références morales qui se référent à une tolérance humaniste invoquée pour maintenir une fragile unité imaginaire : la charité a beau être prônée au nom de l’amour de son prochain ou de son semblable, elle n’améliore pas pour autant la condition économique et sociale de ceux qui n’ont que leur corps à offrir pour vivre, voire pour survivre, tant la reconstitution de la « force de travail » s’avère de nos jours, de plus en plus problématique.
S’il est un enseignement que la psychanalyse nous a apporté, et qu’elle ne cesse de nous rappeler, nous les oublieux de l’inconscient et les passionnés de la méconnaissance, c’est bien celui qui consiste à se débarrasser de ce préjugé, ressassé à foison, et qui laisse accroire que la culture protège de la haine et de ses affres, sous prétexte qu’elle est fille de l’ignorance. Ainsi, il suffirait de lutter contre elle, en développant des programmes pédagogiques et culturels, pour qu’elle soit enfin conjurée. Faire fi de la logique subjective pour analyser cet affect, ressortit et procède du même refoulement de l’inconscient, que celui qui est mis en place par ceux qui ne veulent absolument rien savoir de l’altérité interne que ce dernier instaure et installe définitivement, en chacun et en tous, pour confirmer un assujettissement irrévocable au symbolique, déterminant pour l’Histoire et son écriture. Celle-ci se constitue progressivement comme une suite ininterrompue de métaphorisations, qui mettent en évidence le caractère définitivement fini de la structure, qui les détermine. La particularité de cette structure réside dans un achèvement qui permet d’ouvrir tout ce qu’elle produit et engendre, en suscitant des questionnements, témoignant de l’activité implicite de la béance, omniprésente dans toutes les constructions, même celles qui se présentent comme les plus fermées et closes. La finitude du symbolique comporte son incomplétude, et permet des mutations, voire des métamorphoses, qui ne s’arrêtent pas, que ce soit sous la forme d’avancées – grâce aux ouvertures -, ou sous la forme de régressions, voire de déclins, à cause des fermetures. L’infini, mis au jour par les changements, confirment la structure du signifiant, qui articule finitude et ouverture/fermeture. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’il y a des changements incessants, qu’on viendra à bout un jour, de la structure qui les détermine et les rend possible, alors qu’ils contribuent à la refouler. Au contraire, plus on prétendra maîtriser cette structure par des moyens divers, aussi bien scientifiques, technologiques que religieux, et plus on mettra en danger les progrès de l’humanité, fondamentalement tributaires de la prééminence du symbolique, qui persiste et insiste par sa répétition constante et incessante. En un mot plus l’acharnement sur la prédicativité dominera, en vue de se « libérer » du symbolique, et plus les manifestations de haine prendront de l’ampleur, car cette libération est impossible. Les limites imposées par l’ordre symbolique sont bafouées par le refoulement. Elles sont attribuées, par projection, à tout ce qui peut être identifié à un facteur causal, dont l’univocité n’est d’aucune façon, mise en doute, surtout si elle désigne un bouc émissaire. C’est après coup, lorsque ces réactions auront révélé l’ineptie des exactions auxquelles elles ont conduit, que la culpabilité s’installera avec son cortège d’actions rédemptrices, qui font souvent office d’obstacles à la compréhension des mécanismes internes, déclencheurs de la haine criminelle. En effet, se révolter contre le racisme en haïssant les racistes, qui deviennent l’incarnation de cette idéologie, fait obstacle et empêche de penser sérieusement les fondements théoriques et les mécanismes subjectifs, inhérents à cette conception. Leur répondre avec la même haine que celle qui les anime, revient à se faire piéger par eux, qui finissent par justifier leurs méfaits, voire leurs crimes. Cette logique est encore mise en avant par les défenseurs du colonialisme, aujourd’hui israélien, et hier français, entre autres : si la répression et les représailles sont féroces contre les populations civiles, c’est à cause des « terroristes » et de leurs actes !
Quant à l’Algérie, le travail qui reste à faire sur ladite « décennie noire », est immense : l’impensé qu’elle ne cesse de charrier jusqu’à maintenant, malgré la rhétorique habituelle, pousse à se contenter d’user de poncifs et de lieux communs, inhibiteurs de l’intelligence du drame social et des tragédies individuelles qui ont sévi à l’époque. La censure, imposée par la « réconciliation nationale », initiée par Bouteflika, identifié à un père imaginaire, par une bonne partie du peuple algérien, qui a accepté l’idéologie sous-jacente à ce processus, peut servir d’ « incubateur » à des sentiments de haine, qui peuvent à l’occasion, se manifester de façon violente, faute d’avoir permis au droit et à la justice, de substituer la force de la loi, à la toute-puissance d’un « père-chef » ou d’un « père-leader», aussi autoritaire que décidé à dévaluer la dimension symbolique et à la soumettre à son pouvoir, alors qu’il en est dépendant, au même titre que n’importe quel autre être parlant. Remporter des élections ne confère pas un pouvoir « priapique », absolu, qui mettrait fin à la signifiance, toujours à l’œuvre dans tout ce qui est entrepris par les êtres parlants, dont le despotisme, sous ses formes les plus abjectes, se montre foncièrement incapable d’éradiquer l’impossibilité de se passer du langage, quel que soit le code que l’on se donne pour contourner le signifiant. Il suffit de se tourner vers la clinique, pour se rendre à l’évidence que tout symptôme, aussi objectif soit-il, ne porte jamais sa signification en lui-même. Sa signification appelle un travail intellectuel de lecture(s) et d’interprétation(s), qui le met en rapport avec d’autres éléments pathologiques (« diagnostic différentiel »), pour que sa signification véritable soit mise au jour, sans certitude totale et absolue, cependant.
Pour mieux refouler la subjectivité, qui consacre la dépendance du symbolique et met en jeu la signifiance, les individus, seuls, ou bien en groupes, ont tendance à se liguer pour mieux lutter contre l’inconscient. Ils ont à leur disposition plusieurs moyens pour que le groupe lui-même devienne une entrave à sa mue en collectif, respectueux de la signifiance et de la pluralité, fondée sur le symbolique. Tout est fait pour que les relations internes soient mises en place par des « leaders », dont le seul souci consiste à devenir des objets d’identification, élevés au rang d’idéal, parce qu’ils laissent croire qu’ils ont réussi à s’affranchir de la subjectivité et de ses lois. Si le pouvoir politique pervertit la subjectivité, c’est à cause de ceux qui s’en emparent, mais c’est aussi avec le concours de tous ceux qui croient que la force qu’il donne, finira par les préserver, eux aussi, à terme, de la confrontation avec l’impossibilité qu’impose la struture subjective. Leur déception les amène après-coup, à imputer aux détenteurs du pouvoir la cause de leur désillusion, sans forcément se demander pourquoi ils y ont cru et pour quelles raisons ils ont choisi les arguments de ceux qu’ils ont mis sur un piédestal, et ensuite déchus. Tout se passe comme si le fait de dénoncer cette trahison, suffisait pour qu’eux-mêmes soient immunisés contre toute critique, et que leur méconnaissance soit sauve. Le refuge dans la morale et ses préceptes, qu’ils ne cessent de ressasser, les convainc de leur identification à la « belle âme ». Ils invoquent et se cramponnent au « fumeux » réalisme, doublé du binarisme sclérosant, qui fait passer en priorité les facteurs dits objectifs, et relèguent ceux qui sont qualifiés de subjectifs à une place subalterne, d’autant plus indigne que la définition qu’ils en donnent, est le plus souvent absurde, faute de distinguer et de différencier le moi, la conscience, l’individu, l’être, de cette instance caractéristique des êtres parlants, qu’est le sujet. Il renvoie à une altérité interne, productrice de manifestations, dont le sens échappe à la conscience et à la maîtrise de l’individu, qui rencontre alors sa division ou la faille creusée par cette altérité intime. Le plus grand des savants, le plus paranoïaque des despotes, se heurte à l’incompréhension de ses propres rêves, qui proviennent pourtant de lui. C’est encore plus évident lorsqu’un individu présente des symptômes, qui dépassent son entendement, c’est à dire la raison dans laquelle il est enfermé, et qui le prive de la compréhension du sens de ses troubles. Pour maintenir cet enfermement et se priver d’accéder à la compréhension de ses propres manifestations, il préfère les remettre à celui ou à celle à qui il suppose un savoir infaillible, détenteur de la vérité absolue, qui contribue à maintenir fermées ces médiations précieuses que sont les symptômes. Vouloir s’affranchir de la duperie de l’inconscient, favorise le développement des « marchés de dupes », au sein duquel prospèrent scientifiques de la prédicativité et charlatans, alliés pour régler définitivement son compte à la subjectivité, et pour nourrir un obscurantisme, à l’œuvre aussi dans les approches des problèmes sociaux, dépouillés de tout rapport important avec la subjectivité, malgré la place que prennent les affects. Il s’agit alors de se demander comment il devient possible, grâce à ces derniers, d’intégrer la logique de la subjectivité, dans un mouvement qui, au départ, s’appuie sur eux et, progressivement, finit par les figer et pervertir les différentes significations qu’ils portent, et peuvent véhiculer plus ou moins explicitement, si certaines conditions sont mises en place. Alors que certains crient haro sur le groupe, parce qu’il bride l’individualité, ils n’hésitent pas, par ailleurs à en faire l’éloge quand il rassemble et réunit des individus, partageant les mêmes affects, alors que leurs positions subjectives, de même que leurs discours, restent implicites et confuses. Aussi, est-il nécessaire de les formuler le plus clairement possible, afin de subvertir un tel groupe en un collectif, qui ne surestime pas les affects, en favorisant leur partage pour multiplier les adeptes, au risque de dériver vers une uniformisation compromettant son avenir. Pour faire échec à cette dernière qui menace d’évincer toute hétérogénéité, mieux vaut encourager les expressions divergentes, pour donner plus d’importance à l’homogénéité, fondée sur une éthique de la signifiance et du « discord » (Lacan), et non sur la lutte entre des conceptions prédicatives, qui se combattent, pour imposer – parfois de manière totalitaire – leur manière particulière de refouler leur dépendance du symbolique.

LA SUBVERSION DU GROUPE PAR LA PRISE EN COMPTE DES DIMENSIONS DE LA SUBJECTIVITE, PEUT DONNER NAISSANCE A UN COLLECTIF, DONT L’HOMOGENEITE SE CARACTERISE PAR L’INCLUSION DE L’HETEROGENEITE : DISCOURS ET RAPPORTS SOCIAUX

Si une communauté affective peut, sans conteste, agréger des foules, elle n’est pas pour autant, porteuse d’éclairages précieux pour accéder à l’intelligence d’une situation socio-économique et politique, par définition complexe. Un de ses possibles apports essentiels, consiste à encourager fortement le travail des intellectuels – partisans et non partisans, militants ou non- à mettre à l’épreuve leur savoir pour redonner à la vérité son véritable statut, celui qui la fait dépendre, dans tous les cas, de ce qui est dit et/ou écrit, tout en les dépassant, nouant par là même l’infini et l’indéfini, de sorte que toute prédiction s’avère hasardeuse, car infondée en raison.
La polysémie et la plurivocité sémantique des énoncés produits par des individus et/ou des groupes, à l’occasion d’un soulèvement populaire, par ailleurs légitime et justifié, restent donc précieux. L’une et l’autre matérialisent la signifiance, qui s’impose comme la matrice génératrice de réalités différentes, constituées de constructions et de fictions induisant et mettant en évidence une dimension bien particulière : le réel, dont la maîtrise s’avère impossible, au sens où chaque fois qu’une tentative de le circonscrire a lieu, à travers une construction « réaliste », elle finit par montrer qu’il lui échappe, favorisant par là même l’émergence de nouvelles élaborations et d’autres enrichissements, qui ont le mérite de montrer qu’il est inépuisable, et partant réfractaire à tout colmatage. Tenir compte de ce que nous impose notre condition d’ « être parlant », nous affranchit des ornières du réductionnisme réaliste et objectif, et surtout participe de la démocratie, dont la conception dominante, en particulier « libérale-occidentale », laisse beaucoup à désirer.
Alors que tout est fait pour que cette signifiance soit forclose, les luttes inter et intra-idéologiques, se soldent par la victoire des plus fortes, qui parviennent à imposer leur mode illusoire de colmatage de la béance causale du sujet, alors qu’elle s’avère impossible à obturer. Ce type de transgression alimente sans arrêt les débats pervers sur la démocratie , qui, de dégradation en dégradation, devient le paradigme du refus de l’ordre symbolique, en tant qu’il détermine tout ordre social, même celui qui le rejette, et qui ne peut se passer du signifiant pour imposer ses vues. C’est cette dépendance indépassable à l’égard de ce dernier, qui rend toute idéologie, malgré la toute-puissance dont elle peut se parer, évidable, déconstructible et destructible. L’émergence de nouvelles élaborations, peut cependant nous montrer qu’elles sont vite oublieuses de leur base signifiante ou symbolique. Rectifier un énoncé, déterminé par un discours, qui vise un certain rapport social (cf l’épineuse question des relations entre soignants et soignés), revient à remettre en jeu de la signifiance, là où le recours au seul savoir, présumé détenteur de la vérité, débouche sur une fermeture, empêchant la fluidité des énoncés, qui mettent ainsi au jour, leurs rapports avec la structure signifiante.
En se passant de « dé-finir » leurs conceptions, grâce à la l’ouverture sur l’infini, orientée par la signifiance, la révolution épistémologique, tant attendue, se voit gravement compromise. Elle peut décevoir tous ceux qui ont été séduits par elle, au point de susciter de violentes réactions de haine, contre eux mêmes et contre tous ceux qui l’ont promise, dans un sursaut de toute-puissance, stimulé par la contagion émotionnelle et affective.

C’est à un travail rigoureux, fondé sur une éthique exigeante, qu’est appelé le « Hirak » (mouvement), pour éviter de se saborder et de décevoir les espoirs placés en lui! Il n’a pas besoin non plus de figure(s) emblématique(s) et tutélaire(s) , qui perpétue(ent) la tradition du sacrifice, du fameux « don de soi et de sa personne ». Le peuple algérien en a assez donné sur ce plan ! Et il est grand temps de cesser d’encourager les actes sacrificiels, idéalisés par les idéologies ontologiques et essentialistes, notamment lorsqu’elles sont menacées par tout ce qui peut rappeler la subjectivité, et les limites qu’elle impose.
Aucun discours ne peut échapper à la signifiance, qui procède du signifiant, malgré les remparts imaginaires qu’il peut ériger. Aucun discours, fût-il totalitaire, n’est à l’abri de son évidement et de sa déconstruction, à partir de laquelle il devient possible de rétablir son lien avec la « lettre », qui permet de mettre au jour ses potentialités « littorales » et ses capacités à s’inscrire dans une mise en continuité moebienne, avec qui se différencie de lui, voire s’y oppose. A leur insu, tous les discours concrétisent la signifiance, qui ne les « lâche » pas. Elle détermine et organise toutes les fictions, qui constituent des modes divers de représentation, destinés à rendre compte, au-delà de ce qu’elles croient restituer de façon réaliste, voire objective, ce qui reste hors de leur portée et leur échappe, malgré tout. Aussi, des réflexions de grande ampleur concernant les discours, mis à l’épreuve de la signifiance, s’avèrent-elles nécessaires, pour abonder dans le sens de cette remarque de PICASSO : « je ne cherche pas, je trouve ! ». Cette audacieuse humilité de l’artiste, qui peut être prise pour de l’arrogance, laisse entendre qu’il est vain de chercher un « métalangage », qui prétendrait s’affranchir de la fonction signifiante et des limites qu’elle impose, et qui font d’ailleurs le ferment de l’art. Trouver, revient en somme à cesser de s’ingénier et de s’acharner à faire des « entourloupes » à l’impossible, et partant de s’interdire d’aboutir à des constructions, dont la solidité est fondée sur lui. Cette insolente humilité libère l’acte créatif des pesanteurs et des obstacles imaginaires et idéologiques, qui le menacent constamment. Elle bat en brèche toutes les assignations imposées par un ordre social, qui n’a de cesse de mettre à bas l’ordre symbolique, pour destituer la « lalangue » (Lacan), celle qui transcende toute langue, par la mise en valeur de son nécessaire fondement signifiant, rendant ainsi caduc tout recours à un quelconque « métalangage », obturateur de l’écart entre le signifiant et le signifié, source de la signifiance. Elle encourage et stimule toutes les formes d’expression possibles, destinées à illustrer et à matérialiser ce qui ne peut faire l’objet d’aucune appropriation : le vide, mis en œuvre par le langage, et traduit de façon particulière par une langue, au sein de laquelle, il ne cesse d’opérer en vue de l’enrichir . En un mot, elle contribue à enrichir la démocratie, qui ne cesse de s’appauvrir, dévoyée qu’elle est par tous ceux qui l’identifient à l’occident néo-libéral, la réduisant à un violent combat, mettant aux prises des idéologies opposées, dont l’objectif partagé consiste à imposer l’idée que, les unes comme les autres, détiennent la toute-puissance nécessaire, pour s’autoriser à transgresser l’impossibilité de faire échec au symbolique. Cependant, si ce « viol » peut être réalisé, c’est parce que des masses se coagulent et s’agrègent dans leur sillage : elles se laissent convaincre et acceptent d’être possédées (roulées) par les promesses de suture de la béance qui cause chacun et chacune, et lui confère son statut de sujet, comme le négatif de son individualité, en l’articulant avec le manque, et le désir qui l’accompagne. Cette béance, constitutive de la subjectivité, exprime la permanence du « manque à être », que révèle et confirme toute quête narcissique. Elle s’articule avec la position sociale et la situation économique de tout un chacun, dans le cadre d’une formation sociale, de plus en plus dominée par des rapports d’exploitation, que l’Etat, avec tous ses appareils idéologiques, confirme et consolide, en rejetant plus ou moins violemment la subjectivité et sa logique, en tant qu’elles peuvent remettre en cause la nature de ses fondements idéologiques. D’ailleurs, le néo-libéralisme capitaliste dominant, réquisitionne de manière cynique toutes les catégories et théories possibles et imaginables, de toutes les obédiences, – pluralisme oblige – pour entretenir une illusion « anthropologique », celle de l’Homme « normal », « sain », incarnant la « norme-mâle » (Lacan) et indemne de toute faille, à condition qu’il se se soumette à ses préceptes et prescriptions, dont la prétention est d’en finir avec la faille constitutive du sujet, en la suturant, même si cette suture, en muselant la subjectivité, est un facteur d’aggravation des diverses manifestations psychopathologiques. En d’autres termes, la faille, inhérente au sujet, est nécessaire à l’existence. Elle ne doit aucunement être confondue avec le symptôme, qui met au jour l’échec des tentatives visant à la suturer. La demande qu’il exprime et initie désormais, auprès de différents aliénistes, peut déboucher sur la confirmation du ravalement de la faille au rang d’un « déficit » à éradiquer absolument, aboutissant ainsi à la chronicisation de la pathologie, et à la mise en danger d’une « ex-sistence », représentant une métaphorisation de cette faille, qui se voit sublimée grâce à sa « compactification » (Lacan).
Il va sans dire que, participer à la conflictualité socio-économique, en faisant valoir la subjectivité, c’est à dire le sujet de l’inconscient, n’entraîne pas les mêmes conséquences, ni les mêmes effets, que si l’on s’acharnait à la refouler coûte que coûte, et à ne lui laisser aucune place. Même des « camps » fondamentalement opposés, peuvent se mettre implicitement d’accord pour se « payer ce luxe » d’exclure la subjectivité, et se répartir ensuite les « dividendes » empoisonnés, qui en résultent, généralement sous forme de drames. Les tenants du déterminisme biologique univoque et réducteur, qui considère que « la pensée est sécrétée par le cerveau comme la bile par le foie » (P.J.G Cabanis), et les adeptes du déterminisme social, tout aussi unilatéral, réunis et identifiés par leur obsession d’imposer la logique du tiers exclu, et par leur exécration de l’incomplétude, contribuent à la paupérisation intellectuelle, tout en prônant un progressisme d’allure scientifique. Leur passion de la prédicativité à des fins ontologiques, qui se veut généreuse, s’avère toujours dramatique : même si au départ la quête narcissique qu’ils impulsent, est en apparence comblée, et leur jouissance assurée, la déception de ceux qui les ont crus et suivis, finit par se retourner contre eux. Ils déchantent d’autant plus que la défiance envers leur « progressisme », peut donner lieu à des réactions violentes de basculements et de régressions idéologiques.

En un mot, pas de démocratie, sans place réservée au sujet de l’inconscient, qui permet d’affiner les luttes contre les inégalités sociales et les injustices économiques, liées à l’exploitation des corps, réduits à des « machines », déliés de leur appartenance à l’ordre symbolique, lequel en les subvertissant, en fait des corps libérés de tout instinct « naturel », et partant marqués par ce qui spécifie la sexualité humaine, à savoir non plus la reproduction de l’espèce, mais la quête d’une jouissance, dont la complexité procède de l’impossibilité d’accéder à une complétude, dangereuse pour le désir, et partant angoissante. Si le fantasme pousse à tenter l’impossible, la mission débouche immanquablement sur le ratage, qui confirme le manque à être comme indépassable.
Jouir de l’ « ex-sistence », revient à se donner les moyens intellectuels d’évider, et de déconstruire toute illusion ontologique, et ainsi, de se préserver contre tout mirage prédicatif, nourri de mystifications totalitaires! C’est là l’apport essentiel de la révolutionnaire coupure freudienne, approfondie par Lacan ! Elle fait avorter toute prétention à un « métalangage », qui tarirait le vide, subsumé et contenu dans toute conception, au point qu’il reste toujours opérant, notamment dans les différentes mutations qu’il peut imprimer à celle-ci. C’est ce vide qui est à l’œuvre pour que le clivage, fondé sur la différence, voire l’opposition, ne se transforme pas en barrage infranchissable, mettant ainsi en échec la mise en continuité de ce qui est localement séparé, pour le faire accéder à une identité globale. Par ce biais, une dialectique singulière, moebienne, met en œuvre un principe essentiel qui permet à la négation d’opérer, en faisant que ce qui existe, n’est ni totalement et complètement différent et particulier sur un plan local, ni non plus totalement et complètement identique, sur un plan global. La carence de cette dialectique, établie sur l’aliénation symbolique, se traduit par la dégradation univoque et unilatérale du clivage en barrage infranchissable, à l’image de ce que les psychosés nous montrent dans leurs manifestations pathologiques.
Fonder la démocratie sur ce vide inépuisable, inhérent à la fonction signifiante, relève de cette humilité audacieuse, apparemment arrogante, illustrée par PICASSO. Intégrer la subjectivité en tant qu’elle remet en cause l’individu comme entité autonome et souveraine, revient à subvertir, en l’évidant, l’hégémonie de la raison et de la logique classiques, qui refusent l’inconscient, parce que son contrôle et sa maîtrise, non seulement leur échappent, mais mettent de plus en œuvre la négation, qui fait échec aux théories prédicatives totalitaires, prétendant tout changer, pour qu’en définitive, rien d’essentiel ne change, nommément les rapports d’exploitation économique, aggravés par l’exclusion du sujet de l’inconscient. Si les conditions économiques doivent être instamment améliorées pour garantir la satisfaction des besoins essentiels de la vie, nombre d’idéologies, participant directement ou indirectement au procès d’exploitation économique, s’ingénient à confondre cette urgence avec les promesses de suture de la division subjective, qui donnent leur consistance aux théories prédicatives, fussent-elles opposées, comme celles qui recourent à la religion et celles qui se réfèrent à la science, laquelle se voudrait plus efficace quant au recouvrement d’un être ou d’une essence, définitivement perdus, depuis que le sujet s’est édifié sur cette perte irrécupérable, mais nécessaire à l’ « ex-sistence », c’est-à-dire à la vie, établie sur le « manque à être », issue de la perte irrémédiable de l’être et de la mort de toute essence immanente, et pure . Cette perte perdure et est subsumée par le désir, dont la singularité est toujours contenue dans et par ce qui est convoité et voulu (vouloir se différencie de désirer, mais désirer est inclus dans vouloir) via le fantasme, qui articule la conjonction (l’objet visé et convoité) et la disjonction (le ratage apporté par ce même objet). C’est à ce titre que le désir n’est pas accessible, ni dicible d’emblée, de façon « naturelle » et immédiate. Il est médiatisé par un objet recherché et voulu, pour réaliser la complétude escomptée. Tout en procurant du plaisir et de la satisfaction, l’objet visé pour assurer la jouissance, débouche sur un ratage, qui restitue l’écart, nécessaire à la relance du désir, constitué par une Loi imposant ce ratage. Les pulsions en sont marquées et renvoient par là même à la subversion du corps par l’ordre symbolique, à l’œuvre dans le langage, qui est matérialisé par une langue maternelle, laquelle conjugue et conjoint deux aspects essentiels de l’« ex-sistence » : d’une part la loi de l’impossibilité radicale de renouer avec une essence mythique, définitivement perdue et irrécupérable, malgré les promesses des idéologies ontologico-essentialistes, au service de l’aliénation sociale, et d’autre part l’avènement du sujet, qui garantit et met en œuvre cette loi, en promouvant le désir, lequel interdit la jouissance totale que convoite tout individu, et lui substitue en définitive « le plus de jouir » (Lacan). Le désir étaie et soutient l’existence, en la subtilisant au pouvoir des théories prédicatives, exclusives du sujet. Il impose l’imprédicativité, en favorisant l’évidement des conceptions, qui veulent tellement le bien de l’individu, qu’elles lui font miroiter diverses facettes de « l’avoir pour être », au risque de lui faire rencontrer, in fine, le pire. Pour que l’individu, dont la quête visait à se délester de la subjectivité, puisse se libérer de l’emprise du pire, il devra accepter d’être responsable de son choix et de ne plus l’imputer à des causes qui l’exonèrent, surtout s’il se réfugie dans l’identification à la « belle âme ». L’aliénation sociale contribue grandement à la « victimisation » ostentatoire, pour mieux dissimuler cette lâcheté, qui consiste à ruser avec l’inconscient, pour fuir sa propre responsabilité. Accepter cette dernière, atténue considérablement le sentiment de culpabilité et favorise la reconnaissance du sujet en tant qu’il décentre l’individu et donne une nouvelle orientation à son « ex-sistence », en le faisant accéder à un autre entendement, qui accorde une nouvelle place au « discord », fondé sur la fonction signifiante. Ce dernier fait entendre autrement les désaccords et les dissensions. En un mot, il est dirimant : le décentrement qu’il met sans cesse en œuvre, rappelle la mort de l’être, pour assurer l’ « ex-sistence » du sujet.
La clinique des psychosés et des autistes, qui se débattent avec beaucoup de difficulté, pour se « libérer » de la subjectivité et de ses exigences, nous montre qu’ils en sont déjà marqués quel que soit le niveau de forclusion atteint. Ce choix « pathologique » de refuser la subjectivité représente une façon de mettre à bas la singularité, qui signifie que l’égalité d’ancrage dans le symbolique, n’implique pas une identité totale des « êtres parlants », ni un quelconque égalitarisme, mais la prise en compte de différences, qui, n’emportent avec elles, aucune dévalorisation ou dévaluation, propice aux discriminations.

DYNAMISER LE MOUVEMENT (HIRAK) EN « DYNAMITANT » INTELLECTUELLEMENT ET CONCEPTUELLEMENT, PAR EVIDEMENT, LA CONCEPTION ANTHROPOLOGIQUE IMPLICITE QUI DOMINE LES DIFFERENTES PRISES DE POSITION EN SON SEIN, ET QUI RISQUE DE COMPROMETTRE SON ORIENTATION ET SON EVOLUTION POLITIQUE. AUTREMENT DIT, IL S’AGIT DE CONSTRUIRE ET DE PROMOUVOIR UNE POSITION SUBJECTIVE ET THEORIQUE QUI RESPECTE LES AFFECTS, AFIN DE LES SUBLIMER, C’EST-A-DIRE QU’ILS SE DEPRENNENT DE LEUR FONCTION D’OBSTACLE AU DEPASSEMENT DES CONCEPTIONS QUI LES CONFONDENT AVEC LA VERITE, A L’EMERGENCE DE LAQUELLE ILS PEUVENT PARTICIPER INCONTESTABLEMENT.
LA RAISON CLASSIQUE NE SUPPORTE PAS LE VIDE, ALORS QU’IL ASSURE SON FONDEMENT ET SES EVOLUTIONS. QUANT A SES REGRESSIONS, ELLES PROCEDENT EN FAIT DE SON EXCLUSION, QUI PEUT PRENDRE DIFFERENTES FORMES.
CE « DYNAMITAGE » INTELLECTUEL NE VISE PAS A SUBSTITUER UNE CONCEPTION ANTHROPOLOGIQUE IDEALE ET INFAILLIBLE A UNE AUTRE QUI SE CROIT TELLE, PARCE QU’ELLE EST VAINCUE ET ABANDONNEE PAR DES MASSES, QUI LA CHERISSAIENT AUPARAVANT. IL PERMET SEULEMENT D’INSTAURER L’HABITUDE D’EVIDER LES CONCEPTIONS SEDUISANTES ET « POPULAIRES », QUI, PARCE QU’ELLES RASSEMBLENT DES FOULES, SE PRESENTENT COMME IRREPROCHABLES, ALORS QU’ELLES ACCROISSENT CONSIDERABLEMENT L’IMPENSE AU SEIN D’UNE SOCIETE. CET IMPENSE CONSISTE EN LA RESISTANCE A PASSER D’UNE LOGIQUE ERRONEE A UNE AUTRE, PLUS RESPECTUEUSE DE LA SUBJECTIVITE, INHERENTE A LA CONDITION D’ « ETRE PARLANT », ARTICULEE DIALECTIQUEMENT A LA CONDITION SOCIO-ECONOMIQUE DE CHACUN ET DE TOUS. Il APPARTIENT, ET IL EST MÊME DU DEVOIR DES INTELLECTUELS DE CONTRIBUER A FAIRE DE CE MOUVEMENT, L’OCCASION RÊVEE POUR NOUER UN « NOUS » REFONDE, GRÂCE A LA PRODUCTION ET A LA PROMOTION D’UN DISCOURS, ISSU D’ANALYSES SANS CONCESSION DE TOUTES LES MANŒUVRES IDEOLOGIQUES, QUI ALIMENTENT ET RENFORCENT LA MECONNAISSANCE DE CHACUN(E), POUR MAINTENIR L’HEGEMONIE DE LEUR ENTENDEMENT, AU DETRIMENT D’UNE NOUVELLE SOLIDARITE, RENDANT LE PAYS DE NOUVEAU HABITABLE. CE « NOUS », CERTES FAVORISE PAR UNE EMPATHIE AFFECTIVE ET EMOTIONNELLE, DOIT AIDER A LA CONSTRUCTION D’UN CONSENSUS VERTUEUX, QUI INTEGRE LOYALEMENT LE DISENSUS, DEFINI COMME CE QUI PROCEDE DU SIGNIFIANT, ET NON PAS DE LA MISE EN RIVALITE ET DE LA FEROCE COMPETITION, TENDANT A IMPOSER UN MODELE DE COMPLETUDE ET UN SCHEMA DE MISE A BAS DE L’IMPOSSIBILITE, IMPOSEE PAR LA STRUCTURE SUBJECTIVE. AINSI, IL EST IMPERIEUX DE FAVORISER LE DECLIN DE CERTAINS DISCOURS EN LES SOUMETTANT A L’EVIDEMENT ANALYTIQUE PLUTÔT QUE LES EXCLURE EN LES DISCRIMINANT, VOIRE EN LES OSTRACISANT. L’ETHIQUE PROPRE AU TRAVAIL INTELLECTUEL, SOUTIENT LA PROMOTION D’UN ENTENDEMENT QUI, S’IL ROMPT AVEC LA LOGIQUE « HABITUELLE », NE DOIT PAS EXCLURE LES CONCEPTIONS QUI CONTINUENT A SE FONDER SUR ELLE, PAR NECESSITE. IL DOIT PERMETTRE DE LES METTRE A L’EPREUVE DE LEUR PROPRE MECONNAISSANCE ET DU REFOULEMENT QU’ELLES APPLIQUENT A CERTAINES DIMENSIONS, CONTENUES DEJA DANS LEURS ARGUMENTATIONS.

« Dynamiter », faire voler en éclats en démantelant progressivement les fictions à visée ontologique et identitariste, représente une tâche infinie et ardue, d’autant plus que l’Algérie est bel et bien intégrée à la globalisation, c’est –à-dire au système néo-libéral, qui domine la planète. Ce n’est pas parce que de nouvelles conceptions naissent au cours d’un mouvement contestataire, qu’elles sont par essence révolutionnaires, et partant indemnes de toute erreur et de tout errement. Elles peuvent cependant receler des ferments, dont les lectures et interprétations différentes et divergentes, permettront de se libérer de la paralysie intellectuelle, qui s’est illustrée depuis des décennies, dans une compétition et une rivalité sans merci entre des conceptions ontologiques et prédicatives, magnifiant l’individualité en soi, pour en faire un gage de liberté à l’encontre du groupe, défini comme répressif par essence, parce qu’il fait obstacle à la jouissance totale. Ce mythe, nourri par les sornettes du « développement personnel » et les enfumages d’une psychologisation « essoufflée », est en fait au service d’une insidieuse aliénation sociale, d’autant plus perverse qu’elle vise implicitement à exclure la subjectivité et les conséquences qui s’ensuivent, à savoir l’impossibilité d’accéder à cette jouissance de la complétude totale, en raison même de l’appartenance irrévocable de tout être parlant à un ordre symbolique, dont le caractère transcendantal se traduit chez chacun et chez tous par une « béance », qui cause autant d’individualités, mettant en évidence la subjectivité qui leur échappe et qu’ils ne peuvent dompter, malgré leurs recours répétés à des références idéologiques, choisies dans ce but. « Le manque à être », mis en jeu dès lors qu’un individu se met à parler, permet l’advenue advenir le sujet, comme un au-delà de son individualité, qui devient alors la médiatrice nécessaire pour exprimer plus ou moins concrètement ce qui le dépasse, et qui procède de la subjectivité qu’il partage avec tous les autres êtres parlants, sans pour autant qu’elle évince sa singularité. Aussi, si des sentiments communs nous permettent de partager et d’adhérer à une conception, la difficulté apparaîtra lorsqu’il s’agira de mettre au jour les fondements de celle-ci, et les conséquences qui en découlent quant aux rapports entre la réalité qu’elle met en place et le réel, qui, parce qu’il lui échappe dans ce qu’elle construit, reste quand même opérant. Les divergences, liées à des points de vue différents, rendent plus tangible la signifiance, qui leur a permis de s’exprimer. Quant aux sentiments, ils sont toujours « à double tranchant » : ils peuvent contribuer à se soulever et à exprimer un désaccord, mais ils peuvent aussi aider à rassembler des foules autour de conceptions, porteuses d’un seul objectif : l’éradication de la subjectivité, en promouvant, entre autres, des conceptions totalitaires de l’individu, sous prétexte qu’il est brimé et muselé par le groupe, alors qu’il tient à ce dernier, parce qu’il lui sert à résister à l’inconscient, en s’affranchissant de son propre désir et de la loi, qui le détermine. (Cf. les piètres et indigentes élaborations d’un Kamel DAOUD à ce sujet).
Détruire par l’analyse les conceptions simplistes et réalistes, qui nient le sujet et mobilisent des conceptions anthropologiques erronées et fausses, en raison du refoulement de ce dernier, ne doit pas se faire au nom d’une théorie prétendument supérieure à elles. Ce travail patient doit être mené sans cesse à partir de la mise en évidence de leurs éléments constitutifs, qui peuvent être les vecteurs de certains manquements logiques, cohabitant avec des insuffisances conceptuelles, devenant trop manifestes quant à leur objectif de refoulement et d’oubli de leur nécessaire fondement signifiant. Il s’agira alors de ranimer par l’évidement, c’est à dire par le creusement des arguments, grâce à la mise en jeu du vide ou de l’écart, séparant le signifiant de son signifié, pour atteindre la plurivocité, et de proposer, sur cette base nouvelle, des rectifications, sans chercher à réduire à néant, ni à supplanter les théories en question, par d’autres conceptions, a priori plus adaptées à la « modernité », qui n’est que la forme actuelle la plus perverse de nier et d’exclure la subjectivité. Spolier les individus, avec leur consentement explicite et/ou implicite, de leur subjectivité, c’est à dire de leur véritable singularité, est l’affaire des idéologies ontologiques et prédicatives de toutes sortes, qui peuvent conduire à des tueries de masses, pour entretenir l’illusion de la suture de la « béance causale », corrélative de l’inscription définitive dans l’ordre symbolique, qui nous assigne à cette condition immuable d’être parlant. A chaque fois qu’une idéologie fait miroiter la complétude individuelle, que chacun(e) convoite à sa façon, cette manœuvre d’achèvement ontologique se termine dans un bain de sang. Ainsi, l’argent , fétichisé par le capitalisme, est élévé au rang de garantie ontologique (en avoir tant et tant pour imposer son semblant d’être). Il devient la raison d’être, imposée par ce régime, aussi bien des exploiteurs que des exploités, les premiers pour mourir dans l’illusion d’une complétude apparemment accomplie, les seconds pour mourir dans une déception, voire dans un sentiment d’échec, face à une complétude, qui persiste comme illusion partagée, au détriment de la subjectivité et de son respect. Le caractère fondamentalement pervers de ce régime socio-économique, prôneur de « libertés », se manifeste dans les dénonciations de ses propres vices, à la seule condition qu’elles lui rapportent de l’argent, et qu’elles lui permettent d’asseoir son pouvoir funeste et mortifère.

Au-delà de l’unité affective, émotionnelle et sentimentale que le mouvement contestataire peut afficher, il n’en demeure pas moins qu’il contient et renferme de nombreux aspects latents, qu’il s’agit de révéler et de mettre au jour, pour les analyser en vue de souligner certaines insuffisances ou aberrations, qui risquent de le dévoyer et de le conduire à l’échec. Parmi ces nombreux aspects, celui qui concerne la conception anthropologique dominante au sein des différentes composantes du mouvement, me semble revêtir une importance majeure, sinon capitale. Si cette conception se réduit à ressasser des revendications au nom de la liberté individuelle, sans définir précisément ce qu’est un individu, libre de surcroît, alors les « lendemains qui chantent », cesseront d’être potentiellement enchanteurs. « Dynamiter » intellectuellement les poncifs et la rhétorique de la modernité « occi(re)dentale », américano-européenne, à laquelle s’allient les diverses idéologies islamistes, pour mieux voiler la « soft barbarie capitaliste », devient une tâche urgente et indispensable, destinée à évider tous les préjugés et présupposés théoriques, afin de donner des bases solides au mouvement, qui ne doit en aucun cas, malgré son succès, considérer qu’il est détenteur de la vérité, et à ce titre, identifiable à un idéal suprême, voire absolu. Si la communion affective amène à partager, à faire siens certains slogans, encore faut-il élucider les différents discours qui les soutiennent, dont les fondements peuvent être radicalement opposés, voire antagoniques. Autrement dit, l’essentiel n’est pas de s’accorder sur des slogans, mais sur les fondements des discours dans lesquels ils sont insérés, et qui leur confèrent leurs significations. Les aspirations aux changements soulèvent bien des interrogations. Parmi elles, celle qui a trait à ce qui les autorise et les rend possibles, sans que ce qui les détermine se voie modifié. En d’autres termes, comment ce qui devient possible respecte-t-il et s’appuie-t-il sur l’impossible, qui le garantit ? Comment la condition d’être parlant peut-elle déterminer les mutations de la condition sociale, sans qu’aucun des effets de celles-ci ne finisse par la rejeter et exclure la subjectivité, qui consacre l’égalité de tous en tant qu’êtres parlants, soumis à la fatalité de l’incomplétude structurale ? Comment faire valoir la loyauté envers cette condition indépassable d’être parlant, et partant de sujet, quel que soit le statut socio-économique des uns et des autres ? Répondre à ce genre de questions, fait appel à une éthique qui fait basculer des positions théoriques, sous-tendues par des logiques topologiques différentes. Ainsi, il est possible de passer de, comment se mettre ensemble pour éviter d’avoir affaire au sujet, à comment se rassembler pour que la division inhérente à l’être parlant, ne soit plus évacuée, mais explicitée, afin que les divergences idéologiques puissent révéler leur soubassement subjectif, et partant être éclairées par cette structure propre à la condition d’être parlant ? Partager cette dernière ne signifie pas la confondre avec la condition socio-économique, mais au contraire l’examiner méthodiquement, en vue de mettre au jour toutes les articulations possibles qui font de ces deux états, deux états indissociables et différenciables.

Le soubassement affectif, aussi important soit-il pour consolider l’unité du mouvement, ne doit en aucun cas empêcher de susciter la participation et la contribution de chacun et de tous, à l’élaboration d’ interprétations diverses et plurielles, qui, même si elles n’aboutissent pas à une uniformité et à une unité artificielle, voire factice, peuvent montrer que l’homogénéité, parce qu’elle est respectueuse de l’hétérogénéité, fondée et autorisée par le même ancrage symbolique, est plus profitable et plus fructueuse pour une grande majorité de la nation. Il peut aussi, en raison des liens imaginaires qu’il crée, pour unir, sécrèter des inhibitions, qui finissent par ligoter et entraver l’accès à l’intelligence d’une situation sociale et politique. Mis au premier plan, il sert à donner corps à une alliance voire à une communion de la foule, mais il reste problématique : l’exaltation sentimentale et émotionnelle, associée à une empathie, favorisée par une identification imaginaire circonstancielle, devient certes un motif de ralliement des foules, mais elle n’éclaire pas pour autant les dicours implicites, qui mobilisent et font agir celles-ci, toujours sensibles et perméables aux sirènes de la prédicativité. Au-delà de la sympathie et de l’empathie, il y a les conceptions qui sont à l’œuvre et qui se réfèrent à des discours. C’est parce que ces derniers sont toujours là, tapis derrière des comportements et des attitudes qui les dissimulent, que les foules peuvent se transformer en « Cheval de Troie » de conceptions inattendues et surprenantes, voire dangereuses.
Il s’agit alors d’interroger sérieusement les différentes manifestations, soutenues par des conceptions maintenues en réserve et restées silencieuses, pour que leur caractère plus ou moins spectaculaire ne précipite pas la dynamique du soulèvement dans une alliance affective aveuglante, voire obscure, et obscurantiste, sensible à des mots d’ordre, issus de théories, fomentées par des tenants de la médiocrité intellectuelle, et autres beni-oui-oui de la modernité néo-libérale, élevée au rang d’idéal suprême. En effet, il semble tout à fait pertinent de se demander comment et pour quelles raisons, à un moment donné, des affects individuels vont pouvoir se collectiviser, pour favoriser un discours, c’est à dire un lien social, qui pourrait détruire et dépasser ceux qui ont déjà sévi dans la société algérienne, et ont marqué les rapports sociaux, instaurés depuis l’indépendance ? Par ailleurs, et ce n’est pas là le moindre de leurs paradoxes, ces affects peuvent se muer en résistance tenace à la subjectivité, au sens où ils maintiennent insue, pour tout un chacun, la condition de sujet, qui implique nécessairement l’inconscient en tant qu’il instaure une altérité intrinsèque, intime qui divise tout être parlant, au point qu’il ne saisit jamais immédiatement le sens de ce qu’il produit comme le montrent les formations de l’inconscient, du rêve jusqu’au symptôme, en passant par le lapsus. Les « non-dupes » de l’inconscient préfèrent se consacrer à des approches ontologiques pour réifier des effets, comme les affects, et faire l’économie de les considérer comme les manifestations de questions complexes, qu’il s’agit de reconstituer et de formuler le plus justement possible, en s’appuyant sur le schéma causal inédit que propose le discours analytique, lequel évide la raison classique sans l’exclure, car elle est nécessairement incluse dans les énoncés conscients, tenus par chacun. Respecter les affects en les articulant avec la subjectivité, consiste à dynamiser des masses sur la base du « dynamitage » intellectuel des conceptions contenues et voilées par les sentiments. Le vide fait écho à la béance, qui cause chacun(e) comme sujet, et qui provient de la consécration du mot comme « meurtre de la chose ». Il sert à « dynamiter » et à détruire la prédicativité séduisante des idéologies, qui prétendent suturer la béance en rejetant l’impossibilité de toute réappropriation ontologique, et en promettant le recouvrement d’une essence, d’un être, définitivement perdu, au profit d’une existence dont la richesse et l’intérêt s’appuieront sur les rapports établis entre ce qui est imposible et tous les possibles qu’il autorise. En définitive, il ne faudrait surtout pas que les affects engagés dans le mouvement de contestation se retrouvent contaminés par une nouvelle quête ontologique, qui n’aurait pas été au préalable démystifiée, et qui se serait simplement déplacée, en usant de formulations différentes. Si cette quête n’est pas subvertie et « dynamitée » grâce à de nouveaux concepts, ouvrant à un discours inédit, alors le terrain restera propice à l’émergence de nouveaux couples de corrupteurs et de corrompus, prêts à se refaire une virginité morale, en épousant les termes de la prétendue nouvelle conquête, animée par les mêmes anciennes illusions. Si la demande d’ontologie est présente, et n’est pas déconstruite, il n’y a aucune raison pour que l’offre prédicative cesse, et que ses multiples « entrepreneurs » ne reprennent pas du service !
Pour illuster mon propos, il m’est revenu en mémoire le film de Merzak ALLOUACHE, « Omar gatlato… » (1977), (Omar, a été tué –sous entendu- par la masculinité), qui déconstruit le mythe de la masculinité et de la virilité grâce à l’épreuve de l’amour d’une femme, représentée par sa voix, qui entre en écho et en résonance avec le fantasme du protagoniste, qui met au jour sa division et le malmène comme individu fort et viril, en butte malgré tout avec ce qui lui manque et qui met en échec l’hypertrophie de son moi, en l’élévant à la dignité de sujet désirant, et partant soumis au « manque à être ». Cette fiction cinématographique est une superbe métaphore de la structure subjective, mise en jeu dans la relation amoureuse, qui défait la masculinité imaginaire et totalitaire, exclusive de la subjectivité, pour laisser place à l’expression du manque à être, via le désir qui le matérialise à travers la femme qu’il convoite, et qu’il construit grâce à son fantasme. Le désir met en œuvre dès lors la négation qui ampute la masculinité de sa toute-puissance imaginaire, et impose le manque menaçant l’hypertrophie du moi et sa mégalomanie, voire sa paranoïa, comme forme extrême du refus de la perte définitive de l’être, nécessaire et concomitante de la naissance du sujet. L’inconscient articule la masculinité et la féminité de telle sorte que celle-ci ne s’oppose pas simplement et uniquement à celle-là, mais fait valoir une faille, un défaut constitutif de la subjectivité : « le manque à être », qui réunit les deux sexes, même si des femmes se montrent plus sensibles et accessibles à son assimilation.
Par ailleurs, plus concrètement, cette collectivisation sentimentale, affective et émotionnelle, soutenue par des sentiments identiques et partagés, implique-t-elle inévitablement une unité, entendue comme la mise en commun d’une analyse élaborée, débouchant sur le partage d’un discours, accepté par tous les contestataires et protestataires, qui peuvent conserver leurs différences, grâce précisément à la reconnaissance de cette structure transcendantale à laquelle ils sont soumis irrévocablement en tant qu’ « êtres parlants », qui partagent cette même condition de sujet, qui est une ? Autrement dit, comment passer d’une conception, dont l’assise affective, apparemment partagée, semble réunir, voire « souder » une grande masse d’individus, à la construction d’une théorie qui dépasse cette base affective initiale, nécessaire au départ pour embraser des individus, sans pour autant qu’ils embrassent la subjectivité et toutes ses conséquences, en tant qu’elles impliquent en même temps que le dépassement des affects et leur sublimation, la critique de la raison classique, inductrice de l’émergence difficile, d’une rationalité nouvelle et inédite, qui est censée assurer une rupture, concomitante d’une ouverture sur un changement souhaité, mais toujours menacé par son détournement en un mouvement circulaire, car fondamentalement binaire, et partant condamné à tourner sans fin, en rond. Le risque d’enlisement du mouvement contestataire dans une impasse politique et théorique, ne provient pas seulement de la force des adversaires qui tiennent le (et au) pouvoir, mais aussi et peut être surtout de la faiblesse des moyens intellectuels et des « armes » conceptuelles, mis à la disposition de tous, pour produire et mettre au point des conceptions nouvelles, voire inédites, capables de mettre en pièces un pouvoir despotique et corrompu, fondamentalement vermoulu, en situation d’anoxie et en quête d’une bouffée d’oxygène que certains(es) idéologues, pitoyables, sont prêts(es) à lui offrir.

Rompant avec l’ineptie de la « neutralité bienveillante », accolée à la position et à la fonction du psychanalyste, élevé au rang de membre de la confrérie des « saintes-nitouches » de la politique, il est inhabituel qu’un analyste, identifié et réduit à sa pratique clinique et thérapeutique, prenne la plume pour exprimer son point de vue, en s’appuyant –qui plus est- sur la logique du discours, qui lui confère sa place et sa fonction spécifiques. Aussi, n’est-ce pas au nom d’un empirisme clinique béat, et d’un pragmatisme thérapeutique idiot, que les situations de crise sociale doivent être évincées du champ et du discours analytiques. D’autant plus que celles-ci présentent bien des analogies avec les « troubles », produits par des individus, pace qu’ils se trouvent « coincés » à un moment donné de leur vie, et contraints à présenter des symptômes, grâce auxquels ils peuvent exprimer leur demande d’aide pour trouver une solution, dont le caractère « révolutionnaire » consiste à rompre avec la chronicisation et la sphéricité des discours qui sont censés les prendre en charge, à savoir ceux qui appartiennent à la sphère médico-psychologique, dualiste et réductionniste quant à la causalité qu’ils retiennent et mettent en avant. En effet, les solutions dépendent des discours, portés par les personnes à qui l’on s’adresse, et à qui on adresse sa plainte à partir d’un savoir qui leur est supposé. De cette supposition de savoir, dépendent la qualité et la nature de la réponse qu’on en attend : ainsi à un maître tout-puissant à qui l’on prête une force inouïe, à qui ne rien résiste, c’est une réponse quasi-magique, qui est escomptée. Elle viendra se superposer et dominer les conceptions idéologiques anciennes, plus ou moins obsolètes sans pour autant les détruire, consolidant ainsi la méconnaissance de part et d’autre, pour que rien de fondamental ne change. Aussi, une des questions cruciales qui est à poser, peut être formulée ainsi : quelle temporalité mettre en œuvre pour mettre à profit le temps qui passe, et qui est censé aider à l’intelligence d’une situation ? Cette intelligence nécessite aussi bien la destruction des conceptions qui caractérisent et constituent cette situation, que la construction progressive de nouvelles théories, qui pouvaient être auparavant entravées, voire mises en échec par tous ceux qui, même en adoptant des positions idéologiques opposées, ont répété inlassablement des vulgates, aggravant la méconnaissance, c’est-à-dire le refus de savoir que la condition d’être parlant consacre la répétition de la structure subjective en tant qu’elle met en échec la toute-puissance des détenteurs du pouvoir politique, quelles que soient les formes qu’ils donnent à ce dernier, pour masquer et cacher les illusions néfastes qu’il renferme.

Né de l’assujettissement à l’ordre symbolique et à son incomplétude, qui transcende toutes les cultures et tous les systèmes politiques qui ne veulent rien en savoir, le sujet fait valoir l’humilité et la loyauté. Face à la négation de l’être, issu de l’ancrage de tous et de chacun, il construit des conceptions du monde et de soi-même, dont la variété et la diversité, voire les divergences, n’excluent aucunement leur référence commune, ni la mise au jour de cette condition indépassable d’êtres parlants, de la part de ceux qui les énoncent. C’est parce qu’on ne partage pas le même point de vue que nous montrons, sans nous en rendre compte, que nous partageons la signifiance, c’est à dire l’assise qui fonde tous les points de vue, aussi différents voire contradictoires soient-ils entre eux. C’est parce que la subjectivité est une (« unarité » selon Lacan), que les affects sont multiples, et donnent lieu à des constructions et à des élaborations différentes, voire divergentes. Une autre question surgit alors : comment s’y prendre pour que les idéologies, parfois très séduisantes quant au recouvrement de son identité et de son être, finissent en vérité par dévoiler leur véritable projet, à savoir celui d’aggraver la méconnaissance de chacun et de tous, en exploitant les affects des uns et des autres, soumis à des interprétations qui les dégradent, et risquent de les transformer en instruments de servitude ? Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les différents modes de pervertissement des « Printemps arabes », menés par les puissances occidentales et leurs vassaux locaux.

Le caractère pacifique, qui prévaut jusqu’à maintenant dans ce mouvement, consécutif à un soulèvement populaire, parvient et réussit à soutenir une communion d’individus, unis par l’ hostilité et la haine, éprouvées à l’égard de potentats et de tous leurs sbires, qui leur ont dérobé leur droits et les ont soumis à des inégalités inacceptables. Ils les ont possédés en les dépossédant, non pas de leur être, dont la perte subsumée a donné naissance à une algérianité, comme mode d’existence spécifique, métaphorisant l’appartenance de tous et de chacun à la condition de « parlêtre/être parlant », corrélatif du statut de la subjectivité une et transcendantale. Ils ont bafoué et avili cette algérianité, qui traduit de manière spécifique notre appartenance irrévocable aux « êtres parlants », définitivement soumis et dépendants de l’ordre symbolique et de son incomplétude, qu’il s’agit alors de mettre à profit, sans laisser accroire que la civilisation consiste à suturer la faille, créée par le désir en chacun et en chacune. Ne pas tenir compte de cet aspect essentiel, comporte le risque d’abîmer et de mettre en péril une union, dont la nature composite, hétérogène, ne nuit pas à son homogénéité, laquelle garantit son caractère civique et patriotique. Si ce caractère se consolide de plus en plus, malgré les multiples provocations, cela signifiera alors qu’un basculement aura été accompli, grâce à la prise en compte de ce patrimoine inaliénable de l’humanité, qui est l’ordre symbolique, lequel permet d’articuler un destin commun avec des destinées différentes. La subjectivité noue la conscience avec l’inconscient et légalise cet ordre symbolique, qui soutient des subversions transgressives en faisant valoir la transcendance de ce dernier. Ainsi, elle permet de consolider inlassablement, en la légalisant toujours un peu plus l’humilité précieuse, propre à la condition d’être parlant, laquelle peut se passer des violences revanchardes et destructrices, motivées par une haine qui ne contribue aucunement à la rupture avec l’ancien ordre social inique et injuste.

La subversion, digne de ce nom, consiste à invoquer et à se référer à la dépendance du symbolique, à partir de laquelle le travail de déconstruction par évidement, va consister à décomposer toute conception idéologique, qui bafoue le sujet au nom de la sacralisation de l’individu, présenté comme une entité en soi, adaptée à la mondialisation et à la « modernité » néo-libérales, promues et prônées par nombre de charognards, adeptes des propos du Comte de Lampedusa cités en exergue, et promoteurs du transfert de la valeur essentielle du symbolique au capitalisme mondialisé, pervers et mortifère. En acceptant l’humilité de la condition de parlêtre, assujetti à l’ordre symbolique, les individus gagnent en intelligence et peuvent résister aux errements groupaux, qui compromettent la constitution d’une nation digne, parce que libérée des illusions de la pureté ontologique, propice aux périls paranoïaques et mégalomaniaques, qui empêchent l’hétérogénéité de contribuer à des créations, garantes de l’homogénéité et de la cohérence nationales. C’est en analysant les modalités d’intervention de l’inconscient et ses implications dans les phénomène sociaux, mobilisateurs d’affects, qu’il est possible de mener des analyses sérieuses, tenant désormais compte de la subjectivité, à condition qu’elle soit définie rigoureusement, comme l’envisage le discours analytique, depuis Freud, et surtout grâce aux développements de Lacan. Continuer à reléguer la subjectivité au rang de facteur subalterne et secondaire, par rapport au réalisme « objectif », source d’erreurs et d’inepties nocives, relève de la résistance à l’inconscient, qui tend à consolider le refoulement ou la mise au rencart des dimensions qu’il noue de façon spécifique, et qui demandent à être explicitées, selon une dialectique incluant le vide, favorisant ainsi l’éclosion de conceptions inédites et novatrices, qui refusent de se laisser enfermer dans l’imperium de la raison classique et de son obsession : le tiers exclu. Correspondant à l’écart irréductible entre le signifiant et le signifié, autrement dit entre les réalités et le réel, l’exclusion de cette dimension (tierce), aggrave le refoulement de la subjectivité et caricature la place de l’inconscient dans les phénomènes socio-politiques. Or il n’y a pas de démocratie qui vaille sans respect de l’inconscient et de toutes les conséquences qu’il emporte, notamment en ce qui concerne le rapport de chacun et de tous avec le désir, que les idéologies encouragent à occulter en le « mettant entre les mains » d’un sauveur, qui devient le dépositaire d’un pouvoir supposé le régler, quitte à transgresser la Loi structurale, pour le mettre en coupe réglée, et in fine l’occulter et le pervertir, selon des impératifs idéologiques, qui ne souffrent pas la présence de la dimension de l’impossible, sans laquelle le possible n’aurait aucune place.

Les crises sociales, comme les symptômes individuels, proviennent de défaut d’articulations dialectiques entre les dimensions qu’implique et nécessite la mise en jeu de facteurs différents et de valeurs inégales. Chacun d’eux se doit d’être analysé et évalué correctement. Les solutions dépendent notamment des choix de modes de lectures, qui peuvent restituer l’intelligence de situations, grâce à la mise en œuvre de nouveaux nouages de leurs composantes, qui permettront alors de sortir du cercle vicieux menaçant toute révolution.

Bien dire, formuler précisément les problèmes en définissant rigoureusement les concepts à l’œuvre dans un discours ainsi que leur articulation, se distingue de la rhétorique propre aux rhéteurs et aux idéologues, peu soucieux du « bien dire » et irrespectueux du statut de la vérité, en tant qu’elle leur échappe, malgré leur savoir, qui s’avère, par ailleurs, radicalement incapable de les éclairer sur leur propre désir. Les rhétoriques à l’œuvre dans les idéologies, qui visent la persuasion, la suggestion et la séduction, participent et contribuent à l’aggravation de la conflictualité et à l’exacerbation de la lutte des classes, en promouvant des conceptions étroites, réductrices et peu fiables, exclusives de la subjectivité et de l’inconscient, pour faire croire et entretenir l’illusion, notamment par des scientifiques, qu’il y aurait un « métalangage » à venir, en vue de suturer la faille ou l’écart irréductible entre les différentes réalités produites et ce qui leur échappe, malgré toutes leurs sophistications. Toute surestimation d’une idéologie, fausse la vérite et participe à l’obscurantisme, qui consiste à nier la subjectivité et sa rationalité propre, contre laquelle s’érigent des idéologies obsédées par l’exclusion du réel, au sens où la psychanalyse l’identifie à l’impossible, alors qu’elles mêmes l’engendrent. C’est en fait leur résistance à l’ordre symbolique, et leur rejet de cet impossible, que ceux qui disent ne rien comprendre au discours analytique, tel que Lacan l’a fondé, vont déplacer et travestir sa logique, pour s’enfermer dans une dénonciation de son hermétisme, et dans une identification imaginaire à « la belle âme », victime des autres, alors qu’elle est malmenée et maltraitée par sa propre méconnaissance, qu’elle impute comme d’habitude, toujours à un autre ou à d’autres.
C’est dans un tel contexte que certains rhéteurs pédants, confortent leur méconnaissance proportionnellement au refoulement qui inhibent leur intelligence et les fait s’ériger en maîtres, experts en refoulement et en méconnaissance, complices finalement, quoi qu’ils en disent, des formes néfastes et funestes de l’exercice du pouvoir.

Les fusions groupales aussi magnifiées soient-elles, peuvent cacher pendant longtemps la complexité d’un passage à un collectif qui ne se résumerait plus à une identification imaginaire par sommation d’affects communs et partagés. Un collectif procède du dépassement de tels affects pour tâcher de rendre le plus explicite possible les conceptions qui les sous-tendent et les déterminent. Ces conceptions peuvent être diverses voire opposées. Elles appartiennent à des discours c’est-à-dire à des liens sociaux, qui proviennent de l’état de la conflictualité sociale, de la « lutte des classes » (Marx), à un moment donné de l’histoire d’une société. Aussi n’y a t-il pas de révolution sociale sans rupture épistémologique, qui implique la subjectivité et son influence sur la construction de réalités, au sens ou toute réalité procède d’une fiction qui, en offrant une conception inachevée et transitoire, apporte le témoignage que cette réalité est altérée par un manque, qui fait partie intégrante d’elle, et qui se montre impossible à maîtriser. Ainsi une des questions, à caractère éminemment politique, consiste t-elle à nourrir la réflexion sur l’avènement des possibles, fondés sur cette impossibilité, inhérente à la détermination par le signifiant de toute réalité. Et ce n’est pas parce que ces questions sont cruciales dans le traitement des symptômes individuels, qu’elles sont ineptes lorsqu’il s’agit d’aborder les liens sociaux, toujours tributaires de discours et de leurs façons d’intégrer ou d’exclure le sujet de l’inconscient. Autrement dit, s’il est légitime dans une cure analytique de déconstruire la base fantasmatique de la fiction, qui engendre un symptôme, pour construire de nouvelles fondations logico-topologiques, qui dissolvent ledit symptôme, cela ne signifie aucunement que les anciennes bases soient anéanties ou éradiquées. Elles se maintiennent toujours et peuvent réapparaître à la faveur d’un choix qui leur redonne de la valeur, pour récuser l’inconscient et son sujet.
Face à un mouvement social contestataire qui réclame un changement global et général, il est légitime d’aider ce soulèvement social à clarifier sa demande, à la formuler de la manière la plus juste, afin qu’il ne reste pas emprisonné dans un « dégagisme » infantile, qui risque de se figer dans des revendications de nature hystérique, empêchant de mener le travail de déconstruction-reconstruction du « roman national ». En tant que fiction fiable et acceptable par tous les citoyens qui ont à dire et à exprimer leurs points de vue, ce dernier, jamais achevé, doit rester ouvert à la critique et à la révision, par respect du signifiant, et non par crainte du pouvoir de ceux qui, à un moment donné, imposent leurs interprétations. Si les manifestations hystériques sont très souvent contagieuses, il appartient au clinicien qui s’intéresse au sujet, et non pas seulement à l’individu ou à la personne, à savoir le psychanalyste, d’inviter à réfléchir sur leur fonction dans les métamorphoses des conceptions, afin de ne plus s’enliser dans la confusion entre les affects et la subjectivité, en tant qu’elle est essentielle dans la construction et dans l’assomption de positions qui articulent l’individu et le sujet, sans exclusive de l’un vis à vis de l’autre. Cette position épistémologique, et politique, est cruciale pour mettre en évidence les mécanismes implicites, déterminants quant à la création de conditions intellectuelles nouvelles, permettant à un mouvement populaire, contestataire de s’élever au rang d’un mouvement révolutionnaire, afin que la révolution ne se pervertisse pas en une régression, qui croit en avoir fini, du fait d’une fermeture « artificielle » qu’elle impose, avec le ratage inhérent au signifiant.

 

LES ENJEUX INTELLECTUELS ET THEORIQUES SONT TOUJOURS POLITIQUES : ILS SONT EN JEU DANS LES SYMPTÔMES INDIVIDUELS ET DANS LES CRISES SOCIALES, QUI REQUIERENT TOUS DEUX DES ANALYSES RIGOUREUSES ET SANS CONCESSION

L’intimité des mouvements de masse, animés par des affects partagés, ne doit pas taire des interprétations implicites, dissimulées par les expressions manifestes de ceux-ci, lesquelles induisent souvent en erreur. Sans les mésestimer ni les disqualifier, les affects ne font pas plus autorité que toute autre interprétation ou représentation, quel que soit par ailleurs son vecteur. Les individus souffrants dans leur intimité, peuvent se débarrasser de leur souffrance, s’ils consentent à la faire, à se la réapproprier pour l’analyser et mettre à profit ce qu’elle découvre et dévoile au cours de phases créatives, créatrices de conceptions qui dépassent les références idéologiques antérieures, ainsi que le savoir, conçu comme infaillible quant à ses promesses de réalisation ontologique, et d’accomplissement personnel, entendu comme l’éviction de la subjectivité et de ses obstacles à la toute-puissance imaginaire des uns et des autres. Faire foule, faire masse autour d’illusions faisant miroiter la complétude, ne s’arrêtera jamais, tant que des discours seront construits pour mieux défier la subjectivité, considérée comme nuisible, dès lors que le désir et ses avatars viennent subvertir les besoins dit primaires et universels, en les « dénaturant » en quelque sorte (cf. la clinique des anorexiques et des boulimiques), suscitant des réactions et des oppositions qui aggravent d’autant plus la disette intellectuelle et culturelle, qu’elles croient libérer la pensée orthodoxe, des paradoxes qui la malmènent. Les obstacles à l’hétérodoxie, que ces derniers introduisent, réduisent les perspectives démocratiques, et deviennent propices à l’émergence de théories totalitaires, soutenues par des illusions, issues de chimères ontologiques et essentialistes, idéalisant ce que certaines appellent l’être algérien ou l’identité algérienne, en référence à une pureté originelle, illusoire et mortifère.

La coupure épistémologique porte également sur le changement de logique qui, en intégrant la subjectivité et le sujet de l’inconscient, subvertit l’analyse des rapports entre l’individu et le collectif, comme l’a si bien montré Freud dans sa « Psychologie collective et analyse du moi ». Autrement dit, si d’habitude la foule consent à s’organiser et à se rassembler, c’est pour mieux résister et faire barrage à l’inconscient, sous la houlette d’un chef idéalisé, auquel, grâce aux mécanismes d’identification imaginaire, des masses se constituent en se le partageant. Ainsi, se développe l’illusion qu’en groupe, et tous ensemble, la fin de la subjectivité, c’est à dire l’éradication du défaut qui marque tous les êtres parlants, est possible, et l’accès à une jouissance totale, sera enfin ouvert. C’est dans un tel cadre social, que des discours divers entretiennent une confusion extrême, par exemple entre la réussite sociale, surtout si elle confère du pouvoir, et la garantie d’une complétude personnelle.
Comment alors passer d’un tel état groupal à un autre mode de rassemblement, qui ne servira plus à refouler la division subjective, mais à l’exprimer et à l’expliciter ? Comment permettre aux divergences théoriques et politiques de s’articuler à cette structure caractéristique de la condition d’être parlant, pour pouvoir faire de la politique autrement ? En d’autres termes, comment mettre en évidence que la « lutte des classes », aussi féroce et tragique soit-elle, est incapable d’éliminer de la condition d’êtres parlants, des individus qu’elle déclasse et relègue dans les bas-fonds d’un ordre social, décidé par une minorité, qui, malgré tous les pouvoirs qu’elle s’attribue, s’avère inapte à transcender les lois de subjectivité et de la parole ?
La loyauté à cette condition, détermine l’éthique, censée lester la conflictualité démocratique, et lui apporter sa marque civilisationnelle, en ce sens que la vie se fonde sur la « mort définitive de l’être », dont la résurrection ne peut qu’être métaphorique. C’est précisément, grâce à l’advenue et à l’émergence du sujet que la vie se métamorphose en « ex-sistence », libérée de toute quête ontologique, entretenue quand même par le fantasme de complétude auquel les idéologies sont très sensibles, au point de rivaliser en propositions ontologiques et essentialistes (cf les théories nazies, mises au point et servies par des scientifiques acquis à cette idéologie qu’ils ont investie pour s’assurer, d’abord eux-mêmes, et ensuite les autres qui la partagent, une complétude aryenne, scientifiquement prouvée).
La condition d’être parlant, en dernière instance, implique qu’aucune situation, quelle que soit la valeur qui lui est donnée, et quel que soit l’ investissement qu’elle appelle et requiert, ne peut rester hors de portée d’une contestation, d’une mise en cause, et partant d’une éventuelle destruction, qui, même si elle n’use que de moyens intellectuels et d’instruments conceptuels, peut sembler violente. Le travail d’évidement peut être craint, voire redouté, parce qu’il crée des blessures, liées à la perte de certaines illusions, apportées par des conceptions, qui, parce qu’elles sont partagées par des masses, refusent de laisser leur « trésor ontologique» se faire examiner, par rapport à ses sources théoriques notamment. La peur de perdre la fonction de tuteur que remplissent ces constructions, se double de celle de la dégradation et de la dévalorisation des images de ceux et celles qui y ont adhéré, par le biais de leur identification, fondée sur le partage d’un même idéal, incarné par un chef ou un leader.

La contagion affective peut amener certains à considérer que la solution tient à une simple « rupture générationnelle, qui assurerait alors le succès du mouvement de protestation » (M. SIFAOUI). Alors qu’il s’agit de proposer et de mettre en commun tous les moyens théoriques, conceptuels, et partant politiques pour que, si tournant il y a, ce sera grâce à la rupture des discours qui ont prévalu jusque là. Cette rupture doit se fonder sur la déconstruction minutieuse et patiente des idéologies, qui ont reçu l’adhésion des masses, et qui, tels des symptômes, révèlent qu’elles ont perdu leur valeur, en même temps qu’elles ont déçu ceux qui ont investi en elles une part de leur capital affectif. Ce travail politique, à l’instar de celui qui est mené dans une cure analytique, engendrera de nouvelles constructions, édifiées sur une nouvelle base, affranchie de l’inhibition, dont la levée ou le « dégagement » assure et accompagne l’émergence d’une nouvelle raison, d’une nouvelle rationalité, qui n’ a pas à être importée, puisqu’elle est déjà implicitement présente dans les discours, en cours dans la société. Maintenue insue par le refoulement (secondaire), cette dimension qui incomplète toute réalité, en la rendant insatifaisante, s’impose comme celle de l’impossible, à laquelle nul n’échappe, quel que soit son statut social, et quel que soit son degré d’ érudition et/ou de sa richesse, avec lesquels il pourrait prétendre la dompter et la maîtriser. Cette dimension présentifie le refoulement primordial en tant qu’elle en procède et l’actualise constamment, sous des formes diverses qui précipitent son oubli. Elle consacre et confirme le vide, qui s’impose comme le corrélat du réel. Il est subsumé par toute construction qui tente de l’hypostasier, en proposant différents modes de réification « naturalisante », dans le but de le maîtriser coûte que coûte. Cependant, il réussit à faire échec à toutes les formes de pouvoir, qui visent à le mettre sous leur coupe, en fomentant – avec le concours d’idéologues de différentes obédiences – des conceptions totalitaires, qui plaisent aux masses, maintenues dans un binarisme réducteur, lequel entretient l’illusion qu’un jour, leur être et leur complétude seront enfin exaucés, ici-bas pour certains, dans l’au-delà pour d’autres, voire dans l’un et dans l’autre, pour d’autres encore. Faute d’un travail critique rigoureux, ce qui ressortit à la structure subjective est confondu, ou bien délié et dénoué de ce qui relève et procède de l’économie politique, en tant qu’elle concerne les modes d’échange entre les êtres parlants, caractérisés par leurs rapports aux objets, fondés sur un manque, dont « l’éternité » ne souffre aucune suture. Si l’articulation dialectique, moebienne entre les deux sources de détermination -subjective et socio-économique- est pervertie, c’est au détriment de tous, même si la souffrance, comme toujours, s’abat sur certain(e)s plus que d’autres. Un mouvement de protestation et de contestation sociales peut paraître au premier abord comme une interruption, un moment de rupture, asséné à la domination des discours, qui rivalisent en sphéricité, c’est-à-dire en promesses vaines de complétude, adressées au « peuple ». Tout dépend cependant de l’orientation que les masses, qui l’ont initié, vont choisir de lui donner, si tant est qu’elles s’affranchissent de ces promesses, et acceptent de s’intéresser aux différentes contributions qui leur seront apportées, pour mettre en évidence les diverses dimensions, -notamment celles qui sont refoulées-, constituant la complexité de la situation, et rendant plus difficile encore l’accès à l’intelligence de celle-ci. Le but, en fin de compte, est de proposer, sans réduire aucune d’entre elles, une lecture inédite, fondée sur un entendement original, qui les articulent selon une dialectique, promouvant l’asphéricité du « pas tout », et permettant ainsi de procéder à des choix plus responsables. Aussi, n’est-ce pas parce que l’asphéricité est mise jeu initialement par le soulèvement, que la suite du mouvement pourra l’affirmer et la développer, notamment en favorisant l’avènement de nouveaux discours, qui sortent des sentiers battus et des impasses funestes, que l’impensé majeur des idéologies, cherche à imposer, bien souvent de manière autoritaire et totalitaire, dans le dessein de se libérer vainement de leur nécessaire dépendance du signifiant.

Amîn HADJ-MOURI
21 MAI 2019

PS : Outre que ce texte se réfère à la situation socio-politique qui prévaut en Algérie, il est écrit aussi pour aborder des questions, qui feront l’objet du prochain séminaire (2019/20) sur « Le malaise dans la civilisation » (Freud). (Cf le programme d’activités de l’AECF Lille).

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