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DOCUMENT DE TRAVAIL POUR LE SEMINAIRE : « MALAISE DANS LA CIVILISATION  » (Rédigé par Amîn HADJ-MOURI)

Cette première partie servira de base de travail, lors de la première séance de séminaire, le 08/10 prochain. Sa lecture critique pourra s’ajouter à d’autres lectures du « Malaise dans (et de) la civilisation » de FREUD, sans mettre de côté tout ce qui y a trait, et a pu être écrit et publié.

Toutes les références ne se valent pas, bien entendu. Mais seule leur lecture critique assidue permettra à chacun (e )de se déterminer et de faire ses choix responsables et étayés, en lien étroit avec l’éthique du discours analytique.

LE SONGE, COMME LA VERITE, EST DANS LE

MENSONGE : LE « MENTIR-VRAI » (ARAGON),

EST NECESSAIRE A TOUTE FICTION POUR

QU’ELLE SOIT REALITE !

« ….Ce qui n’était pas tout à fait vrai sans être tout à fait un mensonge… » Franz KAFKA (Lettre au père).

« L’histoire n’est guère qu’occasion de réfléchir ». (Jean CAVAILLES)

« Un résultat n’existe que relié à une double constellation, celle dont il est issu et celle qu’il produit, en rupture et en continuité à la fois, avec la précédente ». (Hourya BENIS SINACEUR. « Jean CAVAILLES. Philosophie mathématique ». VRIN)

« Le fini et le calculable, c’est du concret ; le transfini et les démonstrations générales d’existence d’objets non individuellement donnés par un algorithme, c’est de l’abstrait ».(Ibid.)

« La femme, c’est la vérité en tant qu’elle ne peut que se mi-dire ». (LACAN)

« Le propre du dire, c’est d’ex-sister par rapport à quelque dit que ce soit ». (LACAN)

« La culture en tant que distincte de la société, ça n’existe pas » (LACAN).

Le dogmatisme bilatère de la doxa et l’idéologie dominante qui impose son orthodoxie ontologique polymorphe, fondamentalement univoque et unilatérale, ne manquent pas de produire des effets et des conséquences tragiques, dont les dessous doivent être mis au jour, si afin de lever la méconnaissance qui les entoure, et pousse à refuser de les voir, comme nous l’intime par ailleurs la médiocrité intellectuelle, à l’œuvre dans la modernité. Obsédée par l’oblativité, « cette sensationnelle invention d’obsessionnel » (LACAN), cette modernité se complaît à prôner , par dessus le marché, une prédicativité exemplaire, qui s’abîme dans un obscurantisme d’autant plus pervers, qu’il prétend en finir avec ce qui échappe et tous ses effets, sous prétexte que ce qui est insaisissable est par définition, mystérieux. Face au réel et à l’impossibilté de le maîtriser, désormais rejeté, de mutiples tentatives de confirmation de son inanité, se succèdent et se superposent : dans la mesure où les effets qu’il engendre ne sauraient lui être rapportés en tant qu’il concrétise la « béance causale », il n’est pas identifié comme la cause active, mais insaisissable, de conséquences bien concrètes et « objectives ».

Le vide, ravalé au rang de rien, c’est à dire du néant, ne saurait d’aucune façon jouer un rôle causal. C’est bien parce qu’il procède du « manque à être », inhérent à l’aliénation symbolique, qu’il impulse la vie, en offrant les conditions nécessaires à la construction d’une « ex-sistence», dont la singularité repose sur la communauté de partage –par tous les êtres parlants- de ce qui échappe, et qui s’avère impossible à obturer, et pour cause ! Corrélativement, la négation, incluse dans le défaut structural ou le « non-rapport », est radicale : elle assure l’omniprésence du réel, quels que soient les rapports élaborés, et qu’elle autorise in fine. En effet, aucun d’entre ces derniers, malgré les tentatives et les promesses qu’ils laissent transparaître, ne parvient à remettre en cause la négation, caractéristique de la structure subjective, qui est établie sur la « béance causale ».

A l’encontre de la structure subjective, la prétendue modernité porte à leur paroxysme les conceptions ontologiques univoques : elle se pare d’incantations qui prétendent libérer « l’humain » de ce qui échappe à toutes les promesses de colmatage du vide, indispensable à sa vie. En accentuant ce rejet du réel, elle refoule l’altérité fondatrice de la subjectivité, et finit dès lors par rejoindre les impasses théoriques qui stérilisent la pensée et sclérosent la production conceptuelle. La modernité, à laquelle l’idéologie dominante enjoint de s’adapter, cache en fait une véritable automutilation intellectuelle, qui favorise la conjonction des conceptions prédicatives et ontologiques, grosses de totalitarisme réfractaire à la signifiance.

Alors que ce vide fait la consistance de l’Autre, désormais barré, l’Autre est traduit et matérialisé par les effets qu’il génère. Ceux-ci ne mettent pas d’emblée au grand jour leur lien de causalité avec lui : ils lui conférent et garantissent cependant son « ex-sistence ». Inducteur du « plus-de-jouir », il « ex-siste » en tant qu’il concrétise et représente la « béance causale ». D’où toutes les vicissitudes qu’il provoque et organise selon un « automatisme mental », cette « petite voix intérieure » qui habite tout un chacun, et donne lieu parfois à quelques hallucinations remarquables, par exemple dans certains tableaux cliniques de l’hystérie (cf. la « névrose démoniaque au XVIIéme s.» décrite par FREUD dans ses « Essais de psychalyse appliquée »). De même, dans les psychoses toutes les tentatives pour délier l’Autre de sa « barre », finissent par le contraindre à s’exprimer et à répondre, par exemple, sous forme d’hallucinations hermétiques et impénétrables, en raison de la mise en échec de la signifiance, constamment soutenue par l’unilatère implicite, contenu nécessairement dans tout bilatère. La déliaison ou le clivage (« spaltung »/barrage) qui rompt toute articulation dialectique entre celui-ci et celui-là, signe la psychose, sans pour autant la figer irrémédiablement.

S(A/) (« le signifiant du manque dans l’Autre ») aide, par ailleurs, à mettre au jour les mystifications, comme celles de la psychologie qui visent, au nom de la science prédicative, à maîtriser en la dévoyant, la « présentification de l’absence ». Ainsi, l’altérité intime est vprétendument colmatée par un « bon objet », grâce à une oblativité de choix qui colmaterait la béance essentielle, constitutive de l’unilatère, impliqué dans toutes les productions nécessaireent bilatères qui le renferment.

« Il n’y a pas d’Autre de l’Autre » (LACAN) conforte et renforce par sa radicalité la barre sur lui : cette négation qui rend le défaut opérant et actif, assoit et confirme la validité de la « métapsychologie », dans son acception freudienne : en effet, la négation, mise en œuvre par l’inconscient est « réhabilitée » au profit du sujet, qui n’est « pas tout », au même titre que le moi, lui qui est toujours enclin à accentuer ses tendances paranoïaques, même s’il lui faut adopter les moyens les plus médiocres (divers pervertissements de l’avoir et du pouvoir) pour y parvenir. Si le vide est le même pour tous les êtres parlants , qui le partagent en tant qu’il les dépasse tous, tout comme il constitue chacun d’eux, la façon dont il est métaphorisé et concrétisé reste propre à chacun (e ), et met en évidence sa singularité. Cependant, si une conception bilatère, dont la sphéricité peut paraître bien séduisante, s’oppose à une autre, qui lui est fondamentalement identique en raison de l’exclusion de l’unilatère qu’elle réalise, sous des dehors certes différents, elle s’avérera en définitive aussi « toxique » pour le sujet que celle qu’elle croit combattre. Lorsqu’une théorie s’affirme et s’impose par l’univocité sémantique, elle ne jure que par le bilatère qu’elle prétend faire triompher, au profit de la « psychose sociale ». Elle devient ainsi une idéologie, pourvoyeuse de sens, exclusif de la signifiance et de l’unilatère qui déterminent et favorisent la plurivocité. C’est pourquoi les détournements du DA (discours analytique) par la psychiatrie et la psychologie qui font semblant de respecter la signifiance, constituent en fait non seulement un leurre, mais pis, une imposture, dont le recours à des arguments dits scientifiques est au service d’une prédicativité stérile et sclérosante sur le plan intellectuel. Le pervertissement de l’imprédicativité de la science procède de ce projet, qui consiste à imposer une rationalité de plus en plus univoque, à la mesure de sa pseudo-libération de sa détermination signifiante et des conséquences auxquelles elle l’assigne. L « ’exploitation » du DA par des idéologies exclusives du sujet a fini, notamment grâce à certaines institutions qui étaient à leur service, par le corrompre en l’adaptant à leurs fondements théoriques, au mépris de son éthique.

LA MEDIOCRITE INTELLECTUELLE PROCEDE DE LA HAINE DE L’AUTRE (l’inconscient), IDENTIFIE ET CONFONDU AVEC AUTRUI : LA PIRE DES ALIENATIONS EST CELLE QUI RELEGUE CET AUTRE A UNE ETRANGETE DÉFINITIVE, SANS POSSIBILITE AUCUNE DE SE FAMILIARISER AVEC LUI

La question capitale à mes yeux, ne consiste pas à se demander comment parvenir à éradiquer la médiocrité, qui est encouragée et stimulée par le contexte idéologique global, mondial. Un tel projet laisserait entendre qu’il existe une idéologie de rechange et de substitution, protégée « naturellement » contre toute médiocrité, intrinsèquement supérieure, à laquelle il faudrait convertir des masses, les convaincre pour qu’elles se l’approprient, et enfin l’établissent, voire l’imposent en entretenant l’illusion que les conséquences qu’elle génère resteront à tout jamais à l’abri de toute médiocrité. Ce genre de lubie peut se dérouler sur le plan socio-politique, mais il peut avoir lieu aussi bien sur le plan clinique : quand une conception « détrône » celle qui la précéde, et s’y substitue parce qu ‘elle semble plus séduisante, et qu’elle reçoit par conséquent l’adhésion d’un grand nombre, cela ne signifie pas pour autant que la médiocrité qu’elle porte, qui peut être certes décriée, soit le résultat d’un travail d’analyse critique, permettant de déceler et de mettre en lumière ses tenants et aboutissants. Dans un tel contexte, la médiocrité vilipendée, connaît au contraire un regain d’intensité : elle se voit renforcée au point de contaminer la nouvelle conception qui, comme celle qui la précède, défaillit parce qu’elle ne veut rien savoir de la faille constitutive de toute réalité, en raison de son organisation signifiante. Quand le défaut structural est démenti et dénié par une conception qui ne peut pas ne pas être fictionnelle, la faillite de celle-ci est, à terme, inéluctable ! C’est bien ce défaut, inhérent à la fonction signifiante, qui permet aussi bien d’accepter le bilatère comme une nécessité : il fait la doxa et fait partie intégrante de la raison conventionnelle. Lui opposer a priori une théorie absolue qui l’exclurait et éviterait ainsi sa déconstruction et sa décomposition, seules capables de mettre au jour ce qu’il refoule et récuse, relève d’une entreprise aussi totalitaire que celle à laquelle il tend pour éradiquer l’unilatère, établi par la dépendance du ymbolique. La tâche qui consiste à analyser les fictions à partir de leur nécessaire expression de nature bilatère, favorise progressivement une familiarité avec l’inconscient, lui qui était antérieurement maltraité, comme un étranger à bannir, tant il altérait une affirmation de soi (paraître=identité imaginaire), exclusive du « parêtre », issu de la fin irréversible de l’être, désormais incorporée, c’est–à-dire inscrite de manière indélébile dans le corps. Grâce au corps, le « parlêtre» est ancré dans l’ordre symbolique qui établit une articulation dialectique entre ce qui ressortit au déterminisme biologique et ce qui relève de la surdétermination signifiante. Ainsi, le corps rend toujours compte de cette aliénation essentielle, qu’il admet, et à laquelle il participe en recevant et en acceptant l’impact subversif du langage, qui consacre et confirme le « meurtre de la chose », dont l’existence tient dorénavant à et par sa nomination en tant qu’elle la « libère » de son essence, pour mieux l’insérer dans le rapport métaphoro-métonymique. La clinique des psychoses nous en apprend beaucoup sur ces aspects, notamment à travers les néologismes et la jargonaphasie qu’on y rencontre à l’occasion de tentatives délirantes, qui ébranlent plus ou moins la conviction de maintenir l’Autre dans son statut définitif d’étranger. La crainte de ce dernier, accompagne l’hostilité que le moi lui témoigne, non sans culpabilité, qui provoque quelques conduites phobiques renforçatrices de la résistance à l’inconscient, assigné au statut d’étranger. C’est d’ailleurs ce que nous enseigne la clinique des enfants, qui montrent bien le rôle fondamental de la phobie, comme « plaque tournante » (LACAN) de l’organisation névrotique. Cette peur de l’Autre, qui consiste aussi à se faire peur, intervient souvent dans la cure, sous la forme d’une résistance qui n’a de cesse de tenter de dévoyer le transfert et d’entraver l’accès au discours analytique : le moi se voit réinvesti comme garant d’une liberté, se résumant à se déprendre du sujet et à « biologiser » par exemple les formations de l’inconscient, pour mieux les vider de leur sens et éliminer –en vain- leur plurivocité sémantique. Les réactions phobiques et le masochisme qui les accompagne, entravent l’advenue d’une position subjective qui rende l’Autre familier, malgré le « dérangement » qu’il semble infliger au moi et à sa raison. Le soin en l’occcurrence, s’il est inspiré par une idéologie humaniste, réfractaire à la subjectivité, consiste alors en la mise place d’édulcorations des « affres » de la structure, au profit de l’aliénation sociale et de la consolidation du discours du maître, dont la paradigme est représenté par celui du capitaliste, prôneur de charité et de générosité, consolidatrices du moi, et destinées in fine à étouffer la subjectivité, comme toute singularité. Réduit à un « être de besoins », l’être parlant n’est plus reconnu à sa juste place en tant que son désir bat en brèche et fait échec à toute oblation, ou prétention oblative, aussi généreuses soient-elles.

La portée essentielle de la « béance causale », propre au sujet et décriée par le moi comme un défaut qu’il faut à tout prix combler, est mise en échec par toutes les conceptions qui refusent que le réel ne soit accessible que par l’entremise et le biais de réalités différentes, qu’il impulse par ailleurs en « faisant faux bond » à leur prétention de le maîtriser. En leur échappant, alors qu’elles tendent à s’identifier, voire à se confondre avec lui, il instaure un écart irréductible –mais très utile- entre elles et lui. Cet écart s’avère précieux : il favorise l’enrichissement des réalités en permettant à des élaborations nouvelles de gagner en précision et en rigueur conceptuelles. Ainsi, l’obsession du colmatage de l’écart en guise de remède au défaut, cesse d’être une préoccupation, dont la conséquence néfaste consiste à entretenir une compétition regroupant tous ceux et toutes celles qui refusent la castration symbolique, au nom d’idéologies sacralisées, fussent-elles opposées entre elles. Alors que « le dit » compte rapporter, dans un élan et un effort d’objectivité, l’être et l’essence des choses, il finit, de proche en proche, par révéler « le dire » qui met au grand jour « le manque à être », corrélatif à la « père-version » inhérente à la castration symbolique, c’est-à-dire à la dépendance irrévocable du symbolique ! La castration symbolique détermine une aliénation essentielle, une « père-version » qui se concrétise dans « le discours de l’Autre » en tant qu’il se distingue et se conjugue en même temps avec l’aliénation sociale, nourrie par des idéologies qui récusent cette aliénation essentielle, créatrice du sujet. ( Il serait utile et fort opportun d’analyser les thèses de FANON sur l’aliénation et ses différentes modalités et expressions, notamment celles qui usent de violence contre le colonialisme, et contre les individus qui le défendent, lui qui reçut une formation de psychiatre-aliéniste, dont il cherchait à se libérer, en s’inspirant de TOSQUELLES, en même temps qu’il cherchait les voies et moyens d’échapper au joug colonial et à son aliénation. Cette problématique est toujours d’actualité, notamment après les « naufrages » socio-politiques de nombreuses sociétés devenues « indépendantes »). Les questions liées au rapport que nouent l’aliénation et la séparation, ainsi que LACAN les aborde et les traite tout au long de son enseignement, mettent en évidence la subversion essentielle de l’ontologie par la dépendance irréversible du symbolique. L’absence définitive et radicale de tout être engendre du « paraître », fondé sur du « parêtre » , que les idéologies tentent de pervertir en « être », grâce à un matraquage incessant, qui consiste à nier la négation ontologique en tant qu’elle est l’assise du sujet : le « non-être », inhérent à la condition d’être parlant, engendre le sujet comme confirmation de cette négation, qu’il met constamment en œuvre pour soutenir l’ « ex-sistence ». Le sujet confirme le défaut ontologique en tant qu’il devient le fondement anthropologique établi par la dépendance du symbolique, portée et traduite constamment par le corps, à travers ses nombreuses et diverses manifestations, qui renvoient à la dialectique entre le déterminisme biologique et la surdétermination signifiante qu’il autorise et instaure en donnant naissance à une « ex-sistence », désormais fondée sur un « manque à être » implacablement irréductible, quels que soient les combats menés contre lui. La biologie offre un ancrage définitif au symbolique qui subvertit désormais son déterminisme, en le partageant avec celui de ce dernier, sans pour autant le supprimer. Ce fondement anthropologique, inhérent au signifiant et à sa structure, bat en brèche celui qui soutient la raison bilatère, soucieuse de nier l’unilatère, produit inévitablement par les théories qu’elle inspire, quelle que soit leur diversité. Cette variété met au jour la signifiance en tant qu’elle est indissolublement liée à « l’incomplétude du symbolique ».

Quelle que soit la théorie invoquée, aussi décriée, voire condamnée soit-elle, la médiocrité qui lui est imputée et qui lui vaut son rejet ou sa relégation, doit être considérée et analysée comme une conséquence liée aux modalités d’articulation des dimensions :R,S,I lesquelles sont impliquées dans des constructions de conceptions, organisatrices de réalités, qui renvoient immanquablement aux discours à l’œuvre dans les rapports sociaux, selon le mode d’échange dominant qu’ils privilégient. Elle requiert et exige d’abord et avant tout un travail critique, à l’aide d’instruments conceptuels, dont la rigueur vise à libérer tout ce qu’elle peut contenir comme composantes, que seule l’analyse permet de décomposer, et partant de dépasser, sans proclamer d’aucune façon son éradication ou son anéantissement. Lorsque la « tabula rasa » devient le « modus operandi » idéal pour annihiler la médiocrité contenue dans certaines théories, elle se réduit très souvent à un piètre moyen d’analyse , qui risque fort d’accélérer l’avènement d’un totalitarisme, prônant la pureté et l’intelligence supérieures, si possible –et dans le meilleur des cas- pour tous, au nom d’une égalité qui fait fi de la singularité. Cet humanisme salvateur s’évertue à considérer et à ancrer dans les esprits, que la cause de cette médiocrité, ressortit à une carence que chaque idéologie se donne le devoir d’identifier en vue de l’éradiquer. Rattachée à une cause imaginaire, source de souffrances, voire de « traumatismes », elle exige de convoquer tous les savoirs possibles et imaginables pour y remédier urgemment, pour le bien de tous, et en l’honneur de la civilisation. L’impossibilité de se départir de cette carence fondamentale, « troumatisante », qu’est le « défaut de rapport sexuel » est inconcevable pour toute idéologie, qui rejette, voire forclot le lien consubstantiel que ce dernier noue avec la structure du sujet. Toute l’organisation subjective repose sur le vide procédant de la subversion du corps par le symbolique. Cette « dénaturation » partielle et définitive se traduit par un « manque à être » qui insuffle la vie, à partir de l’animation que le désir imprime à la quête ordinaire de complétude, notamment en « problématisant » les rapports objectaux, censés garantir une plénitude mythifiée.

Tout ordre social se donne pour mission de combattre la subversion « père-verse », mise en jeu par la fonction signifiante : en niant et en défiant la valeur du signifiant et de la lettre qui le soutient, il crée sur la base de conceptions anthropologiques, exclusives de la subjectivité, les conditions économiques et idéologiques pour que toutes les dérives, des plus tyranniques au plus totalitaires et mortifères, puissent prendre le dessus et s’imposer dans une société. La médiocrité, issue de l’incapacité des idéologies combattant –chacune à sa manière- le « défaut de rapport sexuel » contribue grandement à « l’enfumage » de ce qui relève d’une impossibilité logique, contre laquelle même les remèdes dits progressistes, invoquant la science et ses illusions prédicatives, viennent échouer. Aussi, la question qui mérite d’être posée reviendrait à se demander si ce n’était pas plutôt la prise en compte de cette impossibilité qui ressortirait au progrès  et le mettrait en évidence à partir des conséquences qui s’ensuivraient ?

Le défaut (ou « non-rapport », fondateur de tous les rapports sans qu’aucun ne réussisse à le supprimer en raison du primat du symbolique), est doté d’un caractère menaçant, dont la raison prédicaive tend impérativement à se libérer. Les différentes prescriptions, de plus en plus modernisées, qui incitent à son éradication, sont à l’origine de la médiocrité persistante en tant qu’elle entrave toute possibilité de faire valoir l’imprédicativité inhérente au signifiant. Cette médiocrité, apanage de la prédicativité « absolue », ne tire aucun enseignement du ratage qui sanctionne régulièrement ses entreprises d’anéantissement de l’Autre. Comment éviter alors de se laisser gagner par cette médiocrité incluse dans des théories, qui paraissent parfois foncièrement opposées, alors qu’elles refusent toutes, explicitement le défaut structural et l’impossibilité de l’éradiquer , alimentant sans cesse de la sorte le « malaise dans la civilisation » ?

La médiocrité intellectuelle qui nous environne de plus en plus, ne ressortit pas à l’ignorance, mais à la méconnaissance qui accable le savoir déjà intégré et incorporé par tout un chacun, concernant le défaut et le « manque à être ». Elle s’accentue en fonction de l’impensé induit et imposé par les idéologies qui ne veulent rien savoir de ce dernier, et « luttent » à qui mieux mieux contre lui, pour s’en libérer enfin. L’inhibition intellectuelle est alors entretenue et consolidée par les carcans que les institutions, à la solde de celles-ci, mettent insidieusement en place, pour continuer à ne rien vouloir savoir de ce qui leur échappe, et leur sert pourtant de fondement, aussi inaliénable qu’indépassable. Un des paradoxes –et non des moindres- auquel cette médiocrité conduit, est « l’écrasement » des individus, piégés par les illusions d’éradication du défaut –les leurs et celles qui sont distillées par les idéologies- consistant à les délier de la subjectivité, et partant à les dépouiller de leur désir. Coincés dans leur complicité, ils ne sont pas prêts à analyser ce qui leur arrive et ce à quoi ils ont contribué. En s’identifiant à la « belle âme », ils évitent de rendre compte de leur responsabilité et de leur choix, et se réfugient dans le « giron » de l’idéologie dominante, qui « fait feu de tout bois » pour ne pas avoir affaire à la négation, représentant le sujet en tant qu’il met en jeu l’Autre, c’est –à-dire l’altérité, paradigmatique de l’aliénation symbolique.

Les idéologies réfractaires à la subjectivité procèdent et s’inscrivent toutes dans le DM. Qu’elles recourent ou pas au discours capitaliste pour renforcer leur rejet du sujet, elles restent toutes hostiles et réfractaires à la négation mise en œuvre par l’inconscient, notamment à travers ses formations. Pour cela, si certaines idéologies s’appuient sur la religion, d’autres « plus progressistes » font appel à la science prédicative, pour entretenir et maintenir la confusion entre savoir et vérité, et ainsi, battre en brèche l’inconscient et sa logique. Ainsi, au nom de la recherche scientifique la plus développée, l’idéologie dominante n’hésite pas à « monter en épingle » une découverte aussi ambiguë et discutable que celle de l’identification par une neuro-biologiste, Catherine DULAC, des « neurones de l’instinct parental dans le cerveau d’une souris ». La caractère expérimental, empirique de cette découverte en laboratoire, ne doit ni décourager, ni empêcher les critiques méthodologiques et épistémologiques de telles recherches. De tels travaux doivent certes se poursuivre, pour soutenir les travaux critiques qui doivent nécessairement les accompagner, et ainsi participer à des élaborations véritablement scientifiques, qui doivent s’atteler à battre en brèche tous les a priori, constitutifs des idéologies, dont l’identité partagée, malgré leurs oppositions et leurs divergences, demeure le rejet du sujet et de toutes ses conséquences.

Les nombreux et divers progrès techno-scientifiques qui s’accumulent, sont tout indiqués pour s’affranchir et se libérer du défaut structural, essentiel à la subjectivité. Il suffirait alors, selon certains, d’appliquer ces derniers, pour éliminer celui-ci et se libérer de la médiocrité qu’il engendre, afin de faire place enfin à un bonheur inédit ! Pourtant, depuis que ce genre de conceptions et de projets « progressistes » existent, le défaut en question n’a pas disparu. Bien au contraire, il continue de persister et l’acharnement pour l’éradiquer est à l’origine de nombre de projets hygiénistes, potentiellement et/ou ouvertement totalitaires. Tout savoir, aussi spécialisé, « pointu » et développé soit-il, réduit certes l’ignorance, mais il n’immunise ni ne protège contre la méconnaissance qui met au grand jour le fait que sa constitution dépend et dépendra toujours de sa dépendance du signifiant, laquelle met le réel hors de sa portée, en vue de soutenir son évolution et son progrès. Dévoyé, il est mis au service du démenti de la dépendance du signifiant et de la promotion du « ne rien vouloir savoir » ! La médiocrité, censée disparaître grâce à lui, ne cesse pourtant pas de s’aggraver : pis, elle semble s’aggraver avec les tentatives de maîtrise éradicatrice du réel . Ainsi, l’on s’achemine vers une véritable stase, qui disqualifie petit à petit les projets « progressistes » prétendant eux aussi –mais en mieux et de manière plus efficace, plus « pragmatique »- se libérer de ce défaut de structure, qui met en évidence l’omniprésence implicite du sujet.

Les indépendances de pays anciennement colonisés sont riches d’enseignements divers. Après le recouvrement de leur « autonomie » spoliée par des puissances coloniales, imbues d’elles-mêmes, au point de s’imposer par « la force des baïonnettes » et de provoquer des guerres atroces, les sociétés jugulées par le colonialisme –loin d’être identiques et uniformes quant à leur organisation historique-, ont produit des conceptions, des idéologies faisant croire que leurs membres ont été dépouillés de leur ontologie, qu’il fallait reconquérir par tous les moyens. Récupérer son identité ou son être après en avoir été privé par le système colonial, devint un mot d’ordre et un projet essentiel qui a précipité les conditions socio-politiques, favorables à l’aggravation de la paranoïa individuelle, soutenue par des politiques dictées par une virilité « hommosexuelle », stimulée par la victoire sur les puissances coloniales et tout leur potentiel militaire. Dès lors, tout ce qui peut rappeler la féminité en tant qu’elle met en jeu la subjectivité, est rejetée et interprétée comme une faiblesse inacceptable, que les dirigeants devaient et doivent de façon despotique y mettre un terme. Ce piège ontologique que ces sociétés partagent avec les ex-puissances coloniales occidentales, provient des fondements anthropologiques qui ne souffrent pas le sujet et la négation qu’il oppose à l’idéal de la réalisation ontologique et de l’affirmation d’une identité pleine et entière, rejetant violemment toute référence à la négation, mise en jeu par le sujet, en vue de faire valoir l’impossibilité, induite par la structure subjective en tant que corrélat du réel. L’état des rapports sociaux est d’autant plus dégradé et corrompu que leur organisation, depuis les indépendances, n’a pu suivre que des voies perverses, rendues possibles par la complicité de pans entiers de la société avec des dirigeants, despotes et tyrans, devenus experts dans la mise au point de surenchères nationalistes, propices à entretenir les illusions ontologiques de chacun (e ). L’opposition à cette politique (par exemple en Algérie) a donné lieu à des mascarades qui masquent et dissimulent mal l’accord de fond, établi sur des illusions ontologiques partagées, qui n’ ont pas évité la guerre civile. Ainsi, la société algérienne s’est trouvée engagée dans la « modernité occi(re) dentale », dont les fondements anthropologiques sont portés à leur paroxysme par les islamistes, convaincus qu’ils détiennent les moyens de leurs quêtes et conquêtes identitaires et totalitaires, conformément aux idéologies ontologiques qui dominent la planète en associant le DM à celui du capitaliste, qui ne jure que par l’avoir et l’appropriation monopolistique d’objets, garantissant une oblation apportant complétude et plénitude. Les compétitions et les concurrences identitaires sont d’autant plus mortifères qu’elles font échec au « parêtre » en tant qu’il implique le « manque à être », ce défaut contre lequel la mobilisation du plus grand nombre, signe et attise le « malaise dans la civilisation », qui persiste à ne jurer que par la seule raison prédicative, que le discours capitaliste exploite à souhait. L’oblativité qu’il met en scène pour pervertir le rapport sujet-objet, caractérisé par une relation irréversible « d’exclusion interne » entre eux (« objet a », « cause du désir »), s’appuie sur la « survalorisation » et l’idéalisation de la « plus-value », considérée comme la solution la plus efficace pour en finir avec le « plus-de-jouir ». Il subordonne cette oblativité à une prédicativité de plus en plus dogmatique et totalitaire, qui aggrave la médiocrité intellectuelle en même temps que le malaise social qu’elle induit et entretient, en faisant mine d’y remédier. La tendance totalitaire contenue dans l’oblativité et la prédicativité qui l’accompagne, empêche que le caractère opératoire du vide, qui fonde et soutient l’imprédicativité (séparation), ne tombe sous le sens. Les tentatives éradicatrices de la subjectivité qui implique le « plus de jouir » proviennent de sources idéologiques différentes , voire opposées. Elles s’appuient en général sur le discours capitaliste et le nourrissent en mythifiant la « plus value », qu’elles « humanisent » en édulcorant son prétendu « matérialisme » rigide par un recours aux idéologies « spiritualistes » tout aussi exclusives du sujet.

Certains courants écologistes, -« cheval de Troie » de nombreuses conceptions naturalistes et vitalistes- nous montrent comment en « verdissant » le capitalisme, qui ne souffre d’aucune façon le défaut structural, ils comptent humaniser la médiocrité, issue du refus de ce dernier, et ainsi la sauver. Elle devient la caractéristique essentielle de ces conceptions qui n’ont comme objectif que l’éradication de ce défaut en tant qu’il empêche la réalisation de soi et la complétude imaginaire individuelle, qu’il s’agit de maintenir malgré tout, en proposant, si besoin, de nouvelles voies pour contourner l’impossibilité de les mener à leur terme. Les tiraillements subjectifs que ces idéologies ne cessent d’aggraver sont à l’origine des meurtrissures du sujet, que les symptômes se chargent d’exprimer à travers des manifestations toujours équivoques et ambigües, en raison de leurs travestisements et de leurs déguisements. Ainsi, la générosité et l’altruisme deviennent des valeurs supérieures, dès lors qu’elles servent le moi qui les promeut pour se délier de son négatif : le sujet. Elles deviennent la clé de voûte du paternalisme qui consolide l’aliénation sociale en faisant fi de l’aliénation symbolique ou signifiante.

Un paradoxe transcende en définitive ces théorisations, et perturbe profondément la doxa : il met en évidence la persistance du défaut malgré les diverses tentatives de son éradication, regroupées sous le terme de « démocratie », qui assoit le règne de la méconnaissance, soutenue le cas échéant, par une censure aggravant la médiocrité intellectuelle en faisant obstacle au travail d’analyse et d’élucidation des échecs réitérés et renouvelés, pendant que continuent de se développer l’illusion et le mirage qu’un jour une conception adviendra pour libérer l’humanité  de ce défaut, qui s’oppose à la réalisation de son bonheur.

La castration symbolique, qui caractérise la condition d’être parlant et spécifie l’humanité, est dégradée et décriée, en un mot, honnie à un point tel que, parfois, la mort lui est préférée : elle donne l’illusion de réussir à mettre en échec –par le biais de la disparition physique- la persistance du défaut et sa pérennité insistante. C’est à mon avis ce que les islamistes criminels font accroire en « couronnant » leurs homicides de leurs propres sacrifices, à l’image du mot d’ordre fasciste espagnol : « Viva la muerte ! ».

La fascination qu’exerce sur eux et elles la mort, élevée au rang de moyen infaillible de réalisation ontologique et d’affirmation paranoïaque, met au jour l’impasse de la conquête de leur complétude imaginaire, qui trouve son acmé dans les transgressions criminelles, justifiées et légitimées par le recours à une idéologie confuse, constituée d’un fatras d’arguments religieux, amalgamé à une critique des inégalités et des discriminations sociales, pathognomoniques de tous ceux et de toutes celles qui croient mettre fin à leur identification aux « rebuts », produits par les rapports sociaux capitalistes. Ils croient démentir cette déchéance en exhibant leurs capacités de tuer des individus, et en incarnant des criminels qui finissent par renforcer les régimes contre lesquels ils s’insurgent, et qu’ils ne dérangent nullement. Bien au contraire, la terreur qu’ils suscitent renforcent autant leur paranoïa que l’organisation sociale qu’ils croient mettre en faillite. Ces « rebuts », ces « déchets » sont indissociables de ce qui les génère : ils sont le produit de discours qui refusent le sujet et la responsabilité qui lui incombe. Ils trouvent en l’islamisme djihadiste une idéologie qui « recycle » et « épure » leurs actes délictueux, en renforçant leur toute-puissance mégalomanique. Elle leur assure une impunité et une invulnérabilité proportionnelles à la paranoïa paroxystique qui ne peut que les conduire à se donner la mort, afin de démentir jusqu’à la fin leur propre altérité, et partant la subjectivité à laquelle ils n’échappent pas. Seule la mort, à l’instar de ce qui se passe dans les mouvements fascistes, fait croire qu’ils ont mis en échec la castration symbolique. Ainsi, ils fuient leur responsabilité : ils ne répondent pas de leurs crimes, dont ils nese croient pas coupables dès lors que la violence et la terreur qu’ils ont exhibées sont justifiées par leur statut social, contre lequel ils se font justice eux-mêmes, au nom d’une justice transcendantale invoquant Dieu, mais en le prenant en otage pour le dégrader en en faisant le complice de leurs basses oeuvres. Mais si Dieu est grand, pour quelles raisons ne se soumettent-ils pas à son omnipotence ? Or ils se targuent et réusssissent ce coup de force pervers de s’en emparer, pour mettre en avant leur toute-puissance, sous prétexte de le respecter ? L’escroquerie consiste à faire croire qu’ils l’incarnent en se soumettant à ses commandements, alors qu’ils l’utilisent et exploitent ces derniers pour donner libre cours à leurs actes homicides, éradicateurs du sujet, c’est –à-dire de l’altérité qui renvoie à ce qui échappe, et peut porter le nom de Dieu.

Magnifier le panurgisme condamnateur devient la grande affaire de la doxa, qui fait fi de la singularité des positions et de leurs étayages explicites quant à la réprobation radicale d’un acte immonde. Elle préfère la confusion qui entretient l’illusion d’une uniformisation, contenant les germes mêmes de ce qui a pu engendrer la commission d’actes pervers.

Si la paranoïa tend à se généraliser, c’est parce que les individus, soumis et dociles à des conceptions qui leur promettent la disparition du défaut, s’entêtent à maintenir le sujet qui les constitue dans un statut d’étranger, voire d’ennemi qu’il s’agit de mettre hors d’état de nuire pour en finir avec sa propore unarité intime et structurale, impossible à « déraciner » tant elle s’avère indispensable pour le moi, qui s’oppose pourtant à elle. Le sujet, considéré comme ennemi, est alors incarné par autrui qui devient la cible à éliminer, entretenant ainsi l’illusion que la persécution interne et projetée à l’extérieur, exercée par l’unarité sera enfin éradiquée, pour le bonheur de tous, et d’abord pour ceux qui défendent préférentiellement ces idéologies, porteuses de tels projet ambitieux et audacieux.

L’ensauvagement de plus en plussophistiqué du capitalisme, dont bon nombre de dirigeants de la planète sont les « chiens de gerde » patentés, stimule et favorise grandement les réactions et les mouvements fascistes qui abhorrent le défaut ou le « non-rapport » et adorent la médioctité intellectuelle, représentée par l’absolutisme bilatère. Les pouvoirs politiques, à la solde des détenteurs du capital qui exploitent jusqu’à l’os les corps, « vendus » par ceux et celles qui doivent survivre, aliénés au point de considérer leurs conditions de vie comme naturelles et fatales. Cette profonde aliénation sociale, reproduite par les rapports sociaux, organisés d ‘ailleurs pour ce faire, tend à forclore l’aliénation symbolique, au nom de laquelle la révolte peut déranger tous ceux qui ont le souci d’enfermer l’altérité dans une étrangeté insupportable pour la pensée prédicative et oblative, qui n’a de cesse de mettre en place tous les moyens –légaux et illégaux- pour réussir à s’en débarrasser, en vain. En effet, la projection de L’Autre a beau mettre en avnt son incarnation dans un « bouc émissaire », promis à la disparition, son omniprésence s’avère structurale et indépassable, faisant ainsi échec aux discours qui ne souffrent pas le sujet, c’est-à-dire l’Autre. Cette altérité est fondatrice de subjectivité en tant qu’elle met en œuvre un vide qui transcende –par son échappement-même- ce qu’il produit lui-même comme effets le métaphorisant, sans pour autant  « mettre la main » sur lui.

Les régimes politiques qui dirigent et régissent les rapports sociaux, issus de l’exploitation des corps (« force de travail » MARX), trouvent au sein de ces rebuts de la société capitaliste, des supplétifs qui leur permettent de justifier et d’imposer –au nom de la sécurité- nombre de mesures oppressives. Le « djihadisme » est une idéologie de recyclage des « déchets » et des « rebuts » de cette société capitaliste, qui trouve en eux, un renfort idéal pour se perpétuer, et faire obstacle à la remise en cause de ses fondements, devenus, grâce à eux, idéaux et intouchables. Il représente une idéologie disparate dans laquelle sont happés certains membres du « lumpen prolétariat », influencés et soutenus par quelques « penseurs », par des diffuseurs et propagateurs de la même médiocrité intellectuelle que celle qui prévaut dans le monde, et à laquelle ils sont très bien adaptés. Ils prennent en otage un corpus théorique, en l’occurrence religieux, pour lui imposer, tout en le bafouant, une univocité sémantique totalitaire. Ce sens univoque de type paranoïaque, soutient et justifie les reproches qu’ils adressent à tous ceux et à toutes celles qui le remettent en cause. Persécutés, ils les somment de choisir : mourir ou bien, comme eux, se sacrifier pour haïr et abolir – comme l’idéologie dominante et la médiocrité intellectuelle qu’elle charrie le recommandent déjà- le défaut structural. Ils se consacrent à l’éradication de la « béance causale », qu’ils croient enfin maîtriser, grâce à leur conception idéalisée et toute-puissante, laquelle est d’autant plus mortifère qu’elle est vouée à l’échec, malgré l’utilisation d’un Dieu, relégué au rang d’otage, mis au service de leur mégalomanie. Tuer et se faire tuer deviennent les deux faces de la même « médaille » paranoïaque et mégalomaniaque que portent ces piètres « exploiteurs » de Dieu, qui mettent à mort la « père-version » pour consacrer leur perversion et la jouissance phallique qu’ils croient réaliser et accomplir en se sacrifiant, c’est-à-dire en sacrifiant le sujet, soit l’Autre qui les constitue, et qu’ils refusent catégoriquement. Aussi, condamner les crimes perpétrés par ces derniers, en s’identifiant à « Charlie », et partager la condition de victime, relève certes d’une grande empathie et d’une compassion exemplaires, mais cela ne doit nullement nous dispenser d’ analyses radicales et résolues de tels symptômes socio-politiques, qui impliquent et engagent la subjectivité. A l’heure où se déroule le procès des criminels de « Charlie », de « l’hypercasher » et de jeunes policiers –dont l’un est d’origine maghrébine-, je ne répèterai jamais assez les arguments que j’avais développés alors, « à chaud », lorsque ces drames horribles ont eu lieu. Enfin, last but not least, la valeur d’une condamnation ne s’évalue pas à l’aune de l’uniformisation et de l’univocité de son sens, même s’il est partagé par un grand nombre de personnes, aux références multiples et cachées. Elle procède, à mon avis, de la rigueur des raisons mises en avant pour la fonder de manière résolue, fût-elle singulière. Le panurgisme, nourri par la compassion et l’empathie compréhensibles, ne doit pas occulter les analyses rigoureuses que ces crimes exigent, afin que leurs raisons ne restent pas mystérieuses, ou empreintes de quelque ténèbre que ce soit. La singularité de ces analyses va de pair avec les condamnations qu’elle induit et implique, lesquelles ne sont plus déterminées seulement par des facteurs affectifs et émotionnels, hissés au rang de fin en soi et de valeurs suprêmes.

LE DEFAUT C’EST L’ALTERITE NECESSAIRE A L’EXISTENCE : C’EST LE FONDEMENT DE LA SUBJECTIVITE  QUI ARTICULE ALIENATION ET DIVISION. LA SUBJECTIVITE FAIT DE L’ALTERITE LE FONDEMENT DE « L’UNARITE », SELON LE PRINCIPE LOGIQUE DE « L’UNE PAS SANS L’AUTRE » !

Ce paradoxe sur lequel débouche la doxa, -pour peu qu’on l’interroge- peut donner lieu –à l’instar d’un symptôme- à un progrès, pour peu qu’on lui accorde un certain intérêt et un temps pour le lire. Il est, à mon sens, plutôt un progrès, si tant est que son élucidation rompe avec les « vieilles lunes » et d’autres illusions « modernes », tellement obstinées d’en finir avec le défaut qu’elles finissent par abêtir, en empêchant les analyses qui permettent de comprendre et de restituer l’intelligence de ce dernier, dont l’omniprésence témoigne de son caractère structural, essentiel.

L’altérité renvoie au vide qui est insaisissable en soi, comme tel, « naturellement ». Elle se manifeste par des expressions dont la signification n’est jamais donnée immédiatement. C’est pourquoi elle peut favoriser, si « le temps pour comprendre » n’est pas respecté, nombre d’inepties « spiritualistes » se référant à un « mystère » profond et insondable, spécifique de l’ « âme humaine ». Ce genre de conceptions psychologiques rejoint l’obscurantisme qui œuvre à la forclusion de la subjectivité. Il contribue à l’aggravation de la « psychose sociale », notamment lorsque l’idéologie dominante s’en empare pour poursuivre son objectif implicite, approuvé par une grande majorité : mettre l’inconscient aux oubliettes. Ces théories spiritualistes, exclusives de l’inconscient, laissent accroire confusément qu’elles accordent de la valeur à la « béance causale », alors qu’en vérité elles la dénient, en la dépouillant de tout caractère opérant et en la renvoyant à des « abysses » plus ou moins mystérieuses et occultes, qui plus est, logées dans les limbes cérébraux et neuronaux, non encore illuminés par la science. Cet argument sert à rejeter l’ordre symbolique et renvoie aux « calendes grecques » l’élucidation de la subjectivité qui spécifie les « êtres parlants » par un « manque à être » indépassable, nécessaire à leur évolution, émaillée de régressions. L’obsession forcenée d’exclure l’inconscient finit par enfermer et scléroser la pensée et l’entendement dans des conceptions, au sein desquelles la catégorie de l’impossibilité, articulée avec celles de la possibilité, de la nécessité et de la contingence, se retrouve complètement pervertie et dévoyée, c’est à dire inopérante positivement et effectivement. Ainsi, parce que l’ordre symbolique assujettit tout individu à la castration, qui lui soustrait son « entièreté » et son entité, et rend impossible toute velléité d’en venir à bout, il ne réduit pas à néant les tentatives qui proposent et promettent sa capitulation, voire son « abdication ». Ces tentatives, inspirées par les tentations de la « liberté » absolue, sont nécessaires à la mise en évidence du ratage, auxquelles elles parviennent, lequel ratage implique l’ordre symbolique qui le détermine, et finit par là même par s’imposer plus ou moins implicitement. L’ordre symbolique garantit la signifiance et implique l’Autre barré. Il assure ainsi la variété infinie des pensées produites par les « êtres parlants », ainsi que l’infinité de constructions que ces dernirs sont capables de proposer, sans qu’aucune d’entre elles ne soit complètement et définitivement achevée. Elles sont toujours susceptibles d’être interrogées, revisitées, relues et réinterprétées, montrant par là même qu’elles reposent sur un fondement qui, parce qu’il autorise des innovations, voire des « révolutions », met au jour la signifiance qui les rend possibles. La doxa, contrairement au « sage » du proverbe chinois, qui « montre la lune », elle rejoint plutôt « l’imbécile, qui regarde le doigt ». En effet, il suffit de tendre l’oreille vers les bonimenteurs de l’hypnose pour que l’admiration se porte sur le pouvoir de celui ou celle qui « endort », plutôt que sur celui de la parole, qui permet d’instaurer une telle relation de suggestion asservissante, établie sur le savoir supposé de celui qui est identifié imaginairement à celui ou celle qui s’est « libéré » de la dépendance du symbolique. Or aucun ordre social, quelles que soient les idéologies qu’il promeut, ne peut asservir et dominer le symbolique, qui le transcende et lui échappe, aussi puissantes et totalitaires soient les idéologies en question. Aussi, tenir et maintenir la signifiance qui en procède, revient à s’y tenir fermement et radicalement au titre d’une position éthique qui permet à la castration de mettre au jour et en jeu l’impossibilité d’accéder au tout. La désinhibition que cette dernière procure, libère les possibilités intellectuelles propres à assurer une « ex-sistence » débarrassée de maintes illusions servant à obérer le désir, comme le préconise la « psychose sociale » avec tous ses « appareils idéologiques », que l’Etat promeut et renforce continuellement, en entretenant subtilement, et en sous-main grâce à ces derniers, la « lutte des classes » qu’il s’ingénie à dissimuler, en mettant en avant une pseudo-position tierce, apparemment neutre.

L’apogée du bien être, c’est « être mâle », et surtout « réaliser » sa complétude et l’affirmer en croyant se libérer de toute trace de féminité, qui rappelle la castration, inhérente à la dépendance de l’ordre symbolique et au « défaut de rapport sexuel », contre lesquels le moi affûte ses mécanismes de défense pour mieux se déprendre de la subjectivité ou de l’altérité qui le constitue, et dont il est impossible de se départir, quelles que soient la force « virile » du moi et l’idéologie revendiquée, qui charrie les illusions de complétude. La médiocrité se généralise grâce à la méconnaissance entretenue par des discours qui s’ingénient, à grand renfort d’érudition et d’expertise, à ne rien vouloir savoir de la signifiance dont ils procèdent et qu’ils matérialisent. Cette méconnaissance (distincte de l’ignorance) redouble et se renforce dès qu’elle s’appuie sur de la suggestion, accouplée à de la séduction. Les masses, de plus en plus nombreuses, sont de plus en plus convaincues de leur force, pour défier la subjectivité. C’est ainsi qu’elles se trompent bien souvent de combat, et malgré leur déception, le refoulement, nourri par les idéologies de la « belle âme » empêchent de mener le travail d’analyse nécessaire pour sortir des impasses théoriques et politiques. Nier le subjectivité, sous quelque forme que ce soit produit inévitablement des effets théoriques et politiques, dans le sens où le rejet de la subjectivité lui-même est déterminé par la structure qui est à éliminer, mais qui persiste parce qu’elle n’est saisissable qu’ à partir des effets qu’elle engendre. Cette structure subjective initie une logique temporo-spatiale, rétro-progrédiente que les idéologies, exclusives du signifiant et de la lettre, -sous prétexte d’oblativité-, entravent et empêchent. Alliées au moi, qui est tout à son érection des mécanismes de défense contre le sujet, ces dernières, plus « généreuses » les unes que les autres, promettent la fin du « défaut de rapport sexuel », sans se préoccuper –ou si peu- de la dialectique qui articule ce «défaut » au système d’exploitation économique, de type capitaliste, de plus en plus féroce, qui se développe et se renforce dans le monde entier. Un peuple, « appuyé » de son « élite intellectuelle » -faiseuse d’orthodoxie-, peut se retrouver coincé dans des discours qui ne jurent que par le bilatère. Il ose parfois les dénoncer sans pour autant parvenir à se détacher de la glu bilatère qui les entoure. La dénonciation débouche alors sur une forte déception, qui pousse le masochisme à un point tel qu’il peut se choisir et se donner des dirigeants, dont l’objectif consiste en fait à aggraver son enfermement intellectuel par le renforcement d’idéologies « nouvelles », qui « bétonnent » les discours flattant la sphéricité individualiste et nationaliste, pour mieux refouler la subjectivité et la singularité. Pour ce faire, le concours d’experts en prédicativité de toutes sortes est bienvenu, à la grande satisfaction du peuple, admiratif de ses érudits qu’il prendra pour modèles d’identification imaginaire, l’éloignant de plus en plus de la subjectivité et de l’ordre symbolique. La prédicativité à tout crin pousse à la conquête de l’ « objet condensateur de jouissance » (LACAN), inhibiteur de la pensée et destructeur des innovations intellectuelles, par la dégradation qu’il imprime au primat du symbolique. En d’autres termes, sans l’objet a, qui procède de la perte définitive de toute essence préétablie et posée a priori, la pensée se « congèle » par destruction de la signifiance, à laquelle se substituent les rituels obsessionnels des apprentissages, qui aggravent l’objectivation et la réification. Le DM (discours du maître) est d’autant plus pernicieux qu’il exerce une pression telle qu ‘il réussit le tour de force d’ évacuer la subjectivité, en mettant aux prises des idéologies qui paraissent pourtant opposées, voire contradictoires et prêtes à se combattre. Il peut pousser la perversion jusqu’à disqualifier le bilatère pour faire échec à sa déconstruction, laquelle le confirme comme nécessaire à l’émergence de l’unilatère qu’il tait et contient. Aussi, entretient-il l’encastrement et l’enfermement stériles dans des rivalités et compétitions idéologiques, dont l’humanisme évacue le fondement signifiant et nourrit abondamment le « malaise dans la civilisation ».

Comme nous l’apprend par ailleurs l’hystérie, son attirance et son appétence pour un DM qui ne laisserait aucune chance à l’inconscient, se soldent toujours par un échec et une déception, qui maintiennent malgré tout son illusion de rencontrer un jour le soulagement ou le remède adéquats à cette défaillance. Le bonheur de « tomber » sur un maître idéal, détenteur d’un savoir infaillible, redouble l’amour qui lui est voué en tant qu’il a les pouvoirs de mettre fin au sujet, fauteur de troubles dérangeants et inconfortables. Le DH mobilise DM et DU (discours universitaire) pour renforcer les mécanismes de défense contre le sujet, et partant contre le DA, qui ne cesse de confirmer que le bilatère, dont la nécessité est manifeste, ne peut se passer de l’unilatère, mis en œuvre par l’inconscient et porté par la signifiance. Se sacrifier, c’est à dire bafouer son désir au point de se donner la mort, revient à « sauver » le bilatère et à le faire triompher au détriment de l’unilatère, soumis alors à un anéantissement qui rompt la dialectique entre celui-ci et celui-là. La défiance et le désaveu de sa condition d’être parlant participent à la dévalorisation des mots qui ne servent plus à rien, alors qu’aucune réalité n’adviendrait, ni n’existerait s’ils n’étaient là pour lui donner sa consistance, et mettre au jour sa polysémie, soutenue par un défaut : l’échappement du réel, en tant qu’il constitue la raison essentielle de la structure fictionnelle de toute réalité, ressortissant désormais au « mentir-vrai ». (1ère Partie).

Septembre 2020

Amîn HADJ-MOURI