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UNE SUBVERSION QUI NE SE FONDE PAS SUR L’ALIENATION SYMBOLIQUE, MANQUE LA « PERE-VERSION », OU LA PERFECTION N’EST PAS L’ERADICATION, NI LA FIN DU « DEFAUT DE RAPPORT SEXUEL » !

 

On n’approche pas impunément la perfection.
Stigmates ! Chemins de traverse
de l’homme à sa plus haute teneur.
Bonheur, tu n’es qu’un peu de sommeil oublié
au bord des lourds étangs où le soleil saccage.
Bonheur, tu n’es qu’un cri d’arbre dans une cage
et peut-être le simple souci de l’ineffable Absence.
Pourtant, Amour, tes plâtres nous obsèdent,
tes cicatrices dans le ciel !
Ô déraison plus douce que l’oubli…
Jean SENAC.( Extrait de DIWÂN DU MÔLE/Min Djibalina, in Pour une terre possible » Ed. Points-Seuil)
 
 

Les attaques stériles contre le discours analytique se concentrent très souvent sur la radicalité de sa structure et celle de la logique moebienne qui en procède et détermine son éthique. Ce qui sépare et distingue n’implique nulle exclusion ! Au contraire, les différences locales servent la mise en évidence d’une identité globale, qui ne souffre aucune hiérarchisation pouvant compromettre la mise en continuité de ces différences avec elle. Cette moebianité est en quelque sorte la négation en acte : les extensions (S2) ne sont ni totalement distinctes, ni complètement identiques, dès lors qu’elles partagent la signifiance (S1), comme source commune donnant lieu à des expressions et à des manifestations différentes.

 

Cette radicalité est comprise par les tenants de la « belle âme » humaniste -hermétiques à la moebianité de l’inconscient- comme le pire sectarisme, alors qu’il s’agit de défendre mordicus la logique moebienne, toujours à l’œuvre dans les productions et les fictions, nécessairement dépendantes du signifiant et de sa structure. Cette logique n’est pas arbitraire, elle est fondée en raison sur un entendement qui procède de l’incorporation subversive de la lettre en tant qu’elle préfigure le signifiant, et soustrait en partie le corps à la « Nature », notamment en érotisant –par le biais des échanges avec l’autre- certaines de ses zones de contact, et notamment les orifices. Ainsi s’installe la sexualité qui confirme par là même l’exclusion définitive et irrévocable de toute essence et de toute ontologie : la sexualité s’édifie et s’étaye de cette perte irrémédiable, « troumatisante » qui instaure l’Autre et fait entrer en résonance « la Chose » avec l’Autre barré.

 

La perte définitive de l’ontologie instaure une logique moebienne, qui ne peut se passer de la négation. Sa mise en œuvre finit par rompre rompt avec toute dialectique qui entretiendrait l’illusion d’une synthèse supérieure, maîtrisant le tout. La moebianité n’est ni l’apanage, ni le privilège de quelques savants ! Elle est associée et intimement liée à la parole. C’est pourquoi elle ne cesse d’être battue en brèche par des idéologies, dont les prétendues conquêtes ontologiques, vaines, malgré le renfort du discours de la science, aggravent la « psychose sociale », et font de la réification de la sphéricité, le paradigme du « malaise dans la civilisation », qui bafoue et piétine l’éthique du discours analytique.

 

L’inconscient s’inscrit en faux contre des postulats, répétés à l’envi, comme : « les mêmes causes produisent les mêmes effets ». En mettant au jour l’ex nihilo qu’il remet sans cesse en jeu, l’inconscient bouleverse les rapports classiques entre l’antécédence et la conséquence. Il ne délie d’aucune façon la vérité de la dépendance du symbolique, qui détermine et leste tous les savoirs, quelles que soient les illusions qui leur sont prêtées et attribuées en tant qu’ils assureraient une main mise totale sur le réel. Or, c’est bien l’échappement de ce dernier, impossible à juguler, qui conditionne les progrès des connaissances. Parce que la vérité est toujours « mi-dite », il devient alors possible de désapprendre des savoirs, pour arrêter de les confondre avec elle, et ainsi pouvoir les interroger et les questionner, sans aucune inhibition intellectuelle. L’inconscient négative par ailleurs l’individu en permettant les manifestations de l’Autre, sans pour autant que ce dernier exclut celui-là, même si, à l’inverse, l’individu, dans sa quête illusoire de souveraineté et d’autonomie absolues, tend à méconnaître la logique spécifique de ces manifestations, qui engagent et mettent en jeu la subjectivité et ses lois. Cette méconnaissance, toujours plus importante et polymorphe, est à l’œuvre dans les rapports sociaux, régis par le mode de production capitaliste qui domine la planète et la soumet à une barbarie dont la férocité est constante, d’autant plus qu’elle emprunte des dehors très humanistes et modernistes. C’est d’ailleurs bien souvent dans le « mal heur (t) » qu’on rencontre la politique et ses travers dramatiques. Les élucidations de ceux-ci sont rarement probantes, tant elles sont obérées par des considérations idéologiques dominées par la sphéricité. Ainsi, lorsqu’un ordre social, et les pouvoirs qu’il se donne, cherche à fixer et à figer de façon plus ou moins autoritaire un certain type de rapports sociaux, il s’acharne –quoi qu’il lui en coûte- à combattre et à faire échec à la transcendance de l’ordre symbolique, dont le partage par tous les êtres parlants, constitue un « imperium », qui peut instiller du « chaos » révolutionnaire, c’est à dire un entendement intégrant le vide à partir des effets qu’il induit. Les institutions que s’offre un tel ordre social, sont d’abord et avant tout programmées pour reproduire des rapports sociaux destinés à « cadenasser » un mode de production qui se veut éternel, imprescriptible, voire impérissable. Le recours aux fameuses « forces de l’ordre » pour protéger, défendre ces rapports sociaux et continuer à les imposer -même si le pouvoir que leurs chefs exercent est remis en cause- semble aller de soi et être légitime, dans ce qu’on appelle vulgairement les « démocraties », par ailleurs engagées dans une voie qui peut à tout moment, lorsque certaines conditions socio- économiques et politiques sont réunies, ressusciter « la solution finale », sous des formes encore plus sophistiquées, modernité et progrès scientifique à l’appui.

 

Les tenants de l’individualisme qui confondent l’individu avec le sujet, en profitent pour évacuer toute référence à la subjectivité en tant qu’elle se fonde sur l’inconscient et sa logique négative, promotrice d’une dialectique moebienne, en rupture définitive avec toute recherche de synthèse, supérieure et idéale, des contraires, considérée comme la voie royale pour atteindre une totalité sans faille.

 

Si les institutions s’avèrent toujours nécessaires, les formes qu’elles prennent pour exercer le pouvoir qui leur est dévolu et assigné, exigent une réflexion approfondie et rigoureuse quant à leurs fondements, et ce qu’ils autorisent et/ou interdisent. De quelles garanties doit-on entourer leurs fondements pour que leur fonctionnement ne soit pas détourné par des imposteurs dont le despotisme serait favorisé par des manquements conceptuels, propices à leurs pervertissements et à leurs dévoiements ?

 

Toutes les possibilités sont attachées à l’impossibilité qu’elles méconnaissent, oublient, refoulent, mais ne peuvent aucunement éradiquer, dans la mesure où elle les fonde toutes, quelles qu’elles soient, en fixant leurs limites, irrémédiablement indépassables. Cette impossibilité les détermine et les étaye aussi bien en tant qu’elle représente leur négation et la limite qu’elle fixe. Ainsi, l’éthique qui en découle, s’avère très féconde. Cependant, toute formule négative, aussi grandiloquente et « ronflante » soit-elle, n’apporte jamais l’assurance qu’elle s’est affranchie de la prédicativité idéologique : la négation qu’elle convoque et met en œuvre, doit être résolument établie sur l’Autre barré, ainsi que sur son corrélat : l’objet a. Les lectures qu’elle suscite peuvent alors témoigner de la prise en compte de ce qui est inclus implicitement dans tout énoncé, à savoir la signifiance, rapportée par les diverses extensions qui la matérialisent (métaphorisent) et mettent au jour l’impossibilité intrinsèque de tout signifiant de se signifier lui-même. Cette dernière commande alors le « progrès » métonymique de toutes les scansions métaphoriques possibles, lesquelles ratent le signifié, et produisent de ce fait des effets de vérité. Autrement dit, la métonymie inclut l’impossibilité inhérente à la structure du signifiant. Elle entretient de ce fait la continuité grâce aux métaphores qu’elle induit et métamorphose comme autant de scansions qui mettent en avant le rapport entre la discontinuité qu’elles impliquent et la continuité de ce qui ne cesse pas de faire appel à des articulations. Ce rapport confirme une impossibilité logique foncière et capitale, toujours précieuse pour délivrer ce qu’elle recèle comme possibilités de mises en scène diverses et multiples.

 

La communauté des « êtres parlants » se distingue -malgré toutes les dénégations dont elle peut faire preuve- par sa dépendance irréversible du symbolique, que chacun (e ) de ses membres exprime à sa façon. La singularité procède de ces modes spécifiques d’expression qui renvoient au partage de la même béance fondatrice, laquelle persiste et perdure malgré les aléas de ses manifestations, des incidents et des accidents qui la perturbent plus ou moins gravement, en raison de l’imperium de la prédicativité, soutenu notamment par le « discours du maître » , sur lequel il ne sert à rien de crier haro –comme sur un baudet-, puisqu’il est nécessaire à l’avènement d’autres discours, dont celui de la psychanalyse. Tout discours qui s’appuie sur un ou des savoirs à visée prédicative, et qui prétend ainsi libérer ceux et celles qui l’épousent et y adhèrent, de la « duperie » de l’inconscient, finit toujours mal, quels que soient les traits humanistes qu’il affiche. C’est pour cette raison qu’il est indispensable que la réflexion ouverte par Frédéric LORDON sur la « désirabilité » du communisme, (« Figures du communisme ». Ed. La Fabrique.2021) doit impérativement convoquer le discours analytique pour élucider tout ce que peut révéler le désir et sa logique quant à une organisation nouvelle des relations d’objets, dans un nouveau mode de production, qui ne saurait faire l’économie du signifiant et de la lettre. Faute de quoi, je pense que les nouvelles perspectives et possibilités, si elles ne sont pas rapportées à l’impossibilité qu’instaure la structure du sujet, se verront perverties en impasses, grosses de funestes régressions, et de dramatiques déceptions. Contrairement à Frédéric LORDON qui prône le « nombre », c’est à dire la masse de tous ceux et toutes celles qui sont réunis, voire unifiés par une même « passion affective », je ne pense aucunement que cette dernière, aussi forte soit-elle, puisse favoriser une uniformisation de penser de la part d’une « multitude », au point de faire sienne une analyse univoque, favorisée par des mécanismes identificatoires de type imaginaire, généralement peu fiables. C’est, à mon avis, en cessant d’être oublieuse du fondement qui la permet et est à l’origine de toutes les conceptions possibles, à savoir la dépendance irrévocable du symbolique, que cette passion affective peut être dépassée, au sens où elle se verrait consolidée et fortement étayée par les analyses des différentes constructions qu’elle aura pu engendrer. La radicalité du discours analytique, en raison de la logique moebienne qui le spécifie, n’induit aucun sectarisme, ni aucune exclusive dès lors que l’objet a est bien respecté et mis en œuvre en position d’agent, laquelle position souligne et confirme l’écart irréductible entre le signifiant et le signifié.

 

La négation, mise en œuvre par l’inconscient, mobilise cet écart et témoigne de l’Autre, qu’elle présentifie dans tout énoncé, qui ne peut se passer du signifiant et de ses articulations, quelles que soient les prétentions qui l’animent. La négation marque de son sceau toutes les métaphores qui l’incluent et la matérialisent à travers des effets concrets, dont l’objectivation risque de la faire oublier, et partant de participer alors à sa dégradation et à son pervertissement. Le démenti qui lui est ainsi opposé, est doté d’une telle puissance, qu’il devient capable de justifier n’importe quel passage à l’acte violent, voire meurtrier ou criminel, pour reléguer et exclure cette métonymie que l’impossibilité meut, anime et mobilise tout le temps. C’est parce que « tout » est impossible que l’impuissance n’a pas à être de mise : les contournements et les détournements de la signifiance, source essentielle de l’imprédicativité, proviennent de la fascination de la jouissance phallique, que le fantasme se charge d’exprimer, alors qu’il n’échappe pas à l’interdit qui le structure et lui ouvre d’autres perspectives. Cette signifiance, confortée par l’interdit, inhérent à la division du sujet, soutient les expressions et les manifestations du désir, qui tire sa puissance du défaut de rapport sexuel sur lequel il est définitivement érigé. Ainsi, la singularité peut avoir droit de cité, sur la base de l’unarité, qui confirme le partage et la communauté du vide, dont l’impossibilité à déloger, favorise les possibilités de satisfaire le désir à travers les objets qu’il offre à la convoitise de chacun (e ), sans se laisser pour autant réduire à eux. Parce qu’il est perdu, l’objet a, « cause du désir » est représenté par tous ces derniers, sans qu’aucun d’entre eux ne le fasse définitivement oublier, ni ne l’efface de manière radicale. Ils en portent tous la trace et le sceau de façon indélébile. Et même si la « psychose sociale » ne cesse de les réduire à leur « valeur d’usage », (consommation), comme le font aussi les psychoses, la gageure du discours de la psychanalyse consiste et persiste à réarticuler, de façon moebienne, cette valeur d’usage à la « valeur d’échange », sans laquelle elle ne saurait prendre place. Les psychoses poussent à produire des constructions tendant à rompre ce lien dialectique qui noue ces deux valeurs, à l’image de certaines idéologies, nourricières de la « psychose sociale, » qui engendrent l’érection d’institutions pour réaliser aussi bien ce clivage, au risque de mettre à mort ceux et celles qui le récusent, pour des raisons apparemment identiques , alors qu’elles s’avèrent en vérité fondamentalement différentes. Certaines peuvent d’ailleurs se retrouver dans le même cours et s’engager dans le même sens, celui du rejet de l’Autre, malgré leur opposition manifeste, voire tapageuse et assortie d’accents très spectaculaires.

 

Amîn HADJ-MOURI

20/04/21