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SUITE DU COMMENTAIRE DU TEXTE DE BENOÎT LAURIE ET INTRODUCTION A MA PROCHAINE COMMUNICATION : « LE DESIR, C’EST LE CHAOS ! » PAR AMIN HADJ-MOURI

Je ferai remarquer, pour éviter de choquer ou d’égratigner certaines « oreilles » humanistes, résilientes, mais peu enclines à entendre la polysémie et la plurivocité sémantique, que l’évocation ici de la débilité intellectuelle n’a rien de péjoratif. Cette dernière fait partie intégrante de « la condition d’être parlant » : elle est incluse -comme une nécessité constitutive- dans tout énoncé bilatère, qui ne peut rien faire d’autre que de faire usage de la paire signifiante (S1—-S2). La défaillance intellectuelle se situe, non pas tant dans l’oubli, mais dans le rejet catégorique de ce qui structure cette dernière : S1 reste toujours implicite derrière S2, qui occupe tellement le devant de la scène qu’il oublie sa dépendance de celui-là : sa présence manifeste, « phénoménale » est telle qu’il occulte ce qui le détermine et le soutient, à savoir S1 qui condense signifiance, unarité et unilatère. De même que sans S2, S1 ne peut imposer sa présence, même sous une forme implicite, au risque de verser dans une ontologie que certains idéologues de la psychanalyse n’hésitent pas à franchir pour adapter le discours analytique à la modernité, c’est-à-dire au bilatère de plus en plus exclusif de l’unilatère. Autrement dit, face à l’hégémonie du bilatère, certaines théories mettent en avant « l’ontologisation » de l’unilatère, en mettant à bas la dialectique de « l’un pas sans l’autre » et inversement. Passer sous silence, occulter ce rapport essentiel qui lie S2 et S1, relève de la débilité la plus commune, dont il est cependant plausible et possible de réduire et de limiter les dégâts. C’est ce qui est d’ailleurs en jeu lors des passages d’un discours à un autre, dont celui de l’analyse.

Le bilatère qui ne jure que par la sphéricité du sens, est hanté par la jouissance en tant qu’elle laisse accroire qu’elle dispose des moyens pour en finir avec la signifiance. La négation qui caractérise cette dernière, stimule la plurivocité et « inter-dit » toute jouissance en faisant valoir cette Loi impérissable, éternelle, toujours à l’oeuvre dans la parole : l’interdit de l’inceste, représenté dans la fonction signifiante par l’écart irréductible entre le signifiant et le signifié. Cet écart qui ne souffre aucune suture de quelque ordre qu’elle soit, concrétise le « troumatisme » propre au refoulement primordial qui fonde le sujet en instaurant une béance essentielle, marquant la dépendance définitive de tout « être parlant » du symbolique. Cet ordre, inscrit désormais dans le corps, fondamentalement et partiellement subverti, articule les deux autres dimensions qu’il met en place : d’une part l’imaginaire et ses illusions de suture de cet écart ou vide définitifs, et d’autre part le réel qui confirme ceux-ci par l’échappement du signifié, assurant le développement métonymique comme métaphore du sujet.

Subvertir la « norme-mâle » ou « l’hommosexualité » soutenue et défendue par le bilatère caractérise la tâche analytique qui met en œuvre la négation, inhérente au signifiant, pour permettre et assurer l’advenue de l’unilatère, qui, à l’image du sujet, reste épiphanique et évanescent, tant ses manifestations dépendent de la façon dont son absence est appréhendée et mise en lumière. Mettre au travail la négation incluse dans le bilatère dont il reste dépendant quoi qu’il en soit, sert à mettre en évidence comment l’absence se présentifie et comment elle opère en produisant et en engendrant des effets manifestes et concrets, à partir desquels on peut la recouvrer. C’est pour cette raison principale que j’ai avancé la formule « triviale » suivante : « la connerie est inévitable, mais elle est évidable !». Autrement dit, nul « être parlant » n’est en immunisé ou préservé, quels que soient son savoir et/ou son statut social. Il reste que son évidement n’est pas évident et son abandon bien problématique, tant elle peut être aimée par celui ou celle qui la profère au nom de son moi tout puissant.

Cette subversion de la « norme-mâle » ne vise aucunement son exclusion. Elle contribue à la mise au jour de la féminité que « l’hommosexualité » ne cesse pas d’occulter et de refuser, alors qu’elle ne peut s’en passer sur le plan structural. C’est bien pour cela que le désir se distingue et se démarque de tout vœu, qui convoque la jouissance phallique et finit par donner l’occasion au ratage qui le sanctionne (au sens de confirmer et non pas punir), d’interroger la relation d’objet ainsi que la pulsion. Ces éléments me donnent l’occasion d’indiquer l’orientation que j’imprimerai à mon intervention sur le désir comme « chaos ». En effet, c’est grâce à des interrogations précisément et judicieusement formulées que le chaos, qui ne signifie ni embarras ni désordre, s’impose comme ordre qui sert à déconstruire une raison univoque et sclérosante que le bilatère renforce constamment pour faire obstacle, voire barrage à l’unilatère. Le chaos est donc l’avènement de ce dernier par la déconstruction du bilatère, qui ne saurait être anéanti. Il signifie le choix d’une position à partir de laquelle la logique asphérique peut se déduire d’énoncés qui semblent la rejeter et faire unité contre elle. Cette position est celle qui spécifie le discours analytique en tant qu’il met en avant et en position d’agent l’objet a, comme cause du désir et non pas du vœu ou du souhait qui tendent à le dissimuler et à le travestir (refoulement secondaire) au profit d’une jouissance visant la libération de la castration, entendue comme dépendance irréversible du symbolique, comprenant toutes ses conséquences. Le chaos n’est pas la simple dénonciation du bilatère qui se contente de lui opposer d’autres conceptions bilatères ou sphériques, plus séduisantes et suggestives, mais conduisant toujours à exclure le sujet, et partant l’inconscient, alors qu’il y est constamment inclus grâce au signifiant et à sa structure. C’est la mise en pratique d’une théorie qui tient compte scrupuleusement de la constitution d’un énoncé et de son insertion dans un discours, en vue d’y introduire du chaos pour le déconstruire et favoriser une coupure qui assurerait le basculement dans un autre discours, ne se préoccupant plus de séparer le bilatère de l’unilatère, qui s’avère toujours présent grâce à son absence même. Pour illustrer d’une formule rapide et lapidaire le chaos, je dirai qu’il est à la base de cette logique qui s’appuie sur le faux pour accuser (au sens de souligner) le vrai qu’il contient tout en abandonnant l’argument – largement répandu mais erroné- que le contraire du faux et vrai : son contraire peut tout aussi bien être faux. Le chaos opère une rupture épistémologique sur laquelle peut se construire un nouveau discours qui cesse de battre en brèche le signifiant auquel il est soumis quoi qu’il en soit, et quels que soient les savoirs auxquels il recourt.

En d’autres termes, si le désir c’est le chaos, c’est parce que le chaos est l’effet de la Loi qui est à l’œuvre et toujours mobilisée par lui, dont l’objet ultime échappe malgré ses représentants matérialisables et concrets, qui attirent les convoitises que la jouissance phallique fait miroiter et resplendir. Le chaos c’est donc la loi qui l’impose et l’instaure avec le ratage et l’inaccessibilité de celle-ci. La loi introduit donc le chaos dans tout projet qui prône l’homéostasie et la fin de la conflictualité, inhérente à la division subjective. L’objet a stimule la libération de la négation qui perce ou troue le bilatère en le « raccrochant » à ce qui le fonde, et qui est oublié, refoulé : la signifiance. Le lien de toute construction bilatère à la signifiance est insécable : il émerge du sens même qu’elle promeut, confirmant ainsi et « la Chose » (das Ding) et « le manque à être », assises du sujet. C’est ce qui explique à mon sens l’apparition du sentiment de culpabilité dont le caractère envahissant, montre que ce lien a été rompu, transgressant par là même la Loi structurale et ses vertus protectrices. Aussi, le chaos sauve-t-il la féminité et le désir protège-t-il le sujet. La féminité introduit la négation auprès de la norme male qui dirige le bilatère et ainsi instaure du chaos au profit du sujet. Introduire du chaos en faisant valoir le signifiant rompt avec le choc et la compétition que se livrent les conceptions bilatères, oublieuses de ce qui les détermine et leur échappe. La présentification de l’absence est évoquée par la négation qui introduit de « l’hétérogène », associée à une altérité radicale sur laquelle s’appuie et se développe la logique modale. Elle participe du chaos et caractérise de façon radicale la tâche analytique en tant qu’elle n’a rien à voir avec le recouvrement d’un équilibre ou d’une homéostasie fondée sur la « norme mâle », comme le préconisent toutes les psychothérapies, qu’elles se targuent d’être d’inspiration psychanalytique ou pas.

Prendre en compte l’unilatère a pour effet d’insinuer du chaos, c’est-à-dire de la logique hétérogène, là où le bilatère ne vise qu’à l’exclure. Le chaos met en quelque sorte KO ce dernier sans pour autant l’anéantir, puisqu’il lui est nécessaire, vital. Il implique et exige une rigueur logico-conceptuelle qui met tout savoir à l’épreuve de la vérité en tant qu’elle dépend du signifiant et de son rapport particulier avec le signifié, lequel rapport est concrétisé par le nouage borroméen qui permet au RSI d’être articulés selon une dialectique fondée et déterminée par le vide. Aussi est-ce cela qui m’a fait dire et écrire : « la connerie est inévitable, mais elle est évidable ! ». En effet, elle peut se réduire et devenir pour le moins partiellement évitable, à l’instar de ce qui se produit avec le symptôme et sa résolution/dissolution par la tâche analytique. Le « sinthome » rejoint la vérité et la consacre en tant qu’elle est toujours « mi-dite » et, à ce titre, vectrice de la féminité, qui démystifie l’objet comme fin ultime du projet fétichiste de type ontologique, tout en promouvant son ratage, afin que le « plus de jouir » fasse écho à « l’objet a » et réoriente la pulsion. Ainsi, c’est bel et bien l’ordre symbolique et toutes ses conséquences qui induit le chaos (subversion transgressive) dans le corps, notamment en soumettant la sexualité à un défaut essentiel : le « non-rapport » dont le caractère fondamentalement subversif est combattu par toutes les idéologies qui ne veulent surtout pas en entendre parler, alors qu’il est implicitement omniprésent, et justifie même leur existence.

En résumé, je dirai que le défaut radical de rapport sexuel est le chaos propre à la subjectivité qui soustrait en partie le corps au règne sans partage de la « nature ». Ce défaut insuffle une autre temporalité qui, en réarticulant autrement l’antécédence et la conséquence, ouvre l’accès à une causalité inédite qui ne perd pas de vue sa béance constitutive tant elle « crève les yeux » ! Le désir en porte le témoignage le plus probant !!!

Le chaos intervient lorsque l’impensé, parce qu’il reste définitivement insaisissable -en raison de son échappement inhérent à la structure du signifiant-, se laisse tout de même appréhender et penser par les effets qu’il engendre, et qui le métaphorisent sans le réifier, ruinant ainsi tous les espoirs placés dans les conquêtes ontologiques dont des idéologies, aussi opposées apparemment soient-elles- raffolent. Au point de répandre de plus en plus la folie parmi les « êtres parlants », de plus en plus hostiles et sadiquement haineux quant au « manque à être » qui marque chacun (e) et tous (tes), sans exception.

Enfin, last but not least, s’inspirer de la théorie physique du chaos revient à rejoindre LACAN quant à sa façon particulière de s’appuyer sur la linguistique pour mettre sur pied sa « linguisterie » en tant qu’elle vient renforcer la métapsychologie freudienne qui fait valoir, malgré tous les ostracismes qu’elle subit, que chacun (e) n’existe que parce qu’il n’est pas. Autrement dit, c’est de n’être pas que chacun (e) advient à l’ « ex-sistence ».

Amîn HADJ-MOURI

11/11/21

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