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L’HERESIE DU DESIR : LE « CHAOS »* DANS LES RELATIONS OBJECTALES . (L’« ASSOCIATION LIBRE » : ANTIDOTE A L’INHIBITION INTELLECTUELLE ?)

Je me propose dans cet écrit de préciser certains aspects de l’exposé oral que j’ai présenté à l’EPSM d’Armentières le samedi 26 février 2022, dans le cadre du séminaire clinique : « Le passage à l’acte, impossibilité et malaise dans la civilisation ».

Le désir porte en son sein une loi essentielle, celle qui caractérise la subjectivité, à savoir l’interdit de l’inceste, qui lui donne naissance dès lors que le « troumatisme », propre au refoulement primordial, a mis définitivement en place la subversion du corps et permis l’avènement d’une sexualité inédite, désormais déterminée par « le défaut de rapport sexuel ». Ce défaut fait d’ailleurs écho et résonne avec l’écart irréductible qui caractérise le rapport fondamental entre le signifiant et le signifié. La nomination implique la perte définitive de la Chose ou de l’essence que la quête d’objectivité croit maîtriser en recourant aux organes sensoriels et aux savoirs qui tendent à les « naturaliser ». La subsomption de ce qui est perdu une fois pour toute engendre la « représentance » qui présentifie par des représentants de la représentation sans restituer ni ressusciter ce qui a disparu, et qui est désormais source de métaphorisation.

Comme loi structurale, l’interdit de l’inceste opère sans cesse et implique une impossibilité radicale et irrévocable, ouvrant cependant un champ de possibilités qui bouleversent les relations objectales issues du « manque à être ». qu’elles confirment après coup. Ces possibilités, quelles que soient leurs prétentions, se heurtent à cet interdit essentiel qui met finalement en jeu le « plus de jouir » en tant qu’il se conjugue avec le désir, pour mieux mettre en évidence l’inaccessibilité de la complétude et de la plénitude humaines, néfastes en définitive à l’existence du sujet, dans le sens où elles deviennent les vecteurs de « l’être mâle », qui est la source d’un « mal être » polymorphe. Le désir bat en brèche la réification qui caractérise le besoin et le fait se confondre avec lui, en particulier lorsque la demande laisse entendre qu’elle prétend, au nom d’un savoir quelconque, connaître l’objet censé la combler. Or, comme « toute demande est demande d’amour » (LACAN) qui met au jour le « manque à être », l’objet qui y répond, pour complémenter sans compléter d’aucune façon -même si c’est de façon satisfaisante-, peut s’avérer éphémère, voire caduc, laissant ainsi sa place à un autre qui ne parviendra jamais non plus à combler le vide qui le sous-tend et qu’il métaphorise de manière successive et indéfinie. (valeur d’échange /manque et valeurs d’usage/ratage de toute tentative de colmatage/confirmation du manque -vide- qui appelle à l’échange et le nourrit).

Toutes les idéologies qui prônent un humanisme « débarrassé » du sujet, aggravent à terme les aspects mortifères que charrie l’aliénation sociale, dont l’objectif consiste à faire échec à l’aliénation signifiante, et partant au désir en tant qu’il renvoie à l’inconscient. Fauteur de troubles, ce dernier est décrié par des idéologies qui l’identifient à une tare (« castratrice » selon certains spoliateurs du discours analytique), d’autant plus dévalorisante que la négation qui l’anime, mobilise le « pas tout », propre à la féminité. S’aimer mal, parce que l’amour narcissique est réduit au « trop mâle », dans le but de s’opposer à cette dernière, conduit inévitablement à aimer mal, voire très mal les autres, surtout si l’appropriation d’un savoir, destiné à suturer la faille inhérente au sujet, pousse à son incarnation qui assurerait alors une assurance ontologique, soutenue et renforcée par l’aliénation sociale, représentée par un statut social prétendant exclure le sujet, pour mieux asseoir une paranoïa mobilisatrice des mécanismes d’identification imaginaire de masse. (grégarité des foules au service de la forclusion du sujet). Pourvoyeuse d’idéologies et de conceptions qui considèrent le sujet et l’inconscient comme une atteinte humiliante à l’intégrité du moi, l’aliénation sociale tente de faire barrage à la négation, fondatrice de la singularité. Elle contribue grandement à la défaite des rapports dialectiques qui lient le particulier à l’universel et scotomisent le nouage moebien qui articule les différences locales (particulier) à l’identité globale (« unarité » partagée et mise en commun par tous les êtres parlants sans exception). L’aliénation sociale porte au pinacle la raison qui résonne au seul son du bilatère (extensions ou S2) et étouffe l’unilatère (intension ou S1), sans lequel il ne saurait tenir sa place. L’orthodoxie, potentiellement totalitaire que développe la raison privilégiée par l’aliénation sociale, est porteuse d’une xénopathie insidieuse qui se manifeste très souvent par des positions xénophobes, corrélatives de l’exclusion du sujet. Quant aux idéologies qui nourrissent l’aliénation sociale, elles servent à se protéger contre la culpabilité qui procède d’abord et avant tout de la transgression violente de la structure subjective. Cette transgression qui entretient l’illusion du triomphe sur le sujet et l’interdit qui le fonde, finit toujours par mettre au jour sa vanité, en produisant des symptômes dont la prise en charge par les savoirs qui nient la subjectivité finit par les enkyster et les aggraver, au profit des idéologies qui renforcent l’aliénation et la psychose sociales. Les manifestations de haine envers autrui découlent de la haine vouée à la castration symbolique et au sujet, que le refoulement et la méconnaissance écartent sans pour autant assurer le succès des positions xénopathiques de type raciste et xénophobe. Les camelots de la modernité ne se rendent pas compte que la prédicativité pour laquelle ils combattent et militent ne peut se passer de l’imprédicativité qui la détermine comme négation implicite et par là même omniprésente.

Dans son ouvrage intitulé « Les trente inglorieuses » (La Fabrique 2022), Jacques RANCIERE note dans le contexte de ce qu’il appelle « le racisme, (comme) passion d’en haut », que « les dernières campagnes racistes ne sont pas du tout le fait de l’extrême droite dite populiste. Elles ont été « conduites par une intelligentsia qui se revendique comme intelligentsia de gauche, républicaine et laïque ». Il précise : « l’idéologie élaborée par les intellectuels « républicains » a réussi le coup de génie de mobiliser les vieilles valeurs de gauche (l’instruction du peuple, la laïcité, l’égalité des sexes, la lutte contre l’antisémitisme) pour les retourner complètement et les mettre au service de la passion inégalitaire et du racisme le plus cru ». Il conclut ainsi : « le républicanisme est ainsi devenu une extrême droite « de gauche ».

Déconstruire de telles théories qui amplifient et accusent l’aliénation sociale, sur la base de la mise en évidence de l’ordre symbolique, reste une œuvre délicate et difficile à mener face aux efforts inlassables -symptômes aidant- de dévoiement de la fonction du Père qui conduit au pire dès lors que la vanité de la mise en échec de la féminité demeure obstinément occultée, alors que la fonction signifiante ne cesse pas de la mettre au jour. Si la haine de la castration symbolique pousse à l’adoration et à l’idolâtrie du moi, celui-ci finira toujours par montrer qu’il est déterminé par un « manque à être » que traduisent concrètement les formations de l’inconscient en tant qu’elles renvoient à une altérité inaliénable et indéfectible, quelles que soient les manifestations « pathologiques » qui maintiennent son rejet, surtout si elles sont « traitées » par de fervents tenants de l’aliénation sociale. Pourvoyeuse d’illusions ontologiques, celle-ci participe au pervertissement du savoir qui, une fois approprié et acquis, fait taire celui qui concerne la structure et qui rappelle le « troumatisme » propre au refoulement primordial, qui instaure définitivement et de manière irréversible la subversion du corps par le symbolique, dont les traces traversent le temps pour le « présentifier» à tout moment, sous forme de « manque à être », dissimulé derrière de nombreux travestissements, parmi lesquels se rangent les symptômes dits psychiques.

Au service de l’ontologie qui tente vainement de battre en brèche ce dernier, le discours universitaire -comme le discours hystérique- s’imposent avec des conceptions qui, auréolées de progrès, contribuent généralement au renforcement de l’aliénation sociale et au refoulement, voire à la forclusion de l’aliénation symbolique ou signifiante. (S(A)) limite les effets désastreux d’une aliénation sociale exclusive du sujet et de la singularité qu’il apporte. Si ce mode d’aliénation s’avère nécessaire en raison même de la condition d’être parlant, il ne justifie pas pour autant l’exclusion de la dépendance du symbolique au profit d’illusions ontologiques, grosses de totalitarisme paranoïaque. Aussi, comment faire valoir l’altérité irréductible, caractéristique de l’aliénation signifiante, face à l’hégémonie de la prédicativité inhérente à la finalité ontologique qui obsède toute forme d’aliénation sociale ? C’est bien le désir et les problématiques qu’il induit qui permet de réexaminer et de jeter une lumière nouvelle sur les rapports qui lient ces deux aliénations, dont l’indissociabilité ne doit aucunement signifier la domination hégémonique de l’une sur l’autre. Cependant, si l’aliénation sociale « a le vent en poupe » grâce notamment au discours capitaliste, qui ne se prive pas si besoin de sacrifier quantité de vies, c’est parce que le « défaut de rapport sexuel », fondateur de l’existence subjective, est insupportable aux yeux des tenants de la « modernité » identifiée à ce discours, et des colporteurs de sa camelote idéologique qu’ils répandent sur le monde pour mieux transmettre cette paranoïa grégaire et réfractaire à la faille ou au défaut structural du sujet. Tous les discours qui font du savoir le moyen idéal d’en finir avec le « manque à être », poussent à une fuite en avant pour imposer une ontologie qui fasse échec au signifiant en tant qu’il ne saurait « se signifier lui-même » quoi qu’il en soit. Quant au discours analytique, s’il y a bien une position qui le spécifie, à mon sens, c’est bien celle qui favorise l’émergence, à partir des extensions (S2) constitutives de tout savoir, l’imprédicativité inhérente à l’intension (S1) en tant qu’elle consacre la fonction signifiante, en même temps que la dépendance du symbolique qui cause et soutient le « défaut de rapport sexuel ».

La débilité est insidieusement instillée par « l’absolutisation » de la prédicativité qui est imposée au nom d’une objectivité d’autant plus réifiée qu’elle se prétend garante d’une ontologie totalitaire, exclusive du signifiant. Dans ce contexte, les rapports métaphoro-métonymiques, sans lesquels la prédicativité n’aurait pas lieu, sont bafoués et le règne de la maltraitance (mâle-traitance) de l’ordre symbolique est à son paroxysme : les confusions sémantiques résultant du rejet de la structure du signifiant, et de la lettre, empêchent la signifiance de regagner sa place et font obstacle à une éthique qui, parce qu’elle est protectrice de L’Autre et du sujet, participe à l’avènement d’un lien social favorable à la démocratie en tant qu’elle réactive l’articulation dialectique de prédicativité avec l’imprédicativité, selon le principe : jamais l’une sans l’autre et inversement.

La prédicativité, au service de l’ontologie, ne sert pas la science, puisque le fondement de celle-ci se loge dans l’imprédicativité qui, -impensée car refoulée-, bat en brèche l’objectivité en mettant en évidence le primat du signifiant, organisateur de l’échappement en tant qu’il présentifie le « réel comme impossible » à maîtriser. Ce défaut, inhérent au « meurtre de la chose » lié à la nomination et à la fonction signifiante, est permanent et constant. La lettre le ravive sans cesse et contribue à sa « compactification » en raison de la prédicativité qu’elle suscite et qui se matérialise par d’incessantes extensions (S2), lesquelles métaphorisent en vérité l’imprédicativité que l’intension (S1) met en œuvre implicitement et de façon permanente. Ainsi, l’imprédicativité transcende toutes les métaphorisations qui constituent la prédicativité fictionnelle, productrice de réalités diverses et inachevées. C’est par ce biais me semble-t-il qu’il est possible de promouvoir la scientificité du discours analytique, de témoigner de sa fidélité à la science, qui reste fondamentalement dépendante et loyale à la Loi de la structure du sujet via celle du signifiant en tant qu’il est séparé du signifié. Le rapport essentiel qui articule dialectiquement la prédicativité, sous toutes ses formes, et l’imprédicativité, forge la lettre qui fonde le savoir textuel inoubliable qui rappelle sans cesse le sujet en faisant valoir une récursivité qui met au jour le ratage que produisent tous les autres savoirs possibles en tant qu’ils prétendent et tendent à le refouler au titre de l’aliénation sociale. La lettre concrétise et donne sa consistance à la trace indélébile que laisse la subversion du corps par le langage, lequel corps la subsume et l’assume, en donnant naissance aux pulsions. Soutenues par la dialectique que la pulsion de mort anime auprès des pulsions de vie, elles confirment toujours le ratage et l’irréductible « manque à être », nécessaire au sujet et à ses différentes modalités d’existence. La lettre confirme l’exil définitif et la perte de l’être pour donner naissance à l’Autre dans lequel est enraciné le sujet et qui reste là à demeure pour témoigner d’un reste qui témoigne de l’absence radicale de toute origine et de toute ontologie, désormais indicible, quelles que soient les fables et la nostalgie imaginaires produites pour tenter d’obturer ce qui ne manque pas d’échapper à toute maîtrise, quel que soit le pouvoir dont elle peut se doter.

Amîn HADJ-MOURI

 

*CHAOS : subversion de la logique classique (obsédée par le biface, le binaire et le bilatère) par la structure du signifiant, fondée sur la perte et l’échappement de toute essence, qui déterminent l’unilatère en tant qu’il est omniprésent implicitement dans toutes les productions bilatères, désormais évidables. (Il en est ainsi de tout symptôme subjectif, dont la qualification de « psychique » sert à refouler la structure qui le détermine en tant qu’elle renvoie au sujet). Le désir met KO la débilité en la confrontant au chaos de la structure du sujet, dont elle ne supporte pas l’hérésie, celle qui met en évidence le vide en tant qu’il assure le nouage borroméen du réel avec le symbolique et l’imaginaire.