Un faux-trou

Un faux-trou entre le symbole et le symptôme

 

Dans le Séminaire « le Sinthome », Lacan explique qu’à considérer le cercle du symbolique noué au cercle du sinthome (chacun étant constitués d’un trou qui leur est propre), on trouve, entre ces deux cercles, un troisième trou : un « faux-trou ».

 

Que nous enseigne cette histoire de « faux-trou » ?

Peut-on dire du symptôme qu’il fonctionne comme un symbole ?

Répondre à ces questions revient à clarifier ce qu’il en est du symptôme et de son lien au symbole(-ique) et à rendre compte de l’implication du Réel dans la dissolution du symptôme propre à l’entreprise d’une cure psychanalytique.

 

Symptôme

 

Sinthome

Commençons par reprendre l’introduction, dans le Séminaire XXIII, du vocable « sinthome ».
Lacan pointe dans ce préfixe sin, la faute première, le péché originel, le « faut-pas » rapporté à cette femme unique : Eve. C’est cette Eve, sorte de Dieu, LA femme qui n’existe pas.
Ce « faut-pas » de l’Eve introduit l’interdit et avec lui, la castration… « La castration possible » précise Lacan, c’est-à-dire : « ce qui cesse, de s’écrire » par rapport à ce qu’Eve fit du serpent en lui parlant : une faille qui ne cesse pas de s’agrandir toujours ; une faille « ou mieux : un phallus –puisqu’il en faut bien un pour faire le faut-pas. ».

Le possible, dit Lacan, c’est « ce qui cesse, de s’écrire » ou « plutôt qui cesserait de prendre le chemin de s’écrire dans le cas où adviendrait enfin le discours tel qu’il ne serait pas du semblant ». J’y entends un discours qui ne serait pas accroché au sens, lui-même emprunt de la quête d’une jouissance maladive.
La séance psychanalytique est l’occasion de la construction d’une bonne coupure : qui ne se fierait pas au sens / au semblant mais donnerait au sujet de quoi modifier, faire rupture dans son rapport à la jouissance…
Il y a possibilité que la vérité (toujours mi-dite) devienne un produit du « savoir-faire ». Ce savoir-faire n’est pas sans lien au plus-de-jouir. C’est ce qui serait advenu dans l’écriture de Joyce ; une écriture où sa vérité singulière prend corps.

Que « La femme unique n’existe pas », cela rapporte au S1 qui nécessite au moins deux signifiants S2 : il en faut au moins deux pour que paraisse l’unique : des signifiants pour qu’il y ait du signifié.
C’est ainsi que, seule la création en tant que singulière, donne du « à créer ». Il faut du dit pour qu’il y ait du « à dire ».
D’origine, le signifié n’est rien d’autre qu’un signe d’arbitrage entre deux signifiants.

 

Symptôme

Dans les écrits freudiens, le symptôme se rapporte aux manifestations (retour) des éléments refoulés, issus de l’inconscient : c’est ce qui reste insu (unbewußt).
Freud a insisté -mais pas suffisamment, semble-t-il- sur le caractère sexuel des éléments refoulés. Cela se rapporte à la pulsion et à son caractère duel (de vie et de mort), ainsi qu’à l’interdit de l’inceste.
Il y a des désirs qui passent (pas car) inavouables.
Dans le complexe d’oedipe associé à la menace de castration (oedipe dépourvu de ses yeux), le fantasme c’est d’être et le père et le fils, c’est-à-dire : une chose et l’autre ou plutôt : l’Un et l’Autre… De sorte à éliminer cet Autre qui fait barrage entre moi et l’objet de ma jouissance.

Lacan rapporte ce fantasme à : combler l’Autre… Que l’Autre n’ait plus rien à (me) demander.
La demande peut s’apparenter à une castration dès lors qu’on s’imagine l’avoir –le phallus, qui par définition, manque– ou plutôt dès qu’on s’imagine l’incarner. Car si l’un était ce qui manque à l’autre, alors l’autre serait comblé au point de ne manquer de rien et donc de n’avoir rien à demander. Autrement dit : il n’y aurait pas d’Autre. C’est dans ce paradoxe (du fantasme) que l’on entend l’impossible de la jouissance.

L’amour c’est cette demande qui vient là où, selon le fantasme et dans la dynamique de la pulsion de mort, on ne devrait manquer de rien.
Ainsi, l’amour est salvateur : dès qu’il est source de désir et qu’il s’oppose à un amour nocif-narcissique.
Dans le séminaire Encore, Lacan rappelle que l’amour est toujours réciproque et que « le désir de l’Homme, c’est le désir de l’Autre ». La jouissance de l’Autre reste toujours une question, aussi « l’amour demande de l’amour et ne cesse de le demander ». La demande est insistante, pourrait-on dire. C’est peut-être en cela qu’elle finit par agacer le versant le plus narcissique de celui qui en est porteur, au point de la pousser au symptôme, comme on pousse au crime.

 

Symptôme et jouissance

La jouissance apparaît centrale dans la construction du symptôme, au regard de la lecture lacanienne. Ce terme emprunté à ce que devrait être la finalité de l’acte sexuel.
Or, Lacan le souligne : « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Autrement dit : il n’y a pas de complément de l’Un à l’Autre.

Le nœud borroméen est alors désigné comme le « nœud du « non-rapport sexuel » ».
C’est cette fonction que peut prendre le 4e rond -le sinthome- dans sa réparation du nouage.
On retrouve dans ce nœud à 2 -symbole et symptôme- un troisième élément qui, pourrait-on dire fait le nœud, et qui, je le préciserai plus loin, ressort au Réel.

Une image caricaturale du mâle ayant baisé sa femelle est cette sentence attendue : « Alors ? Heureuse ? ». Ce que ce mâle risque de ne pas entendre dans cet abord de la jouissance c’est que heureuse, elle ne saurait l’être uniquement du fait que ce bon-homme lui ait donné le bon objet au bon endroit du bon point « j’ai ».
C’est aussi qu’elle-même ait pu prendre cet homme pour le bon, et ce, en vérité : au point qu’elle y croit au point qu’elle le vit ainsi : elle est prise éprise de celui-là.
C’est certainement le pendant le plus masculin que de considérer l’Un comme l’Unique, dans un : « Je n’aime que lui  (qu’elle) » ou : il (elle) est le (la) seul(e) à pouvoir me faire jouir.
On ne tombe pas amoureux de n’importe qui, mais l’objet d’amour n’est pas unique.

Dans le séminaire Encore, Lacan pointe que la jouissance de l’Autre, du corps de l’Autre qui le symbolise, n’est pas le signe de l’amour.
Je rappelle cet autre classique lacanien : « L’insu que sait que l’une-bévue s’aile-à-mourre ». Ici, je l’interprèterais comme la pointe de ce que l’inconscient porte en tant que l’amour c’est le désir, la demande, et la jouissance impossible. Jouissance que Lacan dit ne servir à rien, en tant que joui-sens.
Le sens apparaît comme ce que le « vrai crée de toute pièce », avec cette jouis-sens à laquelle seul le surmoi force. Le réel s’oppose au vrai : contrairement au vrai du sens, il ne fait pas plaisir.

 

 

Symbole et symptôme

« C’est en tant qu’il est accroché au langage que le symptôme subsiste, au moins si nous croyons que nous pouvons modifier quelque chose par une modulation interprétative ».
C’est le propre de la psychanalyse d’avoir saisi l’intrication du symptôme dans le langage. Le symptôme, spécifique à l’être de parole que nous sommes, est une construction psychique en ce qu’il se dégage de la logique du besoin depuis la logique désirante.
Le paradoxe porté par le symptôme est de porter tant la négation de cette logique du Désir –du sujet dont le désir ne meurt– que la reconnaissance de ce désir.

Quand le discours du maitre règne, le S2 se divise: cette division est celle du symbole et du symptôme.

 

Dans le discours du maître, la vérité est dans le sujet. On peut considérer que ce qui ressort du vrai, du sens, est pris comme vérité, au point que le mi-dit n’est plus considéré comme tel.
Ce discours du maitre n’est pas sans rapport à la perversion que je considère définie par une relation d’objet particulière : dans laquelle cet objet est utilisé comme complément, fondé à l’image de ce que le pervers prend pour objet de son fantasme. C’est faire d’un autre ce qu’on n’a pas. C’est nier la différence en l’Autre qui fait que sa jouissance m’échappe. Lacan va jusqu’à dire qu’il n’y a pas de jouissance de l’Autre : J(
A).

Rappelons que la névrose est le négatif de la perversion et que partant de ce principe, la névrose fonctionne comme une perversion c’est-à-dire dans la négation de l’Autre.

 

 

Le symbole

Le symbole se rapporte à ce qui fait loi, en tant que cela concerne « plus que moi ». Cela concerne : je et l’Autre.

Le paradoxe du symbolique est qu’il constitue ce qui fait Un entre tous -ce qui nous rassemble et nous lie au même titre que l’inconscient (qui fonctionne comme un langage)- tout en étant ce qui nous différencie : ce qui nous amène à avoir chacun de l’Autre (Je est un Autre).
Ainsi, le symbolique est l’instigateur de la division subjective :
S

Cette division subjective est aussi ce qui différencie le sujet de l’être et qui amène Lacan a créé des termes comme celui de « parlêtre », et à pointer que le sujet ne se définie que par ce qu’il a ; jamais par ce qu’il est.

Comme je l’ai pointé en parlant de « tissu de vérités », le sujet (parlant) se caractérise par sa vérité singulière qui le fonde constamment : c’est le S2 qui fait le S1 ; le fondé qui fait le fondement… Cependant, le sujet a beau se raconter, se dire et se « prendre pour », reste une marge entre ce qu’il dit et ce qu’il est. C’est cette marge qui est à l’œuvre du symptôme dès lors qu’elle n’est plus considéré ; ce que je rapporte à la négation de l’Autre.
Le Sujet divisé c’est le sujet de l’aliénation à l’Autre.

De quoi sont cousues ces histoires ? Leur fil c’est le langage, la partie symbolique qui partie-cipe (du RSI) au sujet.

Ce que rappelle l’expérience des psychanalyses c’est « ce que nous ne sentons pas tous : que des paroles dont nous dépendons sont, en quelque sorte, imposées »… Ce que manifeste l’inconscient dans ses manifestations qui paraissent comme des ratés, tels les lapsus.
Cela fait dire à Lacan que « la parole est la forme de cancer dont l’humain est affligé ».

Le symbolique je le rapporte à la trame qui structure (telle la structure dégagée par Marx ou Levi Strauss). D’une culture à l’autre, d’un génération à l’autre, reste une trame qui structure notamment ce que l’on appelle les « relations sociales » et que la psychanalyse désigne mieux par : « la relation d’objet », avec ce qu’elle suppose de désir, d’amour, de manque, et de cet insu caractéristique du sujet divisé. Cet insu est comme le gain qui ne se compte pas dont parle Marx avec la « plus-value ».
Dans cette trame commune, il y les interdits qui nous sont communs (tels l’interdit du meurtre et l’interdit de l’inceste) qui structurent nos échanges. Au-delà de ces interdits restent les désirs dont l’accomplissement et la mise en acte seraient incompatibles avec ces impératifs de vie sociale que Freud pointe comme acteurs des refoulements.

 

 

Le Symbolique et le Réel

Ainsi, le symbolique apparaît comme ce qui « a fonction de faire trou dans le réel » (Lacan in séminaire « Le Sinthome).
Cela se retrouve dans le fait que le symbolique suppose le reste : un dit laisse pour reste les autres (non-dits), tout comme une identité fait masque de ce qu’il en est, de réel.
Le Réel vient comme « parasite de la jouissance ». Le phallus représente le signifiant manquant
j’ajouterais : à la possibilité de dire tout ; la vérité toute. Le phallus est « éprouvé comme parasitaire du fait de la parole ».
Ainsi, « il est de la nature même du symbolique de comporter ce trou (…)C’est de cette fonction de trou que la parole opère sa prise sur le réel ».

C’est ce trou du symbolique sur lequel prend appui le symptôme pour lui-même faire trou, je dirais : sur le mode d’un semblant… De là apparait ce « faux-trou » dont le Réel se fait porteur pour pointer la supercherie du symptôme.

Reste que « le malade mental va quelque fois plus loin que ce que l’on appelle un homme bien portant ». Cela nous ramène à l’éloge lacanienne ou à la sanctification de Joyce ; le sinthome. Joyce avec ses créations dans l’écriture fait place à ce qui serait resté insu et à ce qui fait plus-value dans le texte, jusqu’à lui donner corps : c’est-à-dire une substance réelle.

N’est-ce pas l’apanage du symptôme que de donner une substance réelle à l’insu.
Cela redonne place à l’Autre du sujet ?
Le lecteur de Joyce, ou même de Lacan, est actif dans sa lecture en ce qu’il est amené à travaillé, en plus d’une simple lecture passive.
Ce
plus est celui du plus-de-jouir auquel nous appelle Lacan, après Freud, dans l’usage de la psychanalyse. Pourrait-on même dire que c’est là la valeur d’usage de la psychanalyse ?

Lacan précise que Joyce ne savait pas (insu) qu’avec ses créations de mots il faisait du sinthome. Avec celles-ci, il impose une « brisure », une « décomposition » qui fait qu’il n’y a plus « d’identité phonatoire ».
« C’est par l’intermédiaire de l’écriture que
la parole se décompose ». Je souligne cette dernière phrase pour y pointer le 4e anneau –sinthome- qui remet du Réel en lien et place au symbolique (de la jouissance phallique) et de l’imaginaire (de la jouissance pénienne : jouissance du corps rattachée à l’image spéculaire).

 

 

Le faux-trou

Lacan explique que c’est sur la vérification de ce faux-trou (issu d’un nouage à deux) que repose l’essence de la chaine borroméenne.
C’est dire que le nouage à deux fait masque à la vérité laquelle resurgit dans l’élément tiers qu’est le Réel.

Le Réel se rapporte au « vrai passage » dont je parlais concernant la « trace faussement fausse », à différencier de la trace même du passage qui fait signe puis de la (faussement) fausse trace que produit celui qui cherche à tromper avec le symbole.

Dans le « faussement faux » s’entend la vérité qui revient à la charge ; ce avec le Réel auquel donne place le sinthome.
« C’est le phallus qui a le rôle de vérifier du faux-trou qu’il est réel »… C’est ce signifiant manquant, le manque propre à la fonction symbolique en ce qu’elle fait trou dans le réel, qui marque ce nouage à deux de ce qu’il a de faux et qui, par la force (des choses) du Réel, laisse passer ce qui vérifie ce dernier.

Ce signifiant manquant fait lien au Réel lequel « vérifie quoi que ce soit (…) en tant qu’il est le support de la fonction signifiante qui, elle, crée tout signifié. »
C’est ce signifiant manquant qui justifie que tous les autres, ne sont que pièce de tissage et de créations. Le summum d’une création, que l’on pourrait dire sinthomatique, est de donner place chez celui qui y fait face à ses propres créations … C’est celle qui perturbe la passivité propre au
rapport binaire actif/passif propre à la perversion (tel que l’a montré Freud avec voyeurisme/exhibitionnisme, etc.).

C’est en cela que la psychanalyse n’est pas une « initiation », comme le souligne Lacan, en ce que : « Tout sujet y livre qu’il est toujours et n’est jamais qu’une supposition ».
Aussi la procédure de
la passe a-t-elle fonction d’empêcher toutes forme d’initiation à quelque rite que ce soit, en ce qu’elle ne serait que témoignage du mode singulier sur lequel un sujet a vécu la passe nécessaire des rejetons de l’inconscient par-delà toute jouissance (im)possible du fait d’une possible castration.

Puisqu’on ne se reconnaît seulement dans ce que l’on a, et que l’on ne peut qu’atteindre des bouts de réel, dans le discours analytique l’homme se met « en place de l’ordure qu’il est », en considérant le « faire semblantde l’objet petit a ».

 

Benoit LAURIE 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *